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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

israel et palestine

En Israël comme en Palestine, boiter n’est pas pécher

Publié le 23 Février 2024 par Jean Mirguet dans Israël et Palestine

Un peu plus de quatre mois après le pogrom du Hamas en Israël, Delphine Horvilleur s’interroge dans son nouvel essai, Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre (Grasset, à paraître le 21 février), sur le choc du 7 octobre et ses conséquences multiples, pas tant dans la vie des Israéliens et des Palestiniens que dans les nôtres, ici. Où plus rien ne semble aller de soi.

Au cours de deux entretiens parus l’un dans Le Monde, l’autre dans Télérama, elle explique la nécessité dans laquelle elle s’est trouvée d’avoir recours à l’écriture pour tenter de renouer un peu de ce qui s’est brisé. En prenant la plume, elle s’est lancée dans des conversations virtuelles avec elle-même, ses enfants, Israël… Et les fantômes de son histoire familiale qui lui revenaient en plein cœur. « Le point de départ de ce livre, explique-t-elle, ce sont certes des conversations, mais d’abord avec mes propres fantômes. En particulier avec ceux de mes grands-parents : après le 7 octobre, j’ai eu le sentiment que mon histoire familiale et ses douleurs hurlaient en moi ».

De son écriture, elle a fait une « entreprise de survie », les événements qui ont bouleversé ses certitudes et mis à nu ses fragilités, l’ayant plongée dans un abîme de questionnements. « Je me demande encore pourquoi, par exemple, les organisations féministes dans le monde ont si peu condamné la violence sexuelle du Hamas à l’égard des Israéliennes, malgré des faits parfaitement documentés. Ces organisations ont toujours dénoncé les viols comme crimes de guerre. Quand ça touche des Juives, il n’y aurait plus personne ? Ce silence est sidérant. »

Pareillement, le refus de certains de ses proches de participer à la marche contre l’antisémitisme le 12 novembre dernier (alors que les actes antijuifs étaient en pleine recrudescence) l’a anéantie : « Des gens que je connais bien, parfois des amis, ont refusé de s’y rendre au prétexte que le Rassemblement national s’y trouvait. Moi non plus, je n’ai pas envie de défiler avec le RN… Mais pourquoi m’abandonner comme juive, me laisser seule, au prétexte qu’ils sont là ? Si dans ces moments essentiels, nous ne sommes plus côte à côte, que se passe-t-il pour l’avenir de nos combats ? Ces derniers mois, j’ai vu des failles, des lâchetés, qui sont difficiles à digérer. »

A la question de comment rendre compte de la permanence de l’antisémitisme, elle répond que « l’antisémitisme, sur lequel elle travaille depuis des années, continue à la bluffer par sa puissance et sa capacité mutante à faire feu de tout bois. Selon les époques, on a accusé les Juifs d’être trop riches ou trop pauvres, trop féministes ou trop patriarcaux. De ne pas avoir d’État et, maintenant, d’en avoir un. L’antisémitisme n’a pas attendu la colonisation ou les frappes de Tsahal pour se manifester, il est constamment recyclé. Aujourd’hui, on présente le Juif comme étant, en toutes circonstances, le fort, le dominant, l’être en contrôle. C’est grotesque. Parmi ceux qui relayent ces clichés, beaucoup le font sans même réaliser ce que leur bouche dit. Ils parlent comme les ventriloques d’un antisémitisme ancestral. »

Qu’est-ce donc, se demande-t-elle, que le conflit israélo-palestinien réveille  au plus profond de nous ? « L’antisémitisme n’a rien à voir avec les juifs (…) Le juif est le nom de ce qu’il est de bon ton de haïr pour fédérer », dit-elle. Comme Obama qui avait déclaré que nous sommes tous des Juifs parce que l’antisémitisme est un condensé, l’expression d’un mal qui traverse tant l’histoire humaine ou comme Frantz Fanon qui nous avertissait,  en reprenant les paroles de son propre professeur de philosophie : "Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». « Il y a dans la haine du juif une problématique de rapport à nos origines, liée au fait que, pour les chrétiens et les musulmans, les juifs sont ceux qui étaient là « avant ». Or, faire face à celui qui était là avant oblige à faire face à nos dettes. Que doit-on au monde qui nous précède ? ».

En s’exprimant ainsi, elle dit craindre que les gens considèrent qu’elle ne minimise la souffrance palestinienne. Ce serait mal comprendre son propos car « ce qui se passe au Proche-Orient est, dit-elle, terrible pour les uns et les autres. Les Palestiniens ont des droits sur cette terre et leur rêve d’autodétermination est légitime. Mais la justice et la paix ne viennent jamais de la diabolisation de l’autre ».

Elle rappelle que, dans la Bible, « Israël est le nom d’un homme, celui du patriarche Jacob qui ressort victorieux de sa lutte contre un ange qui lui donne le nom d’Israël. Mais s’il a gagné son combat, Jacob-Israël demeurera boiteux pour le restant de ses jours ». Son frère jumeau est Esaü, l’homme conquérant et puissant. Pourtant, ce n’est pas par lui que passera l’alliance avec Dieu, mais par Jacob le boiteux. Tout au long du texte biblique d’ailleurs, l’alliance passe par ceux qui acceptent leur vulnérabilité : Abraham va devoir vivre avec sa stérilité, Isaac avec son aveuglement, Moïse avec son bégaiement. Celui qui, à l’instar d’Esaü, mise sur la force fait un choix dramatique qui l’éloigne de la promesse biblique. 

« L’histoire d’Israël dans la Bible, c’est donc la conscience qu’on ne sort pas indemne des combats qu’on a menés dans l’existence, qu’il faut apprendre à vivre avec tout ce qui claudique dans nos vies. Il y a là une vraie leçon pour Israël, qui, ces dernières décennies, a cru être à l’abri des claudications de l’histoire juive. Or, l’Etat d’Israël s’est construit sur un narratif de force qui l’a mené – en particulier l’actuel gouvernement – vers une hubris de pouvoir. En galvanisant les extrêmes, ce narratif de puissance menace aujourd’hui son avenir ».

Plus généralement, la rabbine juge ce récit biblique pertinent pour chacun d’entre nous puisqu’il pose la question de savoir comment continuer notre chemin avec nos failles. Aussi, « le 7 octobre a-t-il eu cet effet sur beaucoup d’entre nous de ne pas pouvoir réparer le drame absolu de cette jeunesse décimée en Israël, de ces enfants morts en Palestine. Mais il nous faudra apprendre à vivre avec notre claudication éternelle. Elle nous oblige. La mort de tous ces enfants et innocents est un drame absolu. Il ne faut jamais cesser de le répéter. Pourtant, à chaque fois qu’on m’interroge, je sais que, quoi que je dise, ce n’est pas suffisant pour mon interlocuteur. En tant que juive, pour apparaître légitime, je dois commencer mes phrases en rappelant à quel point la situation à Gaza est terrible, avant d’évoquer la douleur israélienne, elle aussi insupportable. Notre langage est comme pris en otage, lui aussi parasité par les passions, et on voudrait en permanence que je somme je ne sais qui que tout s’arrête immédiatement… ».

Mais, dit-elle, il y a, « dans chaque camp, une forme d’idolâtrie. Du côté juif, Israël est devenu, pour certains, une sorte de veau d’or qui annihile tout esprit critique. De même, la place que joue aujourd’hui la Palestine dans la conscience arabe est un drame. Elle censure bien des paroles mesurées dans un soutien inconditionnel où la fin justifierait tous les moyens, déresponsabilisant ainsi les assassins. Rares sont les voix qui osent le dire librement ».

Au lendemain du 7 octobre, elle dit avoir été « dévastée par le silence de voix palestiniennes en France et leur absence de condamnation de la barbarie du Hamas ». Il lui semblait si simple de dire à quel point le combat des Palestiniens était légitime, tout en se désolidarisant de la barbarie terroriste. Elle a alors cherché à converser avec de nombreux amis arabes et à tout faire pour éviter cet entre-soi des douleurs. « Tenter de comprendre combien ce conflit nous défigure et l’empêcher de nous rendre étranger à l’autre : voilà le défi infini ».

Elle ne croit pas que la solution viendra des généraux ou des politiques, mais qu’elle viendra davantage des poètes, de ceux qui donnent au langage une dimension de vérité pour faire naître des idées et des sens bien au-delà du texte écrit. C’est pourquoi, dit-elle, son livre s’ouvre avec un poète palestinien et se termine avec un poète israélien.

Heureusement, affirme-t-elle, « nous ne sommes pas “que” ce qui nous est arrivé… seulement ce qu’on en fera ». On pense alors au « Boiter n’est pas pécher », citation du poète Rückert, tirée des Deux florins, avec laquelle Freud termine son Au-delà du principe de plaisir et dont Lucien Israël donne, dans son livre au titre éponyme, cette traduction :

Je boîte mais non pour le plaisir de boiter,

Je boîte pour manger, je boîte pour boire,

Je boîte où des étoiles d’espérance me font signe

Je boîte où des florins me font un clin d’œil.

Ce qu’on ne peut obtenir d’un coup d’aile, il faut l’atteindre en boitillant.

Il vaut mieux boiter que se perdre corps et biens.

L’écriture dit : que boiter n’est pas péché.

« Nous sommes tous hantés par des voix intérieures, conclut Delphine Horvilleur. Aujourd’hui, je dévoile celles qui m’habitent. Et j’espère nouer la conversation avec celles et ceux qui sont prêts, eux aussi, à exhiber leur vulnérabilité. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Voir ce que l'on voit … et ne pas se taire

Publié le 28 Octobre 2023 par Le Printemps Républicain dans Israël et Palestine

Les démocrates républicains partageront, à n’en pas douter, les termes de ce texte du Printemps Républicain, daté du 27 octobre 2023 et que je vous invite à diffuser le plus largement possible.

"On connaît la phrase de Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l'on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit ». Et parce qu’aujourd’hui nous voyons bien, nous voulons dire clairement ce qui se voit si bien :  

Le 7 octobre dernier, les attaques terroristes du Hamas contre la population israélienne ont créé une onde de choc qui résonne dans les sociétés européennes comme dans le monde entier et dont on peine encore à mesurer l’étendue. Pourtant, nous savons ce qu’il s’est passé ce jour là. 

Le 7 octobre 2023, le mouvement terroriste Hamas a non seulement commis un attentat de grande ampleur, il a surtout perpétré un pogrom antisémite, le pire massacre de Juifs depuis la Seconde Guerre mondiale rappelant pour beaucoup les méthodes des Einsatzgruppen lors de la Shoah par balles. Partout où sont passés les tueurs du Hamas, tout le monde a été méthodiquement assassiné, brulé, décapité, violé, démembré ou enlevé pour être réduit en esclavage. 35 de nos concitoyens ont été tués dans cet attentat et 9 autres sont retenus prisonniers à Gaza. 

Une volonté génocidaire rendue plus abjecte encore par la mise en scène des massacres et leur diffusion quasiment en direct sur les réseaux sociaux. Un « pogrom 2.0 » qui sidère l’opinion mondiale autant qu’il la clive soulevant pour une partie d’entre elle un réflexe antisémite immédiat – ce qui était ans doute l’un des buts recherchés.

De fait, les images qui nous arrivent sont terribles. Elles n’appellent que le recueillement et la peine. Mais le moment est si grave qu’il nous a semblé qu’il était de notre responsabilité, en tant que républicains de gauche, de dire aussi tout ce qu’on l’on voit en ce moment.

Nous avons vu le leader autoproclamé de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, refuser de qualifier le Hamas de « terroriste », ne lui concédant que des « crimes de guerre » immédiatement équilibrés dans son esprit par la riposte israélienne ; puis attaquer indignement la Présidente de l’Assemblée nationale avec des paroles qui sont celles d’un antisémite. 

Dans la foulée de leur mentor, nous voyons certains élus de gauche prendre fait et cause pour le Hamas élevé au rang de « résistance palestinienne » ; une rhétorique qui permet d’absoudre les massacres sans le dire explicitement. On pense bien sûr ici à la cheffe de file des Insoumis à l’Assemblée, Mathilde Panot,  mais aussi aux députés Danièle Obono, David Guiraud et Thomas Portes ; ils ne sont malheureusement pas les seuls… C’est en réalité la haine d’Israël qui les transforme en soutien de l’idéologie islamiste du Hamas et en relais zélés de sa propagande, comme si tout sens de la nuance avait abandonné ces gens pourtant doués de raison et de sensibilité. 

Nous voyons, en France, des manifestations propalestiniennes au cours desquelles sont scandés des slogans purement et simplement antisémites. Crier « Palestine : De la mer au Jourdain » n’est pas une critique du « sionisme » ou de la politique du gouvernement israélien, c’est tout bonnement demander la destruction définitive d’Israël. Sans compter le nombre de pancartes complotistes niant la réalité du massacre de bébés israéliens, par exemple. 

Plus largement encore, nous avons vu dans les capitales européennes flotter le drapeau d’Al Qaida et de l’Etat islamique. Nous avons vu, chez nous et ailleurs dans le monde, des étudiants juifs harcelés et attaqués. Nous voyons des jeunes gens a prioribien éduqués arracher les affichettes montrant le visage et donnant le nom des otages retenus à Gaza. 

Résultat, en France, le nombre d’actes antisémites constatés par le ministère de l’Intérieur a bondi et dépasse en bientôt trois semaines le nombre total d’actes répertoriés durant toute l’année 2022. Nos concitoyens juifs sont inquiets, c’est légitime. Pourtant cette situation devrait créer un sursaut et il n’en est rien. La société ne réagit pas. Pire, on nous presse de ne pas « importer le conflit israélo-palestinien » en France. La belle affaire ! C’est l’antisémitisme qui se révèle et flambe à son contact…

Pourquoi ? Pourquoi une telle incapacité à faire preuve d’un réflexe de simple humanité face à ces crimes ? La réponse est simple, basique : il s’agit d’Israël. Donc des juifs… Et l’antisémitisme couve encore dans nos sociétés : un « vieil » antisémitisme issu du catholicisme et du nationalisme d’extrême-droite qui voit Rivarol féliciter Jean-Luc Mélenchon mais aussi un « nouvel » antisémitisme issu du monde arabo-musulman que l’on a vu à l’œuvre lors des attentats de 2012 et 2015 en France.

La rhétorique de l’extrême gauche proclame « toutes les vies se valent ». Oui, toutes les vies se valent, mais les bourreaux et les victimes ne se valent pas. Il y a un agresseur, le Hamas, et un agressé, Israël. Une rhétorique redoutable se met en place qui consiste à dire qu’il y a alors une victime qui se défend comme elle peut, les Palestiniens, et donc un coupable - et un seul : Israël. Israël, mais en fait les Juifs, sinon pourquoi les pourchasser dans le monde entier ? 

Israël parlons-en. Soutenir Israël aujourd’hui ne veut pas dire soutenir la politique du gouvernement Israélien. Cela signifie seulement que nous compatissons à ce que subit la population attaquée de la sorte. Nous, Français, savons ce que ce que signifie être touché par le terrorisme islamiste. En revanche, notre compassion ne vaut pas caution de bombardements indiscriminés qui toucheraient les populations civiles palestiniennes et créeraient de nouveaux drames ; elle ne vaut pas soutien à la colonisation ni aux crimes perpétrés par les Colons dans les Territoires occupés ; elle ne donne pas quitus au gouvernement pour mener les réformes antidémocratiques qu’il prévoyait. 

Si Israël a le droit de se défendre, Israël n’a pas tous les droits et ne saurait ignorer ses devoirs : ce pays et son peuple, Juifs comme Arabes, ne peuvent décemment plus vivre avec un voisin comme le Hamas – il doit être défait. Mais cet objectif ne donne aucun permis de tuer des civils et, au contraire, Israël a le devoir de tout faire pour les protéger et même les délivrer du joug du Hamas. Car si Gaza est bien une prison à ciel ouvert, les hommes du Hamas en sont les gardiens impitoyables qui se fondent cyniquement au milieu de ces civils prisonniers. 

Face à toutes ces visions qui nous heurtent et nous désespèrent, le Printemps Républicain ne peut qu’appeler au rassemblement et à la concorde. Pour l’unité des Français autour d’un réflexe d’humanité, pour le sursaut de la gauche contre l’antisémitisme, ce « socialisme des imbéciles » qu’elle avait su rejeter pour s’unir et se refonder au moment de l’Affaire Dreyfus, nous appelons tous ceux qui « voient » à faire front ensemble". 

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A écouter également l'entretien d'Eugénie Bastié avec Alain Finkielkraut et Abnousse Shalmani à propos du retour de l'antisémitisme en Occident : https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/d%C3%A9bat-finkielkraut-shalmani-l-antis%C3%A9mitisme-existe-dans-toutes-les-extr%C3%AAmes-gauches-du-monde/ar-AA1iP8on
 

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Le péril de la déshumanisation

Publié le 14 Octobre 2023 par Jean Mirguet dans Israël et Palestine

Chers amis,

Si vous n’en avez pas eu l’occasion, je vous invite à lire cette tribune du philosophe Abdennour Bidar, parue hier dans Le Monde.

Il s’agit, à mes yeux, d’un texte capital appelant à l’union sacrée à la suite des massacres perpétrés par les terroristes du Hamas puis à son impact, ce vendredi, avec l’assassinat à Arras, du professeur de lettres Dominique Bernard.

Abdennour Bidar exhorte chacun à se sentir concerné par la gravité de l’événement, à identifier et assumer sa responsabilité républicaine, à ne pas se taire et à agir.

Il appelle, en particulier, les autorités musulmanes de France à faire entendre leur voix et à ne pas se contenter de prises de parole désespérément incapables d’échapper à l’ambiguïté ou à la demi-mesure. Il importe d’échapper au piège du silence qui pourrait, à terme, devenir synonyme de complaisance.

Abdenour Bidar invite au bien-dire, à la parole décente puisqu’à l’inverse, écrit-il, « il est indécent d’entendre, ces derniers jours, des déclarations qui voudraient expliquer ce qui s’est passé en arguant de la situation intolérable faite par Israël aux habitants de la bande de Gaza, ou de tout ce que l’on peut reprocher à l’extrême droite israélienne nationaliste ou ultraorthodoxe (…) Il y a un temps pour chaque chose, une éthique du juste moment, et c’est cette temporalité qui doit être respectée. En de pareilles heures, il s’agit de condamner et de compatir, et non pas de relancer un débat ni de prétendre l’élargir, ce qui ne fait que noyer l’horreur dans le relativisme (…) Nous ne pouvons pas faire comme si cet événement ne nous convoquait pas, personnellement et collectivement, alors qu’il doit nous engager au motif de notre humanité même. Car c’est ici la déshumanisation du monde qui est le péril, une nouvelle fois hélas, dans notre modernité ensauvagée ».

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Le philosophe Abdennour Bidar sur l’attaque du Hamas contre Israël : « Vite, une parole claire et forte des représentants de la communauté musulmane de France ! »

Tribune Le Monde, 14/10/2023

Abdennour Bidar

Philosophe spécialiste de l’islam

Pas de « oui mais ». Oui, en tant qu’intellectuel musulman, je condamne sans réserve, sans ambiguïté et sans aucune hésitation les massacres et prises d’otages perpétrés par le Hamas, et je les dénonce comme une pure barbarie et sauvagerie absolument injustifiables.

A cette condamnation, j’ajoute immédiatement l’expression de ma compassion envers tous les Israéliens, toutes les victimes de toutes nationalités, qui sont mes sœurs et frères en humanité, en pensant particulièrement aux enfants, aux femmes, aux personnes âgées, à tous les innocents qui ont été fauchés par cette violence et qui, pour les survivants, continuent de la subir dans des conditions qu’il est difficilement supportable d’imaginer.

Je suis également très alarmé de constater que, du côté musulman, se fasse attendre à ce point une prise de parole à la hauteur de la gravité des faits. Je ne voudrais pas que dure trop longtemps ce silence aussi assourdissant, ou bien que nous n’entendions que des prises de parole désespérément incapables d’échapper à l’ambiguïté ou à la demi-mesure. J’appelle donc les autorités musulmanes de France à réagir enfin.

Poison de cet événement

Attention toutefois, il s’agit de le faire vite, mais aussi de le faire bien, c’est-à-dire de façon décente. Car il est à l’inverse indécent d’entendre, ces derniers jours, des déclarations qui voudraient expliquer ce qui s’est passé en arguant de la situation intolérable faite par Israël aux habitants de la bande de Gaza, ou de tout ce que l’on peut reprocher à l’extrême droite israélienne nationaliste ou ultraorthodoxe.

Cela, parfaitement entendable en soi, n’est pas recevable aujourd’hui : il y a un temps pour chaque chose, une éthique du juste moment, et c’est cette temporalité qui doit être respectée. En de pareilles heures, il s’agit de condamner et de compatir, et non pas de relancer un débat ni de prétendre l’élargir, ce qui ne fait que noyer l’horreur dans le relativisme.

Vite, donc, une parole claire, forte, responsable et courageuse des représentants de la communauté musulmane de France ! Des intellectuels, des engagés, des citoyens de culture musulmane ! Cette parole est indispensable, requise, cruciale, tandis qu’à l’inverse demeurer dans le silence serait inexcusable.

Je m’insurge, aussi, contre ceux qui, en France et de par le monde, voudraient faire de cette barbarie une cause religieuse, en l’occurrence la cause de l’islam. Non ! Non, l’islam ne saurait être légitimement invoqué ici, et personne n’a le droit de se réclamer de l’islam pour commettre ou prétendre fonder en raison l’irrationalité de tels actes. Aucune sacralité n’exonère leurs auteurs du sacrilège qui est le leur, à l’encontre de la personne humaine, de l’humanité, et d’une religion l’islam qu’ils prétendent servir alors qu’ils l’assassinent.

Plus largement que l’islam, aucune autre « cause idéologique » ne peut justifier ces actes. La cause palestinienne, si défendable, nécessaire et cruciale qu’elle soit, ne peut pas être légitimement évoquée pour pardon de l’horreur du mot face à l’horreur commise « relativiser » la gravité de ces massacres qui sont des crimes contre l’humanité. A ce titre, c’est la conscience humaine mondiale qui doit être accablée par ces actes, et c’est hélas notre humanité tout entière qui est perdante ici, d’autant plus que le poison de cet événement commence à se répandre un peu partout sur la planète.

Fraternité républicaine

Déjà en France, en effet, nous venons d’être les témoins sidérés de son impact, avec l’assassinat abject du professeur d’Arras vendredi 13 octobre. Face à cela, j’appelle à l’union sacrée. Tout cela risque de faire beaucoup pour notre vivre-ensemble déjà trop fragilisé, voire pour notre paix civile. A cet égard, notre responsabilité collective est aussi immense qu’urgente. Ne nous laissons pas diviser ! Nous devons empêcher de toutes nos forces que ne se déchaînent ici les rejets de l’autre, les replis sur soi, le racisme et l’antisémitisme, les haines et les violences qui nous gangrènent déjà et qui sont toujours plus invraisemblablement excités par telle radicalité religieuse ou tel extrémisme politique.

J’appelle tout particulièrement mes coreligionnaires musulmans à n’avoir en ces temps dangereux et face un avenir aussi incertain que des attitudes et des paroles de paix en toutes circonstances, exemplaires envers tous nos concitoyens. Et je les invite à manifester tout spécialement leur soutien à nos concitoyens juifs, si terriblement affectés par ce qui s’est passé, de la manière la plus active, claire, large, en descendant dans la rue avec eux, en allant à leur rencontre.

Une fois de plus, c’est notre fraternité républicaine qui est en jeu ! Il faut veiller à ce que cette énième mise à l’épreuve ne soit pas pour elle le coup de grâce. Face à ce risque, chacun doit identifier et assumer sa part propre de responsabilité.

Du côté politique, tous partis et toutes fonctions ensemble, c’est le moment de prononcer des discours d’une tout autre envergure. De rappeler publiquement nos fondamentaux éthiques à l’ensemble de la communauté nationale : à savoir que, quelles que soient l’origine, la couleur de peau, la conviction ou la croyance, toutes ses composantes sont membres de la fraternité républicaine. Ce qui veut dire que nous devons pouvoir compter les uns sur les autres, non seulement en termes de respect et de tolérance, mais aussi de solidarité et d’empathie en acte.

Déshumanisation du monde

Un événement comme celui-ci risque de faire entre nous tellement de dégâts supplémentaires en termes de déchirements du corps social que cette parole politique doit se faire entendre afin de réassurer la solidarité du peuple français. Cependant, là encore, quelle prise de parole, ces derniers jours, a été à la hauteur de cet enjeu, a su s’élever à une dimension supérieure, notamment en fixant le cap clair de ces fondamentaux ?

La même responsabilité républicaine est également celle des chefs des communautés culturelles ou religieuses. Mais elle est bien, plus globalement encore, celle de toutes celles et de tous ceux qui, dans notre société, occupent une position de responsabilité, du niveau national au niveau local : des médias aux différents encadrements d’institutions publiques et d’entreprises privées, des chefs d’établissement aux professeurs de l’enseignement public et privé.

Personne, face à un tel événement, ne saurait réclamer d’être « hors-sol », c’est-à-dire exonéré de sa responsabilité républicaine : chacune et chacun est sommé par la gravité de l’événement, et de ses conséquences possibles, à prendre la parole et à agir au lieu de se dire frileusement « ce n’est pas ici le lieu », « ça ne fait pas partie de mes attributions », etc.

Nous ne pouvons pas faire comme si cet événement ne nous convoquait pas, personnellement et collectivement, alors qu’il doit nous engager au motif de notre humanité même. Car c’est ici la déshumanisation du monde qui est le péril, une nouvelle fois hélas, dans notre modernité ensauvagée.

Abdennour Bidar est philosophe et spécialiste de l’islam. Il s’intéresse tout particulièrement aux évolutions de la vie spirituelle dans le monde contemporain. Il est notamment l’auteur de "Les Cinq Piliers de l’islam et leur sens initiatique", Albin Michel.

 

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Nous vivrons

Publié le 11 Octobre 2023 par Jean Mirguet dans Israël et Palestine

Récemment, le dessinateur, écrivain et réalisateur Joann Sfar, connu pour ses séries Le Chat du rabbin, publiait un dessin du symbole Haï associant deux lettres de l'alphabet hébreu, le het et le youd, qui signifie « vivre », « vivant », accompagné de ce message : « Nous vivrons ».

Dans un entretien édité dans le prochain numéro du Point, il revient sur ce message de vie, après les effroyables exactions commises contre Israël et ses habitants. Il pointe du doigt ceux qui choisissent de se taire ou qui, à force de contorsions verbales ignobles, tentent de justifier la barbarie des terroristes ayant égorgé des civils, y compris des bébés, par centaines, ce qui s’appelle un pogrom.

Joann Sfar rappelle qu’avant l'attaque du Hamas, Israël était tout entier opposé à Benyamin Netanyahou et manifestait toutes les semaines contre lui. En une journée, le Hamas a réussi à unir tout Israël derrière son gouvernement actuel.

Il rappelle des vérités historiques indiscutables et que, à l’encontre de ce qui s’entend, chez les jeunes en particulier, « qui s'imaginent que Gaza est occupé par des Israéliens, il n'y a pas un seul Israélien à Gaza depuis 2006. Le Hamas est un mouvement islamique financé par l'Iran et dirigé par des gens qui se trouvent au Qatar. Il a pris le pouvoir à Gaza en abattant une centaine de chefs du Fatah, l'autorité palestinienne.

Depuis cette époque règne à Gaza un ordre qui relève de l'État islamique : on jette les homosexuels des toits, les opposants sont tués et traînés derrière des poteaux et les milliards que donne la communauté internationale pour les Palestiniens vont dans les caisses du Hamas pour construire des tunnels et acheter des armes plutôt que pour construire des hôpitaux, des écoles… Que l'on soit clair : le but du Hamas n'est pas la création d'un État palestinien, c'est l'extermination de tous les Juifs d'Israël. Face à ce projet, il est évident que les Israéliens doivent se défendre. Aujourd'hui, ce que l'on peut constater, c'est que la paix vient de reculer de vingt ans, et c'est tragique.

Si notre jeunesse est solidaire de la cause palestinienne et si elle souhaite qu'il y ait un jour un État palestinien, dans ce cas-là il faut réhumaniser les deux partis et il ne faut pas excuser les crimes du Hamas qui sont au-delà du terrorisme. Quand on viole des jeunes femmes et qu'on exhibe leurs cadavres, quand on va chercher une vieille dame, qu'on l'abat à bout portant et qu'on poste le cadavre sur son Facebook, quand on enlève des enfants et qu'on les maltraite… on est dans quelque chose qui est de l'ordre des pires crimes de guerre ».

Le week-end dernier Joann Sfar diffusait un message dans lequel il affirmait que  « celles et ceux qui, depuis des années, ouvrent les bras au Hamas et à ses alliés sont les ennemis déclarés de la Palestine et d'Israël. Ils ont sur les mains le sang des pogroms ».

A la question de savoir si, après les attentats de Mohammed Merah à Toulouse en 2012, puis ceux contre Charlie Hebdo en 2015, quelque chose avait changé dans l’opinion publique, Joann Sfar répond qu’ « il y a une immense lâcheté collective ». « Quand en 2014, il y a eu cette manifestation près de la Bastille, qu'une synagogue a été attaquée aux cris de « mort aux juifs » dans la rue et qu'après on a interrogé Jean-Luc Mélenchon à ce sujet,  il a répondu : « Je n'ai rien entendu, il ne s'est rien passé »… Il y a toute une part de la société française qui, pour plusieurs raisons, refuse de s'exprimer sur cette question, de condamner clairement ».

Pour lui, alors que les juifs représentent moins de 1 % de la population française, plus de 40 % des agressions racistes violentes sont commises contre eux. « On s'est résigné à ça. La haine des juifs est multiple et il ne faut pas me faire croire que la haine qu'exprime le Hamas aujourd'hui relève du projet territorial palestinien. C'est une haine exterminatrice qui prend ses origines dans le fanatisme religieux. J'ajoute que les gens qui veulent que l'on confonde l'Islam, le monde arabe et de l'autre côté le Hamas et les mollahs, ce sont eux les islamophobes, ce sont eux les racistes anti-arabes. Le Hamas est le plus grand ennemi de la Palestine ».

Il précise que s’il a publié ce Haï, c’est en référence à « l'hymne d'Israël : « Am Yisrael chai », qui signifie « Israël survivra ». Et depuis la création de l'État hébreu, la seule chose que demandent les Juifs, c'est de survivre. Il faut savoir que les gens qui ne veulent pas de juifs en Israël ne veulent pas non plus de juifs en dehors d'Israël. Je pense que là où ils souhaitent que l'on soit, c'est sous la tombe. On leur répond : pas tout de suite ».

En ne condamnant pas clairement la barbarie du Hamas, Mélenchon et ses affidés Panot et Bompard, rejoints par le marginal Besançenot, ne peuvent prétendre représenter la gauche. Ils ont commis une faute morale impardonnable. Même si « le sang sèche vite » comme le formulait De Gaulle, il faudra ne pas oublier les propos de ces activistes qui se revendiquent de gauche en mettant sur le même plan Israéliens et Palestiniens, à un moment où il n'est pas décent de le faire. Là également, le devoir de mémoire doit s’imposer.

Il ne faudra pas oublier non plus cette marionnette grandeur nature d'un banquier juif ressemblant à Emmanuel Macron, qui était portée lors d'une manifestation parisienne, de l'Opéra à Bastille, à l'appel de La France insoumise le 5 mai 2018 : un nez crochu, des doigts crochus pour attraper d'autres dollars que ceux qui dépassaient déjà des poches de son costume... L'étonnant, c'est que cette mise en scène antisémite ne fit pas scandale.

Quand l’antisémitisme de ceux qui se proclament « de gauche », camouflé sous la langue de bois et la lâcheté des déclarations, fera-t-il scandale ?

Il faut condamner cette attaque sans ambiguïté et avec la plus grande fermeté, et, en même temps, comme le souligne le géopolitologue Dominique Moïsi,  se poser la question des origines de cette sauvagerie.

Mais analyser la cause n'est pas justifier l'action.

 

 

 

 

 

 

 

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Pour Israël

Publié le 26 Août 2014 par Jean Mirguet dans Israël et Palestine

L’infatigable et intraitable défenseur d’Israël, Claude Lanzmann, dénonce dans une Tribune du Monde du jeudi 21 août, le caractère « partisan, menteur, sans courage et racoleur » du texte publié il y a deux semaines dans le même quotidien par Rony Braumann, Régis Debray, Edgar Morin et Christiane Hessel.

Ce texte en appelait à François Hollande pour sévir contre Israël et suspendre l’accord d’association avec l’Union Européenne.

Comme le rappelle l’écrivain Richard Rossin, ancien secrétaire général de MSF et co-fondateur de Médecins du Monde (cf. Le Monde du 18 août), il est arrivé que ces quatre signataires soutiennent ouvertement le Hamas, donc son idéologie : refus de la démocratie, éviction des femmes, mise à mort des apostats, éducation de la haine et formation militaire des enfants, culture du goût pour la mort et le martyr. Surprenant donc que ces "quatre mousquetaires" ne disent rien de l’utilisation de mosquées et d’écoles (dont certaines de l’ONU) comme base de lancement de missiles sur la population civile d’Israël … malheureux gazaouis, boucliers humains dans leur pays, boucliers moraux en France.

Avec raison, Claude Lanzmann affirme que le Hamas a voulu les bombardements israéliens, qu’il les a provoqués. Il est responsable des milliers de morts et de blessés civils, n’en déplaise aux bien-pensants de gauche qui, ici depuis leur petit coin de France, n’hésitent pas à constater de manière obscène : « 1.900 morts pour Goliath et 52 pour David, il n'y a pas photo » ou qui, sur leur page Facebook, appellent à manifester contre l’intervention à Gaza « au risque d’avoir à côtoyer des pro-Hamas » (sic).

Depuis la Shoah et la mort de six millions de Juifs, écrit Claude Lanzman, les Israéliens accordent à la vie de chacun des leurs un prix sans mesure. Depuis la Shoah, ajoute-t-il, il y a une relation unique entre le judaïsme et la vie qui n’a cessé de croître et de s’approfondir.

Nous autres, Occidentaux, Européens, en nous enseignant de la Shoah, avons fait nôtre cette valeur sacrée de l’existence. Il y a aujourd’hui un respect pour la vie dont nous sommes redevables à l’expérience des camps de la mort et à Israël de nous l’avoir appris.

C’est pourquoi je soutiens Israël, en première ligne face à la déferlante islamiste qui menace les démocraties. Y aurait-il quelque utopie à espérer que les musulmans de France … et d’ailleurs, en fassent autant ?

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