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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Quand l'art rencontre la psychanalyse

Publié le 3 Juin 2024 par Jean Mirguet in Art

Lacan, l’exposition sous-titrée Quand l’art rencontre la psychanalyse, proposée récemment au Centre Pompidou-Metz conviait les visiteurs à découvrir les connexions entre les œuvres marquantes du XVIe siècle à nos jours et les concepts forgés par Jacques Lacan, psychanalyste français et figure intellectuelle majeure du XXe siècle, décédé il y a 40 ans. Son héritage considérable constitue une boussole inestimable pour nous orienter dans les grands désordres actuels et interpréter l’époque contemporaine.

Lacan affirmait que « la psychanalyse est un remède contre l’ignorance » avant d’ajouter qu’elle était sans effet sur la connerie, qui ne se définit pas par l’absence d’intelligence mais plutôt comme une incapacité de penser contre soi-même, à l’instar de ceux - très souvent des belles âmes – qui nous abreuvent de leur sectarisme et leur dogmatisme.

Sartre prétendait que l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. A contre-pied de cette définition, l’intellectuel Lacan s’est précisément mêlé de ce qui, à la lettre, le regardait. En forgeant une théorie du regard faisant du sujet voyant un être d’abord regardé, il a donné au regard le statut d’un objet : une œuvre nous regarde en même temps que nous la voyons.

Dans la catalogue consacré à l’exposition, le critique d’art et historien de l’art Bernard Marcadé évoque le célèbre tableau de Hans Holbein Les Ambassadeurs. Y est peint au premier plan un objet oblique, représenté comme suspendu, que l’artiste compare à un os de seiche. Il s’agit d’une anamorphose qui nous confronte à l’étrange expérience de voir et d’être en même temps regardé.

Lacan est souvent revenu dans son enseignement sur cette anamorphose dont la déformation lui évoque ce que personne avant lui n’avait jamais vu : « L’effet d’une érection. Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc

à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée (…) Qu’est-ce donc cet objet ? Vous ne pouvez le savoir – car vous vous détournez, échappant à la fascination du tableau. Ce n’est qu’en partant que, vous retournant, vous saisirez sous cette forme une tête de mort ». Il ajoute alors que « ce tableau n’est rien d’autre que ce que tout tableau est, un piège à regard ».

Du regard, Lacan a conçu un objet sophistiqué, appelé par lui objet petit a,  qui incarne le manque d’objet, élément fondamental dans l’existence, renvoyant à la relation au manque c’est-à-dire au trou, au vide, à la fente, à la faille, à la coupure, à la perte…

Ce que montre également l’infante dona Margarita, peinte au centre des Ménines de Velasquez : « Au centre de ce tableau est l’objet caché, dont ce n’est pas avoir l’esprit mal tourné de l’analyste mais pour l’appeler par son nom, parce que ce nom reste valable dans notre registre structural, et qui s’appelle « la fente ». Fente simultanément visible et cachée figurant l’objet a.

Dans « Lacan le montreur », son article publié dans le catalogue de l’exposition, le psychanalyste Gérard Wajcman cite l’hommage rendu par Lacan à son ami Merleau-Ponty. Il y écrit que « ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir ». Il distingue la vision du regard, ce qui peut être vu et perçu de ce qui dans le visible échappe au visible : c’est cet écart d’avec le visible qui constitue le regard comme objet a c’est-à-dire comme cause du désir.

Autant dire, comme le note G. Wajcman dans un autre de ses livres, que si l’œuvre d’art fait voir, elle est seule capable de nous  faire voir ce que nous ne verrions pas avec nos yeux seuls. « Voir quoi ? La vérité ? Mais il n’y a pas de réponse unique à cette question. Elle demande d’être reposée dans chaque cas ».

A l’envers de Freud et des post-freudiens pour qui l’art était interprétable comme l’est une formation de l’inconscient, Lacan n’a jamais envisagé l’art comme une formation de l’inconscient. Pour lui, l’art n’est pas  une expression du sujet, elle en est une cause. Ce n’est donc pas la psychanalyse qui regarde l’art comme voudrait nous le montrer la psychanalyse appliquée mais l’art qui regarde la psychanalyse et le sujet-spectateur : qu’est-ce qui circule de l’œuvre d’art à celui qui la regarde, quels sont les effets de l’œuvre sur le spectateur ?

Si l’œuvre d’art n’est pas interprétable, par contre elle interprète et fait parler, fonction que partage avec elle le psychanalyste.

Aussi, présentifier et absentifier, dans un même mouvement, sont-ils ce qui bat au cœur du processus de toute représentation, note Bernard Marcadé.

Quand Magritte écrit « Ceci n’est pas une pipe » sur son tableau La trahison des images, il montre qu’une pipe représentée n’est pas une pipe, qu’elle reste une image de pipe qu’on ne peut ni bourrer ni fumer comme une vraie pipe. A l’instar de Lacan, on pourra ajouter que le mot « pipe », au sens de « fellation », fonctionne également comme objet cause du désir, occupant la place de « ce qui ne saurait se voir ».

Si « ce sont les regardeurs qui font les tableaux » comme le dit Marcel Duchamp, et si ce sont eux qui contribuent à lui donner un sens, pour Lacan, ce sont les artistes qui ouvrent le chemin aux psychanalystes, le mieux que puisse faire un analyste lorsqu’il s’aventure à parler d’une œuvre étant de faire chapeau bas devant l’artiste. « De l’art, écrira-t-il nous avons à prendre de la graine », précisant dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne ».

L’art ne se réduit pas à être un objet à interpréter, il est en mesure de renseigner le processus analytique lui-même dans la mesure où il rend présent ce qui est absent et donne accès à ce que les discours ne peuvent dire.

Comme l’écrivait Mark Rothko, l’art est une aventure dans un monde inconnu, que seuls ceux qui veulent prendre des risques peuvent explorer. C’est en s’extrayant de l’attendu, en se risquant ailleurs, que l’artiste déploie des possibles.

Une œuvre d’art modifie voire transforme notre regard sur le monde. Elle nous implique dans ce que nous voyons. En somme, elle nous offre une autre paire d’yeux, sorte de prothèse à notre cécité qui nous empêche de pénétrer le mystère de l’énigme des choses.

« L’art ne reproduit pas le visible mais rend visible », disait Paul Klee. A quoi  Georg Baselitz ajoutait : « Il ne faut pas aller contre ce qui existe – et donc ne m’intéresse pas – pour aller vers ce qui n’existe pas encore ».

 

 

 

 

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O
et voir sans être vu...!
Répondre
J
Sans doute, le professionnel de l'image que tu es a-t-il bcp de choses à dire sur la fonction (ou mieux la pulsion) scopique !