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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Tenter de percevoir les mouvements profonds qui décident de la marche de l’histoire.

Du genre à la race (suite)

Publié le 30 Mai 2021 par Michel Brun in Le malaise

Quelques remarques en marge de l’article de Jean Mirguet.

En traitant la problématique « du genre à la race », Jean Mirguet pose un regard aiguisé sur quelques-uns des thèmes récurrents qui font l’actualité médiatique et que l’on pourrait résumer en disant qu’il s’agit ici  des conséquences idéologiques, sociales et politiques de la morale du ressentiment.

Notons que la géopolitique n’est pas épargnée puisque notre futur président, épris de repentance, n’a pas hésité, le 14 février 2017 sur une chaine de la télévision algérienne, à qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ». Et ces jours-ci au  Rwanda, Emmanuel Macron qui n’a sans doute  pas lu ou médité les propos de Benjamin Stora, a reconnu une part de responsabilité politique de la France dans le génocide des Tutsi (1994). Bien sûr, cela peut se discuter, mais jusqu’où ira la dérive du sentiment de culpabilité ?

L’un des points forts de l’article de Jean Mirguet est d’avoir repéré l’anachronisme des revendications de ceux qui se présentent comme des opprimés, dans une constante confusion entre le présent et le passé. Comme si la notion de prescription,  juridique ou morale, n’avait aucun sens.

Le procès de Nuremberg (1945-1946) a eu pour objet la condamnation des exactions du Nazisme. Elles ne peuvent être oubliées ou effacées. Cependant voici des décennies que nous fraternisons avec L’Allemagne. L’Algérie indépendante aurait pu s’en inspirer au lieu de nous culpabiliser et de nous accuser de ses propres erreurs politiques. On en connaît les conséquences sur le territoire français. Quant  à nous, allons-nous demander pardon à l’Italie d’avoir annexé le Comté de Nice à la France en 1860 ?

Revenons aux  adeptes de la morale du ressentiment. Ils ignorent qu’ils desservent leur cause en se situant dans la même logique que celle qu’ils prétendent dénoncer,  au lieu de s’en décentrer. Cela vaut par exemple pour l’antiracisme. C’est ainsi que Nietzsche décrit  « les êtres de ressentiment » comme une race d'homme pour qui « la véritable réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne se dédommagent qu'au moyen d'une vengeance imaginaire». Nietzsche associe donc le ressentiment à ce qu'il nomme la « morale d'esclave », dont l’essence est précisément le ressentiment. Ressentiment qui anime la paranoïa ordinaire, celle  par laquelle nous projetons sur autrui ce que nous ne voulons pas voir en nous.

Autre confusion évoquée par Jean Mirguet dans le cadre élargi du relativisme culturel : assimiler le discours scientifique à celui de l’opinion. Voilà une rhétorique permettant de disqualifier la science à bon compte pour lui substituer une logique des humeurs. Belle illustration de la défaite de la pensée. Par ailleurs, si la recherche de l’égalité chez ceux qui se disent opprimés est louable, cela ne signifie pas pour autant que toutes les paroles se valent. Et de l’opinion à la croyance la frontière est vite franchie. L’impérialisme de la croyance conduit tout droit à l’exercice de la police de la pensée. C’est pourquoi il convient de ne pas céder sur l’exigence de laïcité lorsque c’est la croyance religieuse et son régime d’exclusion de l’autre, du différent de soi, qui sont en cause. Selon le rabbin Delphine Horvilleur, la laïcité permet de ne pas saturer l’espace social par une croyance. Il n’y a pas de meilleure définition du vivre ensemble.

Mais il est clair qu’être emmailloté dans des croyances satisfait des besoins. Resterait à cerner ceux qui animent les militants identitaires,  les féministes enragé(e)s, les adeptes de la théorie du genre ou encore les antiracistes pétris d’intersectionnalité.

Dans l’argumentaire du discours du ressentiment la question de l’humiliation  insiste. Certes, on ne peut changer le passé. Mais il est possible de ne pas succomber au piège de la « resignification », concept promu par l’américaine Judith Butler. Jean Mirguet nous rappelle qu’il s’agit de la subversion de l’identification à la victime humiliée, pour la positiver.

Ce renversement peut quand même être fécond lorsqu’il est manié sous l’égide de l’intelligence.

Tel est le cas avec l’invention du concept de « négritude » dont Léopold Sedar Senghor  et Aimé Césaire ont su faire usage avec bonheur.

 Encore faut-il être poète. Ici l’étymologie nous sera d’un certain recours : la « poièsis »chez Platon nous renvoie à la création, au faire, donc à une forme d’action. À la différence de ce qui se passe chez l’être du ressentiment, existentiellement figé dans les rets d’un langage formaté. Opposition encore entre la poésie comme modalité de l’amour, et le discours fondamentaliste qui se sustente de la haine, au mépris de toute altérité. 

L’article de Jean Mirguet est d’une très grande richesse qui appellerait bien d’autres commentaires. J’ai choisi de parler du ressentiment. Mais il faut  savoir se limiter pour laisser s’opérer ce passage du manque à « l’Ouvert » auquel Jean, à la suite de Rilke, nous convie.

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