On peut supposer une certaine témérité à ceux qui, aujourd’hui, s’adressent à un psychanalyste quand ils désirent réaliser ce qu’ils sont vraiment plutôt qu’accomplir ce que les autres attendent d’eux. Toutefois, l’engagement dans ce long et difficile travail n’est pas motivé par le seul dessein de se connaître, il faut aussi que la sorte de stimulant donné par le malaise de vivre et le tourment du symptôme y prenne part.
C’est pourquoi la psychanalyse implique une décision éthique : il s’agit soit d’opter pour une adaptation à son milieu social et familial et s’endormir dans le confort du conformisme conservateur soit de choisir la voie de l’éveil, au sens que ce mot peut avoir dans le bouddhisme.
Le bouddhisme et spécialement le zen ne sont pas sans affinité avec la psychanalyse. Lacan, qui s’est beaucoup intéressé à la culture extrême-orientale, s’est engagé, le premier, dans cette voie.
En inventant l’objet a, il s’est référé à ce fait inhérent à la parole : il est impossible de tout dire. Le mot n’est pas la Chose, il n’est que son représentant. Ce qui reste et qui ne peut se dire se trouve dans l’écart entre la Chose et le mot qui la désigne. Or, le Tao s’avance sur un chemin analogue puisque, tout en ne rejetant pas le pouvoir de la parole, il professe qu’elle ne dit pas tout du réel.
Lacan confiait qu’il était lacanien car il avait fait un peu de chinois... litote de sa part ?
Dans les tout premiers mots qu’il prononce en ouvrant son Séminaire, en 1953, il en appelle au zen pour exprimer ce je-ne-sais-quoi qui se
passe aussi dans la psychanalyse : « Le maître interrompt le silence par n’importe quoi, un sarcasme, un coup de pied (...) Il appartient aux élèves eux-mêmes de chercher la réponse à
leurs propres questions. Le maître n'enseigne pas ex cathedra une science toute faite, il apporte la réponse quand les élèves
sont sur le point de la trouver ». Et d’ajouter que « cet enseignement est un refus de tout système ».
L’intervention du maître zen est un koan ; il a pour but de décontenancer et surprendre le disciple afin de déclencher son éveil. On trouve ainsi dans Les entretiens de Lin-tsi(publiés en 1972) le koan suivant : un moine demanda quelle était la grande idée du bouddhisme. Le maître fit khât (soit une éructation dont Lin-tsi passait pour être un virtuose). Le moine s’inclina. Le maître dit : « En voilà un qui se montre capable de soutenir la discussion».
Pour Lacan, le khâtn’est pas loin d’être un joyau. De toute façon, c’est pour lui ce qu’il y a de mieux dans le bouddhisme car ça consiste « à te répondre par un aboiement, mon petit ami ».
Alors, Lacan, maître zen lui aussi, laïc cependant ?
C’est, sans nul doute, une autre fonction que celle de maître au sens antique ou cartésien ou universitaire du mot ! Ce qu’il énonce avec Lin-tsi, c’est : « Soyez votre propre maître », rendant la fonction du maître autant indispensable qu’inutile.
Ce que sait ce maître particulier c’est qu’il sait ne pas savoir alors qu’on le suppose savoir. Sa feinte consiste à tenir le rôle qui lui est demandé, pour interroger le désir de celui qui a recours à lui.
À la différence des philosophies et des religions, la psychanalyse et le zen ne sont pas des Weltanschauung, des visions du monde.
Par contre, à la différence du zen qui se fixe comme horizon un au-delà des mots et qui trouve son aboutissement dans le silence, Lacan théorise la recherche du sens comme un acte de parole, indissociable du langage.
À rebours de cette conception, la vérité dans le zen se révèle au-delà des multiples différences qui séparent les mots les uns des
autres ; elle s’atteint en crevant l’écran du langage.
On trouvera peut-être, dans le « bruit » - intraduisible - de la fameuse grenouille de Bashô plongeant dans l’eau, le signe de cette « possibilité d’une pensée réelle, seule absolument vraie, détachée de toute forme verbale, de tout acte implicite ou explicite d’élocution », ainsi que l'écrit Maurice Pinguet dans Le texte Japon.
La technique du zen paraît donc diverger de la pratique lacanienne de la psychanalyse qui laisse, selon la formule de Mallarmé, l’initiative aux mots. Mais toutes deux sont faites d’une pensée en mouvement, à l'égal de celle produite par l’interprétation analytique qui, comme dans le zen, n’est pas faite pour être comprise mais, comme le dit Lacan, « faite pour faire des vagues ».
En pleine détresse, elle déclara à Lacan qu’elle n’avait plus de moi. - "Eh bien, qu’est-ce qu’il vous faut !", énonça-t-il. (Jean Allouch, Allô, Lacan ? Certainement pas, E.P.E.L, 1998)
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