L’inflation de la communication sur Internet est étourdissante. Tout et son contraire peuvent se dire, avis autorisés comme opinions infondées, jugements définitifs basés sur son seul ressenti comme énoncés scientifiques rigoureux. La parole, objet d’échange et de vitalité, déferle et comme l’exprime Régis Debray dans Le dire et le faire (Tracts de crise Gallimard n°44, 11/04/2020), elle « prolifère en même temps que le virus (...), tout se vaut et rien ne vaut, ce tourbillon de propos plus ou moins autorisés fait perdre la tête et le sens des choses ». L’usage démocratique du Net permet à chacun de donner son opinion sur tout, d’avoir un avis sur tout, y compris sur ce qu’il ignore ou fait mine d’ignorer.

Se savoir ignorant et se donner les allures du savant sont devenus compatibles. Croire savoir et savoir sont confondus, comme si la différence de nature entre l’ignorance et le savoir se trouvait sacrifiée sur l’autel de l’égalitarisme, maladie chronique de la démocratie dans laquelle domine le « tout à l’ego », selon la formule percutante de Régis Debray. « Croire savoir alors même qu’on sait ne pas savoir, telle me semble être devenue la véritable pathologie du savoir », écrit Etienne Klein (« Je ne suis pas médecin, mais je… », Tracts de crise Gallimard n°25, 31/03/2020)
Il n’est pas nécessaire d’être passé par la psychanalyse pour avoir appris que savoir, c’est aussi ne pas savoir, ne pas être dépositaire d’un tout savoir. Tout chercheur, tout scientifique sait reconnaître ce qui fait trou dans ses connaissances, ce qui implique une forme d’humilité et de modestie compétente qu’on aimerait trouver plus souvent dans le foisonnement de ce qui circule sur Internet. Si la science est science, c’est que, par nature, elle n’affirme jamais rien définitivement, qu’elle est sujet à contestation, à dispute, à controverse : ni objet de foi, ni objet de croyance.
Dans un récent Lacan Quotidien (n°879), Caroline Doucet émet l’hypothèse que ce déchaînement de paroles pourrait bien être consécutif à la levée de refoulement provoquée par le confinement : parole libérée, parole décomplexée dont les médias nous ont tant vanté les mérites depuis le mouvement des gilets jaunes, il y a 18 mois … Parole à tout va qui, depuis quelques décennies, alimente un processus critique d’affaiblissement du crédit accordé aux discours scientifiques et de suspicion de plus en plus marquée à l’endroit des formes d’expressions institutionnelles. C’est le déclin de l’homme public au profit de l’homme privé.
En conclusion de son article, Etienne Klein se demande si, « en la matière, la catastrophe sanitaire que nous traversons pourrait changer la donne ? Cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. Dans Le Théâtre et son double, Antonin Artaud faisait remarquer que la peste a ceci de commun avec le théâtre qu’elle pousse les humains à se voir tels qu’ils sont : « Elle fait tomber le masque (sic !), écrivait-il, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. » En marge des ravages qu’il a déjà faits et qu’il va continuer à répandre, le petit coronavirus nous poussera-t-il à relativiser notre relativisme ? À considérer que tous les discours ne se valent pas, que certains sont moins vrais que d’autres ? Allons-nous finir grâce à lui par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ? ».
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