Appelons-la donc Hérice puisque c’est ainsi qu’à présent elle se nomme, elle l’artiste magicienne des couleurs.
Elle retrouve ses racines vosgiennes en exposant, durant une quinzaine de jours, à la galerie du Poiron à Epinal, son plus récent travail.
Manifestement, une nouvelle énergie habite cette artiste dont les toiles, pour la plupart de grand format, sont animées d’une vie irradiante et illuminant l’espace.
Comme Van Gogh qui donna au jaune ses lettres de noblesse, Hérice aime le jaune. Comme lui, de cette « haute note jaune », elle pourrait dire « c’est si beau le jaune ! ». Couleur de l’or, du soleil, du blé, couleur qui était pour lui "une envie, un besoin irrépressible d’affirmer son intensité et sa luminosité".
Couleur fondamentale, son jaune, chaud et lumineux, est incontestablement pur, conférant aux toiles une profondeur qui ensorcèle, fascine, magnétise, qui ne vous lâche pas, exerçant sur le spectateur son pouvoir de séduction.
Quant à ses bleus intenses et profonds, ils donnent accès à un monde invisible et énigmatique, dans lequel l'artiste nous propose d'entrer. "Bleus de la profondeur nous n'en finirons pas d'interroger votre mystère", écrit François Cheng.
Courrez voir cette belle exposition, elle éclairera à n’en pas douter votre journée !
Lacan, l’exposition sous-titrée Quand l’art rencontre la psychanalyse, proposée récemment au Centre Pompidou-Metz conviait les visiteurs à découvrir les connexions entre les œuvres marquantes du XVIe siècle à nos jours et les concepts forgés par Jacques Lacan, psychanalyste français et figure intellectuelle majeure du XXe siècle, décédé il y a 40 ans. Son héritage considérable constitue une boussole inestimable pour nous orienter dans les grands désordres actuels et interpréter l’époque contemporaine.
Lacan affirmait que « la psychanalyse est un remède contre l’ignorance » avant d’ajouter qu’elle était sans effet sur la connerie, qui ne se définit pas par l’absence d’intelligence mais plutôt comme une incapacité de penser contre soi-même, à l’instar de ceux - très souvent des belles âmes – qui nous abreuvent de leur sectarisme et leur dogmatisme.
Sartre prétendait que l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. A contre-pied de cette définition, l’intellectuel Lacan s’est précisément mêlé de ce qui, à la lettre, le regardait. En forgeant une théorie du regard faisant du sujet voyant un être d’abord regardé, il a donné au regard le statut d’un objet : une œuvre nous regarde en même temps que nous la voyons.
Dans la catalogue consacré à l’exposition, le critique d’art et historien de l’art Bernard Marcadé évoque le célèbre tableau de Hans Holbein Les Ambassadeurs. Y est peint au premier plan un objet oblique, représenté comme suspendu, que l’artiste compare à un os de seiche. Il s’agit d’une anamorphose qui nous confronte à l’étrange expérience de voir et d’être en même temps regardé.
Lacan est souvent revenu dans son enseignement sur cette anamorphose dont la déformation lui évoque ce que personne avant lui n’avait jamais vu : « L’effet d’une érection. Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc
à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée (…) Qu’est-ce donc cet objet ? Vous ne pouvez le savoir – car vous vous détournez, échappant à la fascination du tableau. Ce n’est qu’en partant que, vous retournant, vous saisirez sous cette forme une tête de mort ». Il ajoute alors que « ce tableau n’est rien d’autre que ce que tout tableau est, un piège à regard ».
Du regard, Lacan a conçu un objet sophistiqué, appelé par lui objet petit a, qui incarne le manque d’objet, élément fondamental dans l’existence, renvoyant à la relation au manque c’est-à-dire au trou, au vide, à la fente, à la faille, à la coupure, à la perte…
Ce que montre également l’infante dona Margarita, peinte au centre des Ménines de Velasquez : « Au centre de ce tableau est l’objet caché, dont ce n’est pas avoir l’esprit mal tourné de l’analyste mais pour l’appeler par son nom, parce que ce nom reste valable dans notre registre structural, et qui s’appelle « la fente ». Fente simultanément visible et cachée figurant l’objet a.
Dans « Lacan le montreur », son article publié dans le catalogue de l’exposition, le psychanalyste Gérard Wajcman cite l’hommage rendu par Lacan à son ami Merleau-Ponty. Il y écrit que « ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir ». Il distingue la vision du regard, ce qui peut être vu et perçu de ce qui dans le visible échappe au visible : c’est cet écart d’avec le visible qui constitue le regard comme objet a c’est-à-dire comme cause du désir.
Autant dire, comme le note G. Wajcman dans un autre de ses livres, que si l’œuvre d’art fait voir, elle est seule capable de nous faire voir ce que nous ne verrions pas avec nos yeux seuls. « Voir quoi ? La vérité ? Mais il n’y a pas de réponse unique à cette question. Elle demande d’être reposée dans chaque cas ».
A l’envers de Freud et des post-freudiens pour qui l’art était interprétable comme l’est une formation de l’inconscient, Lacan n’a jamais envisagé l’art comme une formation de l’inconscient. Pour lui, l’art n’est pas une expression du sujet, elle en est une cause. Ce n’est donc pas la psychanalyse qui regarde l’art comme voudrait nous le montrer la psychanalyse appliquée mais l’art qui regarde la psychanalyse et le sujet-spectateur : qu’est-ce qui circule de l’œuvre d’art à celui qui la regarde, quels sont les effets de l’œuvre sur le spectateur ?
Si l’œuvre d’art n’est pas interprétable, par contre elle interprète et fait parler, fonction que partage avec elle le psychanalyste.
Aussi, présentifier et absentifier, dans un même mouvement, sont-ils ce qui bat au cœur du processus de toute représentation, note Bernard Marcadé.
Quand Magritte écrit « Ceci n’est pas une pipe » sur son tableau La trahison des images, il montre qu’une pipe représentée n’est pas une pipe, qu’elle reste une image de pipe qu’on ne peut ni bourrer ni fumer comme une vraie pipe. A l’instar de Lacan, on pourra ajouter que le mot « pipe », au sens de « fellation », fonctionne également comme objet cause du désir, occupant la place de « ce qui ne saurait se voir ».
Si « ce sont les regardeurs qui font les tableaux » comme le dit Marcel Duchamp, et si ce sont eux qui contribuent à lui donner un sens, pour Lacan, ce sont les artistes qui ouvrent le chemin aux psychanalystes, le mieux que puisse faire un analyste lorsqu’il s’aventure à parler d’une œuvre étant de faire chapeau bas devant l’artiste. « De l’art, écrira-t-il nous avons à prendre de la graine », précisant dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne ».
L’art ne se réduit pas à être un objet à interpréter, il est en mesure de renseigner le processus analytique lui-même dans la mesure où il rend présent ce qui est absent et donne accès à ce que les discours ne peuvent dire.
Comme l’écrivait Mark Rothko, l’art est une aventure dans un monde inconnu, que seuls ceux qui veulent prendre des risques peuvent explorer. C’est en s’extrayant de l’attendu, en se risquant ailleurs, que l’artiste déploie des possibles.
Une œuvre d’art modifie voire transforme notre regard sur le monde. Elle nous implique dans ce que nous voyons. En somme, elle nous offre une autre paire d’yeux, sorte de prothèse à notre cécité qui nous empêche de pénétrer le mystère de l’énigme des choses.
« L’art ne reproduit pas le visible mais rend visible », disait Paul Klee. A quoi Georg Baselitz ajoutait : « Il ne faut pas aller contre ce qui existe – et donc ne m’intéresse pas – pour aller vers ce qui n’existe pas encore ».
Nous arrivons au Grand Palais, impatients de découvrir les toiles de Velázquez. C’est la première fois qu’une telle rétrospective du « peintre des peintres », comme l’avait qualifié Manet, a lieu à Paris.
La célébrité de Velázquez est relativement récente. On la doit aux impressionnistes qui redécouvrent le Sévillan à la fin du XIXe siècle puis, plus proches de nous, à Picasso, Bacon, Dali.
Le Grand Palais expose une centaine de ses toiles jusqu’au 13 juillet. Parmi elles, figure l’impressionnant Portrait du pape Innocent X, peint à Rome et qu’a réinterprété Francis Bacon.
Mais, on le sait, Les Ménines ne sont pas de la fête, le tableau ne sortant jamais du Prado. Bons princes, nous n’allons pas protester ! Car, ce que nous allons voir, en particulier les portraits, va nous plonger dans un univers extraordinaire, celui dans lequel le spectateur regardant est happé par les regards, les mimiques des bouffons, nains, comédiens, personnages de Cour prodigieusement vivants.
De toile en toile, nous découvrons un Velázquez se mêlant génialement, comme sujet de l’énonciation du tableau, à son modèle, sujet de l’énoncé de ce même tableau.
Le pop artiste contemporain David Hockney estime que les images nous apprennent à voir le monde extérieur. Sans elles, se demande-t-il, que verrions-nous vraiment ? Velázquez, lui, nous invite à aller au-delà du voir et à regarder.
Regarder est une opération complexe dans laquelle le sujet se fait tableau sous le regard, non pas le sien, mais de l'Autre qui le regarde depuis le tableau. En passant du statut de sujet voyant à celui de sujet regardant/regardé, en quête d’une vérité, le spectateur est confronté au « Que veux-tu ? » que semble lui adresser, par exemple, l’homme austère du Portrait d’homme, daté de 1623 … Un « Que veux-tu ? » à entendre tout aussi bien comme un « Que me veut-il ? », présent chez le sujet qui contemple l’oeuvre.
La confrontation aux portraits de Velázquez possède ce pouvoir – démoniaque ? - de nous faire plonger dans la machinerie du désir : la volonté de l’Autre est interrogée de prime abord, avant que ne soit questionné le désir de celui qui regarde. Bien avant l’aphorisme de Lacan, « le désir de l’homme est désir de l’Autre », l’art du peintre nous fait percevoir la part obscure, non représentable du désir de l’Autre.
Peut-être le journaliste de Télérama, Olivier Cena, a-t-il l’intuition de ces questions quand il titre « Velázquez broie du noir », compris par certains comme une critique de la manière dont certaines salles sont plongées effectivement dans une semi-obscurité ! Il en déduit que « Velázquez déçoit », compte-tenu d’un nombre de visiteurs moins important que celui prévu, comme si la qualité d’une oeuvre se mesurait au nombre de ses spectateurs.
Etonnante conception de l’art réduit à n’être qu’un élément de la société du spectacle.
Devant une autre entrée du Grand Palais, une longue queue patiente pour l’exposition consacrée à Jean-Paul Gaultier… Est-ce le même public que celui de Velázquez ? S’il est différent, il ratera une occasion unique, celle, comme l’écrit Philippe Lançon dans Libération, de traverser l’exposition comme un plongeur en eau profonde, parmi les saintes et les musiciens, les prélats et les mendiants, les étoffes et les grimaces.
« À quoi vise l'art, demande Bergson dans Matière et Mémoire, sinon à nous montrer, dans la nature et dans l'esprit, hors de nous et en nous, des choses qui ne frappaient pas explicitement nos sens et notre conscience ? ».
Le poète est ce révélateur de ce qui pour nous, spectateurs, échappe à la représentation. Cette idée est soutenue par Gérard Wajcman dans L’objet du siècle (Verdier, 1999) : l’art conçu comme instrument pour faire voir ce qu’on ne peut représenter ni en mot ni en image. En atteste, par exemple, le film de Claude Lanzmann, Shoah, qui n’est pas un film « sur » mais une œuvre qui contribue à constituer la Shoah comme événement irreprésentable et qui fait « voir au présent ce qu’on ne voit pas dans le présent, mais qui y est ». L’œuvre d’art fait donc voir ce qui reste invisible aux yeux du commun.
« Je ne vois rien », dit Watson dans L’Escarboucle bleue » ; « pas du tout, lui rétorque Holmes, vous voyez tout, mais vous n’arrivez pas à tirer de conclusion de ce que vous voyez ». Il s’en déduit que l’art interroge, pose des questions en même temps qu’il y répond : regarder un tableau, c’est se demander à quelle question il apporte une réponse. Autrement dit, une œuvre d’art se regarde comme une réponse ou une solution, elle localise la place où git la trouvaille de l’artiste-inventeur … «On me prend d’habitude pour un chercheur, disait Picasso. Je ne cherche pas, je trouve » … reprenant ainsi à son compte l’assertion de Hegel affirmant que « tout ce que l’on trouve n’est pas trouvé, mais produit ».
Si l’œuvre d’art est une solution singulière à une question unique, valable pour un seul et non universalisable, comment, à la regarder, agit-elle sur un sujet ?
En donnant une représentation du monde, l’œuvre d’art fait jouir l’œil du regardeur et le corps qui va avec, ainsi que son esprit mais elle fait plus que cela : elle modifie voire transforme notre regard sur le monde. Elle implique donc le sujet dans ce qu’il voit. En somme, elle nous offre une autre paire d’yeux, sorte de prothèse à notre cécité qui nous empêche de pénétrer le mystère de l’énigme des choses.
Avec l’idée que « l’art ne reproduit pas le visible, il rend visible », Paul Klee donne son amplitude maximale à l’idée de l’art créateur du regard.
Mais rendre visible n’implique pas de donner quelque chose à voir : de son Carré noir sur fond blanc, Malevitch dit que ce n’était pas un simple carré vide qu’il avait exposé mais plutôt l’expérience de l’absence d’objet. Il présentifie l’absence, il donne une forme à ce qu’il n’y a pas.
On trouve le même type d’approche chez le photographe Olivier Mirguet qui, dans son travail L.A Supervision, USA (Agence Vu’), tente un travail d’écriture de la nuit noire angelinienne, fantasmée comme la menace invisible qu’exerceraient les SDF, les gangs et les drogués. Ici, est donné à regarder ce qui échappe à la visibilité et qu’on imagine menaçant, incarnation de la nuit médiévale faite de dangers réels et fantasmés qu’essayent de rendre visibles les puissants rais de lumière des hélicoptères de la police.
Gérard Wajcman donne également l’exemple des monuments de l’artiste allemand Jochen Gerz, en particulier son Monument contre le fascisme conçu en 1986 à Hambourg ((« Une colonne recouverte de plomb de douze mètres de haut qui disparaît dans le sol à mesure que le passant y appose sa signature ») et son Monument invisible à Sarrebrück (« Les pavés de la place ont été clandestinement descellés pour être remplacés, avec, à leur base, gravé, le nom d’un cimetière juif d’Allemagne»). Ces monuments ne donnent strictement rien à voir, l’artiste déclarant qu’avec l’art, il a l’impression de pouvoir être « dans » l’événement, en phase avec le réel. Comme le souligne Wajcman, Gerz, plutôt que d’entretenir le devoir de mémoire, montre ce qu’il est : l’oubli. Ses monuments montrent, paradoxalement, ce qu’on préfère ne pas voir et servent à réintroduire l’absence dans le visible. Or, cette absence est un réel.
Cela conduit à situer l’art au lieu où se montre ce qui ne peut se voir ni se dire, ce qui est au-delà du voir et du dire, en un point qui touche au réel et qu’on pourrait appeler la vérité, du moins cette part de vérité qui va au-delà de toute image ou tout mot.
La place de l’art est celle où une vérité peut être vue, pas toute la vérité certes mais seulement certains de ses éléments. Ce qui reviendrait à dire que la place de l’art aujourd’hui est là où l’œuvre vise au réel c’est-à-dire à la chose même, sans avoir à en passer par l’écran de la représentation et de la signification.