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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

politique

« Jour de colère » : retour des ligues?

Publié le 27 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Politique

Alors que la Pologne célèbre aujourd’hui le 69ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, hier dimanche 26 janvier 2014, à Paris, à l'appel du collectif "Jour de colère", des contribuables en colère aux anti-avortement en passant par des fans de Dieudonné manifestent contre François Hollande et sa politique et scandent  : « Juif, la France n'est pas à toi ». 

Face à ces slogans obscènes et à une diversité aussi inattendue que difficile à identifier, il est compliqué d’apprécier l'ampleur du mouvement – et sa suite. En quoi le mouvement "Jour de colère" peut-il être similaire aux "ligues" qui se sont développées dans la France de l'entre-deux-guerres ? En quoi le mouvement d'aujourd'hui les réinvente-t-il ?

La démocratie française est-elle malade au point d'être menacée par la montée de ligues ? Pour répondre à cette question, le site Atlantico donne la parole à Vincent Tournier, maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Frédéric Monier, historien et professeur à l'université d'Avignon et Bruno Jeanbart, Directeur Général adjoint de l'institut de sondage Opinionway.

Vincent Tournier : A ce stade, la comparaison avec les ligues d'extrême droite n'apparaît pas du tout pertinente. Établir des comparaisons avec les années trente est une manière de délégitimer les contestations contre la politique du gouvernement. C’est de bonne guerre : la droite fait la même chose lorsque les collectifs de gauche venaient manifester, clamant que le pouvoir n’appartient pas à la rue. Pour les manifestants, les buts sont toujours les mêmes : il s’agit à la fois de faire parler de soi, de maintenir l’activisme des militants et de donner le sentiment que le gouvernement est très impopulaire. La difficulté du gouvernement actuel, c’est qu’il se voit renvoyer ses propres arguments, quand il portait un regard positif sur les manifestations en disant que c'est un signe de vitalité démocratique, une preuve de civisme.

Au fond, la gauche est prise à son propre piège : à force de vanter, pour des raisons qui tiennent à sa culture politique contestataire, les mérites de la mobilisation de rue, elle ouvre un boulevard à la droite, qui prend sa revanche depuis 2012. On peut même aller plus loin. Sur leur site, les organisateurs du "Jour de colère" retournent à leur profit un tweet de Jean-Marc Ayrault daté du 14 janvier 2012 qui dramatisait la campagne électorale contre Nicolas Sarkozy : « quand un pouvoir faillit à ce point, impuissant à rassurer son peuple, l’intérêt national est d’en changer maintenant ». Ce faisant, d’une part il autorise à porter une condamnation absolue sur le pouvoir en place, d’autre part il laisse entendre que les règles de la démocratie représentative peuvent être illégitimes. Il est logique que les opposants actuels s’en emparent.

Fréréric Monier : Quand il est question de ligues, la mémoire collective se focalise sur les ligues nationalistes – elles se disaient elles-mêmes « nationales » - et sur leur rôle en 1934. Aujourd’hui, très peu des organisations groupées dans « Jour de colère » se revendiquent explicitement comme « ligues » : la « ligue francilienne », par exemple, qui assume un rôle de défense religieuse et de lutte contre l’immigration. Les discours tenus évoquent souvent des idéologies que l’on trouve chez des ligueurs, notamment au début des années trente : contestation des gauches au pouvoir, crispation nationale, remise en cause de l’État (fiscal).

Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. D’autres raisons, de fond, expliquent que les organisations autour de « Jour de colère » s’inscrivent dans l’histoire des ligues.

D’abord, les ligues, qui apparaissent en France à partir de la fin des années 1860, facilitent la politisation de la société française : elles apportent des « formes modernes de participation à la vie publique » (N. Sévilla). L’éclosion et l’essor de ligues contribue, souvent, à une évolution forte du champ politique, et témoigne du fait que le rapport d’une partie des Français à leur État est en train de changer.

Les ligues sont protéiformes : leurs organisations, leurs objets et leurs orientations idéologiques sont extrêmement variés. Entre la ligue de l’enseignement, républicaine, née en 1866, et la ligue des jeunesses patriotes née en 1924, en réaction à la victoire électorale des gauches, le spectre est très large.

Pourtant, il y a aussi des caractères communs : même quand elles s’affirment comme apolitiques et citoyennes, les ligues entretiennent des rapports complexes avec les partis, entre complémentarité et concurrence. De même pour le rapport avec les pouvoirs publics, souvent ambivalent, et qui ne se réduit pas à la manifestation de rue.

Bruno Jeanbart : Je pense que cette manifestation ressemble assez peu aux mouvements des ligues sauf dans le rejet de la politique, à comprendre dans le sens du rejet de ceux qui la font. Nous avons mesuré cela encore récemment dans nos enquêtes d'opinion. C'est quelque chose qui était déjà très fort dans les années trente avec l'antiparlementarisme. En revanche, sur le reste, la situation est vraiment différente et il y a peu de choses en commun. Le pays a bien changé, et les mouvements qui appellent à la manifestation aujourd'hui ne sont pas vraiment les mêmes : il y avait dans les ligues des mouvements d'anciens combattants, d'autre proches de la droite extrême mais qui n'ont vraiment plus grand-chose à voir avec ce que serait la droite extrême aujourd'hui.

Les partisans de "Jour de colère" expriment une défiance vis-à-vis des institutions. Pourquoi la démocratie française, dont le modèle semi-parlementaire n'est pourtant pas le même que celui qui collectionnait les reproches autrefois, est-elle à ce point rejetée par une partie de l'opinion qui pourrait se retrouver dans "Jour de colère" ?

Vincent Tournier : Contrairement à ce que l’on dit volontiers, je ne suis pas sûr que la défiance dans les institutions politiques soit aujourd’hui si importante, en tout cas pas au point de provoquer une crise de régime. Un signe ne trompe pas : personne ne parle de changer de régime politique, personne ne suggère de passer à une Sixième République comme le faisait naguère la gauche, Arnaud Montebourg en tête. Il est même assez troublant de constater que les contestataires ne mentionnent jamais cette option (ce qui n’était pas du tout le cas dans les années 1930, où une partie des manifestants voulaient abattre le régime républicain au profit d’autres régimes, comme la monarchie). Il est possible que la droite n’ose pas s’engager sur ce terrain, d’une part parce qu’elle reste gaulliste dans sa culture, d’autre part parce qu’elle risque d’être accusée de vouloir solder la République. Mais plus fondamentalement, la culture républicaine est aujourd’hui bien assise et rien ne permet de pronostiquer son effondrement à terme. Cela ne veut pas dire que la situation soit bonne car les tensions liées à la crise économique s’accumulent et les mécontentements sont entretenus par le sentiment général d’une coupure entre les citoyens et les élites. Mais les demandes actuelles ne consistent pas à revendiquer un grand coup de balais, c’est au contraire un appel à l’aide, un appel à se ressaisir.

Bruno Jeanbart : Le système institutionnel français est basé sur un Président fort. Depuis quelques années – depuis Jacques Chirac approximativement – le Président devient très vite impopulaire et il n'a plus cette capacité de rassemblement et de compensation dans un pays qui n'a jamais beaucoup aimé les parlementaires. Cela rend les choses évidemment plus difficiles, et n'empêche pas les critiques alors même que la France n'est effectivement pas un système intégralement parlementaire.

Fréréric Monier : Certains moments historiques catalysent la création de ligues, ou de groupes qui participent de ce phénomène. Ainsi les années 1898-1901, avec l’affaire Dreyfus, les mouvements de défense catholique et la légalisation des partis. Ou, sur un mode très différent, le début des années 1970, avec une poussée des contestations sociales, une reconfiguration du champ politique et l’invention de nouvelles formes d’action collective. Il est très probable que l’on se situe aujourd’hui dans l’un de ces moments critiques.

D’un côté, ces ligues ou groupements poussent à la constitution de certains sujets de société en questions politiques, mais aussi à leur reformulation par les partis. De l’autre, ces ligues se caractérisent aussi par un refus ponctuel de certaines politiques publiques (l’écotaxe, par exemple). Au-delà, il s’agit de contestations de processus de modernisation de longue durée, ainsi pour les groupes de défense des contribuables. À partir de la fin du XIXe siècle, ils militent avant tout pour refuser les réformes, dans une logique « de protection des individus face aux empiètements de la puissance publique » (N. Delalande). L’antifiscalisme, en France, est lié non seulement à une prise à partie des pouvoirs publics mais aussi à une remise en cause du système politique. Cela fait surgir, par contrecoup, des cultures de l’antiparlementarisme, même si la République des députés a disparu depuis longtemps.

La manifestation d’aujourd’hui participe donc de cette longue histoire : elle met en cause la légitimité des réformes et des gouvernants, mais aussi des partis politiques.

Les manifestants de "Jour de colère" reprochent au gouvernement de ne jamais les écouter et appellent à une meilleure prise en compte de leur opinion (via par exemple des référendums d’initiative populaire). Y a-t-il selon vous un vrai déficit démocratique de ce côté-là ? Y a-t-il des pistes d'amélioration ou bien les revendications dans ce domaine ne sont-elles qu'un symptôme de colère de ceux qui ne sont pas démocratiquement majoritaires ?

Vincent Tournier : Le paradoxe actuel (qui ne concerne pas que la France) est qu’on n’a jamais autant parlé de la démocratie et de son approfondissement, on n’a jamais autant dit qu’il fallait mieux prendre en compte l’avis des citoyens, ce qui s’est même traduit par la mise en place de nombreux mécanismes de démocratie dite « participative » et, en même temps, la démocratie n’a jamais été aussi peu pratiquée. Force est en effet de constater que les citoyens n’ont jamais été aussi peu consultés. En 1973, les Français avaient été appelés à voter pour savoir si le Royaume-Uni pouvait entrer dans la Communauté européenne. Aujourd’hui, qui envisage sérieusement de faire voter les Européens sur les nouveaux élargissements (la Croatie vient d’entrer dans l’indifférence générale) ? Quant au traité de Lisbonne, qui reprenait en gros les dispositions du traité constitutionnel, il a été adopté sans onction populaire, alors même que les Français l’ont rejeté en 2005.

D’une certaine façon, il y a donc une régression démocratique, ce qui peut expliquer le désarroi des citoyens. Ils peuvent même avoir le sentiment qu’on se moque d’eux, par exemple quand on leur dit que, désormais, l’Europe leur donne le droit d’adresser des pétitions pour faire valoir leurs griefs. Venir expliquer aux Français, dont le passé révolutionnaire est tout de même assez riche, que ce type de démocratie octroyé par les élites est un grand progrès, c’est soit du cynisme, soit du mépris.

Bruno Jeanbart : Le sentiment de na pas être écouté est le grand classique de tous les mouvements sociaux en général. Par définition, ce sont des gens qui pensent que des mesures ont été prises contre leurs opinions. On retrouve cela aussi dans les mouvements syndicaux. Mais ce sentiment de ne pas être entendu augmente fortement dans la crise politique que nous traversons. Si on regarde le baromètre que nous établissons pour le Cevipof, 13 % seulement des Français pensent que les politiques s'occupent réellement d'eux, et le qualificatif "être à l'écoute" enregistre des scores très faibles quand il est proposé pour définir François Hollande (moins de 30 %). C'est assez classique mais c'est renforcé dans le cas du mouvement d'aujourd'hui car on est face à des gens qui ont le sentiment de ne pas avoir été écoutés lors de manifestations qu'ils ont récemment menées ("manif pour tous" ou "bonnets rouges" notamment).

Il y a probablement des choses qui correspondent à la réalité, certes, mais derrière cela, il y aussi une incompréhension du système politique dans lequel on vit. Les gens sont en demande d'une démocratie plus directe alors que nous sommes dans une démocratie représentative. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de remises en cause de ce principe même. Cela se voit particulièrement dans l'idée que l'on peut contester la mise en place du mariage pour tous alors que le François Hollande l'avait inclus dans son programme. De nombreuses personnes ont considéré cette décision comme étant illégitime, or dans un système de démocratie représentative, elle est doublement légitime car annoncée par le Président élu, et voté par le Parlement.

Pourquoi les partis d'opposition – l'UMP notamment – ne semblent-ils pas peser dans cette manifestation, et pourquoi paraît incapable de récupérer le mouvement ? Alors que l'UMP partage en principe les mots d'ordre de "Jour de colère", pourquoi la frontière entre les deux reste-t-elle fermée ?

Vincent Tournier : Les partis de gouvernement ne sont jamais à l’aise avec ces mouvements de contestation. En général, ils n’en sont pas à l’origine et ils ont du mal à les contrôler, à les intégrer dans leur stratégie politique, dans leur calendrier. De plus, les mouvements contestataires sont porteurs de revendications souvent radicales que les partis de gouvernement ne pourront pas intégrer dans leur programme sous peine de perdre leurs électeurs modérés, qui constituent le gros de leurs troupes. On voit bien que le Parti socialiste, quand il était dans l’opposition, n’a jamais été proche des mouvements de gauche radicale, pourtant très actifs, et c’est pourquoi il les soutenait souvent du bout des lèvres.

Si on est un peu cynique, on peut même considérer que ces mouvements portent tort au principal parti de l’opposition. Prenons par exemple l’un des principaux mots d’ordre sur le matraquage fiscal : l’UMP peut-elle vraiment se lancer dans ce type d’argument après avoir été au pouvoir pendant 10 ans ? C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’UMP a du mal à s’engouffrer dans la critique : elle doit assumer son bilan gouvernemental, qui est encore trop récent pour être oublié.

En outre, la contestation de rue peut même s’avérer contre-productive : elle finit par ressouder les électeurs du parti au pouvoir, qui finissent par s’agacer des outrances de l’opposition et du manque de reconnaissance envers la légitimité électorale de leurs représentants.

Bruno Jeanbart : Les demandes faites au sein de ce mouvement sont vraiment hétéroclites. Les "bonnets rouges" et la "manif pour tous", ce n'est pas exactement la même préoccupation. Je pense aussi que sur un certain nombre de sujets – je pense au mariage homosexuel et à l'adoption – il n'y a pas une ligne commune à tout l'UMP qui pourrait satisfaire l'ensemble des manifestants. Enfin, je crois que l'on est dans un mouvement qui traduit une défiance contre l'ensemble de la politique, et l'UMP est une organisation politique, même si le parti est actuellement dans l'opposition.

Ceci étant, ce n'est pas dramatique pour l'UMP de ne pas parvenir à cette récupération car je vois mal le mouvement d'aujourd'hui bifurquer vers de l'action politique organisée pour les prochaines élections. Cela n'incite pas les partis à faire beaucoup d'efforts en ce sens. Ils n'ont pas de raison d'être très inquiets – pour le moment – d'une force capable de représenter quelque chose sur la scène politique. Je conteste les analyses décrivant ce mouvement comme l'émergence d'un Tea Party à la française. Le système institutionnel américain, avec l'organisation de primaires à tous les niveaux, et notamment à l'échelle locale, a permis de faire émerger des membres du Tea Party pour représenter les Républicains. Rien de tout cela n'existe en France.

Comment faudra-t-il interpréter politiquement l'importance – ou l'échec éventuellement – de la mobilisation d'aujourd'hui ? A quel niveau de participation les organisateurs pourront-ils affirmer que le mouvement est un succès ? Et si succès il y a, de quoi sera-t-il la représentation ?

Vincent Tournier : Pour un mouvement comme Jour de colère, la difficulté est qu’il arrive après des grands mouvements sociaux qui ont fixé la barre très haut. D’une certaine façon, ils paient le prix d’être dans un pays où les manifestations de rue ont une longue histoire, ce qui n’est pas le cas de tous les pays, où des manifestations de quelques dizaines de personnes suffisent parfois à faire office de mouvement de masse.

Bruno Jeanbart : Il est difficile de dire un chiffre, mais si on atteignait des mobilisations approchant celles de la "manif pour tous", on pourra parler de succès. Ce ne peut pas être interprété comme une victoire s'il n'y a que quelques dizaines de milliers de manifestants. Cela ne voudrait pas dire que le mouvement ne pèse rien, bien sûr, mais ce ne sera pas très marquant, médiatiquement parlant.

Même s'il y a des centaines de milliers de manifestants, il y aura tellement de gens différents qui auront défilé qu'il sera très dur de faire émerger des représentants. Ce qui est certain en revanche, c'est que si un mouvement important de mobilisation se forme, ce serait une première, voire une surprise, en effet les mouvements disparates appelant à la mobilisation n'ont jamais réellement permis de fédérer de larges foules. Même pour la "manif pour tous" cela n'a pas été le cas. Malgré l'importance de la mobilisation, les personnes qui défilaient le faisaient très largement contre la question du mariage, sans trop sortir du sujet. Ce serait donc une première : le succès d'une manifestation un peu "fourre-tout" et qui en plus ne s'oppose pas à un projet de loi en discussion, mais sur des dispositions déjà votées, sur lesquelles on ne reviendra pas. Et vu que le succès serait une première, il est d'autant plus difficile de prévoir qui pourrait récupérer cela.

Un mouvement réunissant aussi bien des groupes de contribuables en colère, des anti-avortement, des défenseurs du monde paysan, des opposants à l'éolien ou à l'immigration a-t-il une chance sérieuse de déboucher sur autre chose qu'une journée de manifestation ? Comment cette opposition peut-elle se structurer sans se retrouver face à des contradictions ?

Vincent Tournier : Rappelons que les manifestations contre le mariage homosexuel ont mobilisé jusqu’à un demi-million de personnes ; celles contre la réforme des retraites ont compté plusieurs millions de personnes. Il sera donc très difficile de battre de tels scores. D’autant que, comme on le voit, ces précédents sont très différents de la situation actuelle puisqu’ils concernaient d’importantes réformes de société (les retraites, le mariage). En somme, c’est la nature du projet contesté qui fait l’ampleur des manifestations. Or, aujourd’hui, les manifestants ne peuvent pas s’en prendre à un projet d’envergure. Ils doivent donc se contenter d’un catalogue de mécontentements dont aucun n’est en soi suffisant pour drainer des millions de personnes. Une addition de micro-causes ne suffit pas à faire une véritable cause.

Bruno Jeanbart : La seule solution serait d'investir le champ électoral pour peser dans les élections à venir, notamment les européennes qui seront la seule élection un peu nationale d'ici 2017. On a déjà eu des cas de listes contestataires et sociétales pour ce scrutin précisément, et il y a déjà eu des scores surprenants à cette élection (Bernard Tapie en 1994, De Villiers/Pasqua en 1999, voire Europe-Ecologie en 2009). Après, l'autre option – qui serait très "à l'américaine" – serait d'investir la primaire de l'opposition en 2016. Mais c'est un horizon lointain et je pense que le mouvement aura du mal à tenir jusque-là.

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Un péril contemporain

Publié le 9 Décembre 2013 par Jean Mirguet dans Politique

Dans son dernier livre, L’identité malheureuse, Alain Finkielkraut évoque une forme d’autorité, peu contestée, née des temps démocratiques : « l’autorité de l’opinion » dont le pouvoir s’exerce avec une efficacité d’autant plus remarquable qu’il n’est pas ressenti comme tel par ceux à qui il s’applique. « L’homme démocratique pense comme tout le monde en croyant penser par lui-même (…) C’est bien au chaud dans la doxa du jour qu’il déboulonne les idées moribondes et qu’il mène contre les tabous chancelants une guerre impitoyable ».

Cet apparent confort obéit à l’idéologie dominante du politiquement correct, une idéologie née, pour Finkielkraut, du « Plus jamais ça » dont la mission consiste à endiguer les passions criminelles, à étouffer l’intolérance. On se fait adepte du politiquement correct moins pour faire comme tout le monde que pour éviter les fantômes du passé, pour esquiver le retour du politiquement abject.

Rien ne garantit, en effet, que la majorité, ne pouvant agir sur les crises qu’elle subit, ne puisse trouver dans la désignation de boucs émissaires un exutoire à son angoisse et un moyen de reconstituer l’unité du corps social. La cohésion peut de nouveau reposer sur le pire, « tous les chemins de la bonne pensée de notre temps mènent à Auschwitz », avertit Finkielkraut dans une interview publiée par Causeur.

Il rejoint ainsi la leçon ultime que tire Richard L. Rubenstein de la shoah : création et cruauté barbare sont deux aspects inséparables de ce que nous appelons civilisation. Freud l’avait déjà énoncé, en 1929, donc bien avant le cataclysme nazi : « Il est toujours possible d’unir les uns aux autres par les liens de l’amour une plus grande masse d’hommes, à la seule condition qu’il en reste d’autres en dehors d’elle pour recevoir les coups ».

Se trouve ainsi vérifiée la mise en garde d’Hannah Arendt quand elle avertit que « la transformation d’un peuple en horde sociale est un péril permanent à notre époque ».

Mais le besoin d’illusion actuel est-il si fort que nombre de nos concitoyens aient besoin de croire que l’imposture n’a qu’une adresse, le racisme un seul visage, que nous sommes tous des Juifs allemands, des Noirs, des Arabes, des Christiane Taubira ?

Faut-il, pour rester fidèle à l’idéal romantique de l’altérité et chasser les hideux démons du racisme, s’employer à ne se représenter le monde qu’en noir et blanc et à se passer de tout réel ? Ce « monde sans réel » (cf. le livre du psychanalyste Hervé Castanet, portant ce titre), comme celui des contes de fées est un monde où l’on rêve, où l’on dort, où la vie est pareille à un songe jusqu’à ce que l’irruption d’une rencontre en fasse découvrir son envers. C’est un monde où tout est possible, d’où est exclu l’impossible.

Nous avons un devoir d’objection à ce monde sans réel. La psychanalyse prend sa part à cette objection, une grande part, raison sans doute des attaques dont elle est si souvent l’objet.

Entre le Même et l’Autre, il n’y a pas à transiger, c’est l’Autre qu’il y a lieu de choisir mais à la condition de ne pas faire de l’Autre une nouvelle divinité quand, habités par la passion égalitaire, nous luttons contre la discrimination (nous sommes tous, ces jours-ci, des Mandela) jusqu’au point où tout risque de finir par se valoir et s’égaler.

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Penser au pas cadencé

Publié le 5 Décembre 2013 par Jean Mirguet dans Politique

Les insultes ignobles et révoltantes proférées à l’encontre de la Ministre de la Justice ont provoqué une levée de boucliers générale laissant penser que, non seulement, la France se laissait aller à ses vieux démons, mais qu’entre racistes et antiracistes pouvait être tracée une frontière très claire, défini un monde dominé par la bipolarité.

Les choses ne sont pas si simples et, peut-être, convient-il d’essayer de penser ce qui se passe d’une manière un peu différente de celle qu’on nous donne à voir et à entendre.

De la « Une » raciste de Minute au « Assez ! » de Libération et de l’appel « Nous sommes tous des singes français » s’est dégagé un espace où se déploie le spectacle gênant de l’instrumentalisation de cet épisode et de la jubilation prise dans l’indignation voire de la complaisance à répéter les mots de cette fillette angevine: « C’est pour qui les bananes ? C’est pour la guenon ! ».

Dans la foulée, Christiane Taubira s’est vue décerner le titre de « Femme de l’année » par le journal Elle, récompensée moins pour ce qu’elle a réalisé que pour ce qu’elle a subi.

Ainsi, l’émotion – dont je ne conteste nullement la légitimité, encore qu’une émotion ne puisse être jugée ni légitime ni illégitime, elle est – est devenue, dans les médias, le seul élément de valeur.

En désignant les salauds, clairement identifiés, on s’évite d’avoir à se poser la question de ce que signifie ce grand branle-bas de combat médiatique qui fait passer la raison à la trappe, qui nous fait croire, avec la bénédiction des antiracistes (dont je suis, bien sûr), que nous pourrions vivre dans un monde sans problèmes, sans dilemmes, sans conflits, que l’harmonie est à portée de mains.

N’y a-t-il pas dans les grandes et vibrantes déclarations antiracistes que nous avons entendues quelque chose de troublant ? Quelque chose comme une gêne éprouvée à entendre les uns ou les autres, des proches le plus souvent, accueillir et relayer cette affaire presque comme une bénédiction, comme si l’antiracisme était le seul projet mobilisateur qui pourrait actuellement nous rassembler.

Est-ce si évident et si simple de se déclarer antiraciste ?

Voyez Le Monde du 17 novembre dernier et la tribune de l’historien Emmanuel Debono qui s’interroge sur la pertinence de la notion de racisme anti-Blancs, non conceptualisée, regrette-t-il et réduite le plus souvent à un buzz. Cette non-pertinence réduit-elle à néant les propos révoltants du style « sales Blancs », « faces de craie », « sales Français » ou « sale céfran » proférés par de jeunes cons ? Quid de ces insultes racistes ?

Pourquoi, au nom du politiquement correct, n’admettre que l’antiracisme convenable, celui qui conforte l’idée simple et grossière selon laquelle la France, comme masse, succomberait à la tentation raciste, celle du Blanc envers le Noir, l’Arabe ou le Rom ?

On ne saurait méconnaître, écrivait Freud, que dans la masse, quelque chose comme une contrainte à s’aligner sur les autres, à rester en accord avec le plus grand nombre, est à l’œuvre.

Suivre l’exemple qui s’offre partout à la ronde, répéter dans les journaux ou au bistrot les mêmes slogans jusqu’à les vider de leur contenu, rassure en procurant le sentiment du bien-être entre soi mais il a son envers : cultiver l’entre-soi et la chaleur du dedans instaure du même coup un dehors menaçant.

Ce conformisme de la pensée a évidemment un prix, celui consistant pour les empêcheurs de penser en rond à subir les leçons de morale voire les injures de toutes celles et ceux qui, imbus de certitude et voulant notre bien, ne supportent pas une pensée autre que la leur.

L’actuelle campagne antiraciste ne conduit-elle pas aussi à cela : pour s’assurer une normalité et rester dans le standard, il conviendrait d’épouser les courbettes de la société du Bien et de penser au pas cadencé.

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Prostitution : pour Elisabeth Badinter, « l’Etat n’a pas à légiférer sur l’activité sexuelle des individus"

Publié le 19 Novembre 2013 par Jean Mirguet dans Politique

Elisabeth Badinter, 69 ans, est philosophe. Elle a souvent pris des positions à contre-courant sur les grands sujets de débats parmi les féministes: opposée à la loi sur la parité en 2000, elle est favorable à la grossesse pour autrui sous certaines conditions. Dans son dernier ouvrage, Le Conflit: la femme et la mère (Flammarion, 2010), elle dénonçait le retour du naturalisme et de la culpabilisation des mères.

Propos recueillis par Gaëlle Dupont, journaliste au journal Le Monde

Qu'avez-vous pensé de l'appel des "343 salauds", qui s'opposent à la pénalisation des clients de prostituées au nom du respect de la liberté ?

C'était une intervention nécessaire, car je suis frappée du silence des hommes dans ce débat. Deux catégories d'individus ne s'expriment pas: les hommes, prochaines cibles de la loi, et les prostituées. La forme était contestable. Mais je n'ai pas de critiques sur le fond.

Pourquoi êtes-vous défavorable à la pénalisation des clients de prostituées ?

La pénalisation, c'est la prohibition. Je préfère parler de prohibition plutôt que d'abolitionnisme, car c'est l'objectif des auteurs de la proposition de loi. Ils font référence à l'abolition de l'esclavage ! La vente d'un individu n'est pas comparable à la prostitution, qui est une mise à disposition de son corps à des fins sexuelles, que l'on peut accepter ou refuser dès lors que l'on n'est pas prisonnière d'un réseau. Leur argument est qu'il faut tarir la demande pour qu'il n'y ait plus d'offre. Je n'arrive pas à trouver normal qu'on autorise les femmes à se prostituer, mais qu'on interdise aux hommes de faire appel à elles. Ce n'est pas cohérent et c'est injuste.

La deuxième raison de mon opposition est que l'on prétend qu'il n'y a que la prostitution esclavagiste, dominée par les réseaux, où les femmes n'ont pas moyen de dire non. Mais il y a aussi des indépendantes et les occasionnelles, qui veulent un complément de ressources. Leur interdire de faire ce qu'elles veulent avec leur corps serait revenir sur un acquis du féminisme qui est la lutte pour la libre disposition de son corps. Même si c'est une minorité de femmes. Ce n'est pas une affaire de quantité mais de principe.

Pourquoi, selon vous, les hommes sont-ils une "cible" de cette loi ?

Je ressens cette volonté de punir les clients comme une déclaration de haine à la sexualité masculine. Il y a une tentative d'aligner la sexualité masculine sur la sexualité féminine, même si celle-ci est en train de changer. Ces femmes qui veulent pénaliser le pénis décrivent la sexualité masculine comme dominatrice et violente. Elles ont une vision stéréotypée très négative et moralisante que je récuse.

Peut-on parler de choix lorsqu'on est dans une stratégie de survie ?

Toutes les femmes qui ont besoin d'argent ne se prostituent pas pour survivre! Pour les victimes des réseaux, on ne peut plus parler de choix car il est quasiment impossible de revenir en arrière. La lutte contre l'esclavage des femmes doit donc être sans merci. Pour lutter contre les réseaux, il faut une condition sine qua non: que les prostituées puissent dénoncer leurs proxénètes à la justice sans craindre pour leur vie. Elles doivent être assurées de leur sécurité, d'avoir des papiers, et d'être aidée. La loi contient des dispositions en ce sens, mais qui me paraissent vagues. Quel est le budget? Comment le prévoir quand on ne connaît même pas le nombre de prostituées? Est-ce que la lutte contre les réseaux sera une priorité pour la police? Je n'ai pas le sentiment que cela soit le cas.

Vous acceptez que des femmes se livrent à un travail très pénible, avec parfois des séquelles psychologiques lourdes ?

Je n'ai jamais pensé que la dignité d'une femme reposait sur la sexualité. Je suis favorable à la pédagogie sur la prostitution et les séquelles qui peuvent en résulter. Mais toutes les femmes n'ont pas le même rapport à leur corps. Dans certaines conditions, la prostitution est difficile à vivre, mais il y a des femmes pour lesquelles ce n'est pas aussi destructeur qu'on le dit. Je regrette qu'on n'entende pas davantage les prostituées. Elles seules sont habilitées à parler. Mais quand l'une affirme: "Je le fais librement", on dit qu'elle ment et qu'elle couvre son proxénète. Ce sont les seuls êtres humains qui n'ont pas le droit à la parole.

Quelles seront les conséquences de la loi selon vous? Est-ce qu'elle va mettre fin à la prostitution ?

Bien sûr que non. Je ne connais aucune prohibition qui fonctionne. Elle démultiplie le pouvoir des mafieux. Les prostituées disent qu'elles ont besoin de parler avec le client pour savoir qui il est. Elles apprennent à détecter les pervers. Dans la négociation, la prostituée peut dire ce qu'elle fait ou ne fait pas. Je suis inquiète pour celles qui vont passer par Internet: elles n'auront plus la possibilité de faire cet examen. Une loi qui veut venir au secours des plus faibles va en fait multiplier les dangers. D'ailleurs, la Norvège veut revenir sur la prohibition décidée en 2009.

L'Etat ne doit-il pas dire ce qui est acceptable ou non, comme lorsqu'il interdit la vente d'organes ou fixe un salaire minimum ?

La vente d'organes est une mutilation définitive, le salaire minimum permet de lutter contre la misère. Ce n'est pas comparable. Sous prétexte de lutter contre les réseaux, c'est la prostitution qu'on veut anéantir. L'Etat n'a pas à légiférer sur l'activité sexuelle des individus, à dire ce qui est bien ou mal. Où commence et où finit la prostitution? Combien de femmes ou d'hommes sont en couple pour l'argent? Personne ne songe à aller y voir. On ne parle jamais de la prostitution masculine. Il y a aussi une misère sexuelle féminine et des femmes qui font appel à des prostitués. Il n'est plus alors question de domination masculine dénoncée par les auteurs de la loi.

La prostitution est-elle nécessaire pour l'assouvissement de certains besoins sexuels, faut-il en faire un métier comme un autre ?

Oui, et c'est pour cela qu'on ne pourra pas l'éradiquer. Sur la légalisation, il faut être prudent. On voit qu'en Allemagne, les choses dérapent, les mafieux profitent de la reconnaissance de la prostitution. Il faut donc en faire une activité sécurisée, donner aux prostituées les droits qu'elles réclament, comme celui de s'associer ou de louer un studio. Je voudrais tellement qu'on arrête de traiter les prostituées comme des rebuts de l'humanité. Un certain discours bien-pensant ne peut que les enfoncer davantage dans l'humiliation.

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Etats-Unis : la réforme de l'immigration

Publié le 2 Mai 2013 par Olivier Mirguet dans Politique

Le plan de réforme sur l'immigration pourrait offrir la perspective d'une régularisation massive de millions de sans-papiers aux Etats-Unis. La Californie, qui concentre un quart des 11 millions de clandestins, dont la moitié mexicains, est l'état le plus concerné. Si la réforme était mise en place et avec elle la régularisation de millions de sans-papiers, l'impact serait très important en Californie en terme de dépenses fiscales et de marché du travail. Qui sont ces sans-papiers concernés par la réforme ?

 

Reportage d'Olivier Mirguet dans une famille de clandestins à Los Angeles.

Arte Journal.

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La parole putanisée, par Michel Brun

Publié le 7 Avril 2013 par Michel Brun dans Politique

"La Parole putanisée". Tel est le titre d'un pamphlet publié en 2002 par Michel Waldberg, connu comme poète et romancier de l'irrévérence. Titre que je détournerais volontiers pour l'appliquer à notre ex-ministre du budget, Jérôme CAHUZAC.

 Mais crier haro sur le baudet pour conforter la vindicte populaire n'est que vaine redondance.

Ne vaudrait-il pas mieux mettre en cause les conséquences de la prostitution de la parole sur l'imaginaire des citoyens ? 

Avec la multiplication des "affaires", nous n'avons déjà que trop tendance à rejoindre la cohorte de ceux qui, désignant nos hommes politiques, répètent à l'envi : Tous des pourris ! Soit, mais il n'y a là rien de bien nouveau dans l'outrance du propos. Et l'on n'a jamais abattu un gouvernement à coup d'invectives.

 En revanche pointer l'institution du mensonge d'Etat là où devrait régner la vertu, peut servir à montrer que la République encourt deux risques majeurs : la disqualification de l'usage de la parole publique et  la perte accrue de crédibilité de ceux qui occupent le devant de la scène politique. Le mensonge d'Etat est criminel en cette période de crise où, plus que jamais, nous avons besoin d'hommes fiables pour gouverner.

La parole est l'ossature symbolique d'un être humain, et nos  institutions sont essentiellement structurées à l'aide de symboles. L'affaiblissement de la valeur de la parole des  politiciens constitue donc une menace pour notre démocratie et elle majore le désarroi du peuple. Il convient de la prendre au sérieux. Et le cas CAHUZAC n'est pas une exception. Il a valeur paradigmatique. Servira-t-il de tremplin à la restauration de la virtus romana ? L'avenir nous le dira...


 

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Utopie et pulsion de mort, par Michel Brun

Publié le 18 Mars 2013 par Michel Brun dans Politique

L'angélisme de Stéphane Hessel fait sans doute partie de ces  utopies généreuses qui permettent à l'homme de rêver un peu et de croire en l'existence d'un monde meilleur. Nous en connaissons quelques-unes qui se sont solidement implantées  au cours de l'Histoire, tel le christianisme ou le communisme. Mais la politique les a récupérées et y a retrouvé ses droits, pour le pire.  C’est-à-dire réitérer l'oppression de l'homme par l'homme, au nom de la volonté du bien. Car "cela n'est pas le mal qu'il  faut craindre" nous dit Lacan, "c'est le bien" !  Ce qui est une façon de donner tort à Descartes pour qui la seule passion concevable était la "bonne volonté". Ou encore à Kant, promoteur de l'idée d'une gouvernance mondiale qui permettrait aux hommes de vivre en paix. Or on voit ce qu'il est advenu du "machin" comme le disait De Gaulle en parlant de l'ONU.

Là où la chose politique et la psychanalyse peuvent se rejoindre c'est dans le fait qu'elles ne sont pas des humanismes, mais un mode de traitement de la division du sujet. S'adressant à des étudiants en philosophie, Lacan leur dit ceci : "la psychanalyse n'est pas un humanisme car son objet n'est pas l'homme, mais ce qui lui manque". C'est pourquoi éduquer, gouverner et psychanalyser sont des tâches impossibles car le manque qui transit leurs opérations ne saurait être nommé.

Psychanalyse et politique ont ceci de commun qu'elles sont à la recherche d'un improbable objet qu'il faut bien considérer comme perdu. Ce qui peut rendre littéralement enragé...

Pour terminer, signalons la parution à Montréal de L'instant du danger (Éditions du Passage, Montréal, 2012). Il s'agit d'un remarquable ouvrage écrit par Michel PETERSON, universitaire et psychanalyste québécois. À l’écoute pendant plus de dix ans de réfugiés politiques, d'humains déshumanisés par la torture, ou de rescapés de génocides, il nous montre à l'envi que le "plus jamais ça" n'est qu'un vœu pieux et que le règne de la pulsion de mort, cette part maudite au sein des sociétés humaines, n'est pas près de s'achever.

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Indignez-vous ?

Publié le 17 Mars 2013 par Jean Mirguet dans Politique

Stéphane Hessel est décédé le 27 février dernier. Nul ne contestera le courage de cet homme dont la vie et l’itinéraire inspirent le respect. Le lendemain de sa mort, tous les journaux (ou presque) célébraient l’exemple de bravoure qu’il était devenu, son intarissable énergie et son optimisme inépuisable ayant fait de lui un héros comme il n’en existe plus.

Cependant, on ne peut manquer de s’interroger sur les effets de son discours et de ses publications, spécialement le succès mondial de son Indignez-vous !, opuscule d’une grande faiblesse argumentative, construit sur de bonnes et louables intentions mais d’un angélisme quelque peu déconcertant.

Sans doute, le chemin de Stéphane Hessel était-il, comme l’enfer, pavé des meilleures intentions du monde, celles qu’habitent en général les belles âmes de gauche dont l’humanisme neu-neu permet d’éviter de prendre en compte la violence des rapports humains. Cet humanisme ne manque pas d’offrir un certain confort et du repos à ceux qui choisissent d’éviter d’affronter le problème du rapport de l’homme avec l’homme, question politique fondamentale.

Le philosophe et essayiste Jean-Claude Milner ramène cette question politique à la question des corps et de leur survie (voir son dialogue avec Alain Badiou, Controverse, publié au Seuil à l’automne) ; il fait commencer la politique avec la mise en suspens de la mise à mort de l’autre, c’est-à-dire parler plutôt que tuer. Cela suppose, précise-t-il, que la politique soit habitée par la division, la division inhérente à l’être parlant. C’est à cette condition que les tueries peuvent être réellement évitées. Donc, ce qui est politique n’est pas ce qui harmonise mais ce qui divise. La politique n’est pas l’oubli ou l’occultation des problèmes, ce n’est pas Labiche et son Embrassons-nous, Folleville !

Si on ramène la politique à sa nature essentiellement divisible, elle est antihumaniste. A trop parler d’humain et d’humanisme lorsqu’on se flatte de parler politique, n’en vient-on pas à dire réellement : « Fermez votre gueule sur la politique, dégagez il n’y a rien à voir » ... Sans qu’il l’ait voulu, n’est-ce pas un désengagement que risque de produire,  paradoxalement, le discours de Stéphane Hessel ?

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Un monde sans père ni mère

Publié le 7 Décembre 2012 par Jean Mirguet dans Politique

Les psychanalystes Monette Vacquin et Jean-Pierre Winter ont publié, ce mercredi dans Le Monde, un article intitulé : « Non à un monde sans sexes ! L’enfant a droit à père et mère ». Il s’agit des conséquences, très préoccupantes à leurs yeux, de la suppression dans le Code Civil des mots de père et de mère, tel que le prévoit le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe. Le projet de loi est fondé sur une recherche de l’effectivité du principe d’égalité.

Le remplacement des mots « père » et « mère » par celui de « parents » (sauf dans les actes d’état civil et le livret de famille dès lors qu’il s’agira de couples de personnes de sexe différent) comme celui du remplacement des mots « mari et femme » par le mot « époux »  n’est pas une simple affaire de vocabulaire et l’on n’a sans doute pas fini de mesurer les répercussions sociales et psychologiques d’une telle opération.

Dans leur tribune, Monette Vacquin et Jean-Pierre Winter s’interrogent sur les conséquences de la suppression de signifiants de la filiation. Pour eux, les signifiants père et mère se réfèrent à la transmission de la vie, condensent la différence des sexes et celle des générations, codifient notre identité.  En les supprimant, on attente au langage qui est l’atmosphère dans laquelle naît, se forme et se développe le sujet qui est effet de langage.

Supprimer de la langue des termes constitutifs de la subjectivité n’équivaut-il pas à commettre une destruction symbolique ? Pour JP Winter et M. Vacquin, l’institution du mariage est l’une de celles qui, dans notre culture, structurent notre vivre ensemble. Aussi, ce n’est pas sans risque que les gouvernants actuels s’apprêtent à « faire la loi au langage », prétendant ainsi avoir le pouvoir de franchir certaines limites anthropologiques et abolir les symboles qui les incarnent. Il se pourrait bien que cela nous revienne en pleine figure puisque, comme psychanalystes, nous pouvons témoigner de ce mécanisme psychique par lequel ce qui du symbolique est forclos fait retour dans le réel.

Il n’est pas vain de se demander quel monde cela augure si le bricolage des mots (dont une des fonctions essentielles est de signifier la différence) aboutit à réduire toujours plus les différences ? Est-ce un monde « indifférent, neutre, neutralisé » dans lequel les destructions symboliques engendreront la haine ?

On se souvient du Tueur de mots, l’opéra d’Ambrosini, représenté à l’Opéra national de Lorraine à Nancy en juin. Il met en scène un homme qui a pour profession de tuer les mots, tout en étant incapable de le faire car il sait trop bien que l’être humain est pétri de sa langue, de son chant et qu’en supprimant les mots qui ne servent soi-disant plus à rien, ce sont les hommes mêmes que l’on vise. Pour sa femme au contraire, il s’agit de faire advenir un monde efficace où l’on pense droit grâce à des mots fiables qui peuvent rendre compte d'un univers positif et surtout univoque, celui du pouvoir et de la maîtrise. La tâche du Tueur de mots  se révèlera inutilisable et l’on célébrera la naissance de la langue définitive, dans un monde monocorde et standardisé.

 

Pour nos deux collègues qui, à contre-courant d’un certain nombre de bien-pensants dits progressistes, dénoncent le terrorisme intellectuel du lobby LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres), cet événement est une nouvelle preuve du recours de plus en plus fréquent à un langage qui fait la ruine de la pensée et impose son carcan intellectuel: le politiquement correct, qui évite de faire sentir à quiconque sa différence comme une infériorité ou un motif d'exclusion. Le politiquement correct remplit une fonction voisine de celle du totalitarisme de la novlangue  : uniformisation de la pensée dont les limites sont restreintes, neutralisation des différences, calibrage standardisé du discours, langage utilitaire caractéristique des sociétés de contrôle.

En confisquant les termes de « père » et de « mère », nos dirigeants ne participent-ils pas, et nous avec eux, à la promotion bigote et conformiste du langage contemporain de l’égalitarisme idéologique, rejeton de la démocratie, où la différence est perçue comme une inégalité et l’inégalité comme une injustice, ce qui aboutit, en voulant supprimer l’injustice, à nier la différence ?

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Délicieux duel

Publié le 5 Décembre 2012 par Jean Mirguet dans Politique

La relation entre Copé et Fillon, tout du moins le duel que les médias relaient, évoque irrésistiblement la matrice que Lacan nous a appris à reconnaître dans la relation à l’autre, mon semblable.

Notre image du corps se construit, pour l’essentiel, à partir de l’image du corps que nous percevons de nous-mêmes dans le miroir : l’autre dans le miroir ou l’image de moi dans le miroir, c’est moi et ça n’est pas moi (je lève le bras droit et c’est la bras gauche qui, dans le miroir, se dresse). Cette relation est dite imaginaire, non parce qu’elle est le fruit de mon imagination mais parce qu’elle a trait à l’image. Elle est ce à partir de quoi le Moi va se constituer comme une totalité.

Je me perçois, je me ressens comme une unité grâce à la médiation de l’image au miroir. Or, cette relation spéculaire est une aliénation, à l’origine d’un « ou bien toi mon semblable ou bien moi », donc à l’origine de l’agressivité propre à la relation narcissique.

 

Dans la concurrence mortifère qui les anime, Copé et Fillon sont entièrement pris dans une telle relation imaginaire, dont on connaît le caractère foncièrement paranoïaque, avec, dans ses formes les plus aiguës, une combinaison de mégalomanie, de grandeur et de persécution.

Les tentatives  de médiation et d’apaisement visant à les rabibocher ont échoué les unes après les autres, faute d’une relation symbolique pacifiante qui en passerait par des échanges de parole. A présent, c'est la lutte à mort qui les anime et les domine. 

 

Pourquoi cette multiplication et cette répétition des ratages ? Dans cet affrontement épuisant, la surenchère commande. Tout  semble opposer ces frères ennemis enchaînés par un lien étonnant qu’aucun tiers ne parvient à couper. Copé et Fillon sont devenus frères inséparables et belligérants insatiables, inassouvissables. A chacun sa volupté, à chacun sa jouissance ! Que le spectacle continue ; encore, encore ! demande le public.

 

Demandons-nous ce qui exige toujours plus de jouissance. Réponse : le Surmoi.

Car le Surmoi est un moraliste sadique qui en demande toujours plus. Il n’aime rien tant que nous bombarder d’exigences impossibles à respecter et ensuite jubiler de notre impossibilité à pouvoir y répondre.

On laisse souvent croire que le Surmoi sert d'appui à la conscience morale ... fadaises ! S'il fraye avec elle, c'est plutôt comme pousse-au-crime. Il est, affirme Lacan, loi insensée qui va jusqu’à être la méconnaissance de la Loi.

 

La crise actuelle à l’UMP témoigne de la difficulté de ce parti à se remettre de la défaite de son chef et à analyser les raisons de cet échec. On fait comme s’il n’y avait pas eu de revers. Il n’y a pas eu, à droite, de bilan critique du quinquennat sarkozyste.

Il est touchant voire pathétique d’entendre les adhérents de l’UMP, leaders et militants de base confondus, exiger un retour au respect des valeurs de la droite : respect de la hiérarchie dans laquelle chacun est censé rester à la place qui est la sienne, culture du chef charismatique, autorité de celui-ci sur le mode du chef à l’autorité naturelle.

S’ajoutent à cette situation les conséquences désastreuses du choix de l’élection démocratique du chef du parti. Il était jusqu’alors nommé ou plébiscité grâce à son charisme ; aujourd’hui, puisque l'époque l'exige, il est élu. Le choix du principe majoritaire a manifestement fragilisé les rapports hiérarchiques organisant traditionnellement le pouvoir au sein de cette famille politique. La pratique démocratique se révèle être un cauchemar pour les croyants à un ordre social hiérarchique, dont le chef autoritaire se doit d’être le garant naturel.

Depuis les élections présidentielles du Printemps, une question vitale se pose à l’UMP : comment maintenir vives les valeurs conservatrices de la droite, raisons de son existence ? Dans l’idéal, en n’oubliant pas les qualités que devrait posséder un chef légitime : la vertu, la prévalence donnée à l’intérêt commun sur l’intérêt personnel, le respect de la loi.

Pourtant, avec les tricheries, manipulations, intox, coups de force, proclamation anticipée de victoire, de ces quinze derniers jours, l’idéal se révèle singulièrement écorné. Les condamnations morales de ces agissements fusent chaque jour, sans que rien ne change. Le recours à la morale politique n’est pas, dans ce contexte, d’un grand secours. Au contraire, plus la morale s’en mêle, plus les censeurs interviennent (voir la tentative de médiation de Juppé ou l’ultimatum de Sarkozy), pire est la crise !

 

On se dit alors que ces abus, ces comportements de brigands doivent bien avoir une fonction. On se dit que ces pratiques d’arrière-cuisine étalées à ciel ouvert sont peut-être nécessaires pour, somme toute, sauver la face et tenter de rétablir l’harmonie au sein du parti.

Ne serait-ce pas ainsi que s’avouerait – à son insu - le cynisme du Surmoi de l’UMP : plus s’étalent les réprobations et les jugements sans indulgence à l’endroit des chefs (c’est-à-dire plus s’affirme la sévérité de la censure), plus ceux-ci renient les valeurs en faveur desquelles ils militent officiellement.

Loin de menacer leur parti, le fonctionnement transgressif ambigü des deux leaders ne constituerait-t-il pas, au contraire, le meilleur soutien, cyniquement pervers et inavoué, à leur domination ?

 

 

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