Chaque drame humain défrayant la chronique engendre des émotions, déchaîne des passions que les médias et les responsables politiques se chargent d’entretenir. Les bénéfices à en tirer ne sont pas négligeables puisque le profit est à portée de main: séduction de l’électorat avide d’un toujours plus de sécurité, augmentation du nombre de lecteurs, d’auditeurs, de téléspectateurs.
Le meurtre, à Chambon-sur-Lignon, de la jeune Agnès, 13 ans, par un lycéen de 17 ans, déjà mis en cause pour viol dans une précédente affaire, n’échappe pas à cet enchaînement. La polémique est nationale et donne lieu à un embrasement émotionnel, effet d’une commotion dont le retentissement brouille la recherche rationnelle des tenants et aboutissants de cet événement dramatique.
Cet "incendie médiatique" est-il justifié ? Non, estime le sociologue Laurent Mucchielli sur son blog. En effet, rappelle-t-il, la fréquence annuelle de ces cas dramatiques est comprise entre 0 et 1 par an à l'échelle de la France entière. "Dès lors, si l'on comprend bien l'émotion déclenchée par cette affaire, l'on voit mal quel problème de société il faudrait en déduire, ni quelle réforme pénale ou psychiatrique il serait urgent d'adopter."
Cependant, des discours prétendument experts continuent à se répandre dans les journaux, à la radio, sur les chaînes de télévision. De manière incantatoire, ils nous promettent la certitude d’un savoir, celui qui consisterait à déceler la dangerosité d’un sujet susceptible de commettre un délit sexuel ou de récidiver.
Ainsi, lors du dernier numéro de Mots croisés, diffusé sur France 2, le journaliste Yves Calvi demande à ses invités comment évaluer la dangerosité d’un délinquant sexuel. Le docteur Pierre Lamotte, psychiatre spécialisé dans la criminologie, répond en rendant compte de la pratique clinique des experts, grâce à laquelle des éléments de dangerosité peuvent être repérés. Outré, Georges Fenech, député UMP, président de Milivudes et rapporteur de la loi sur la Rétention de Sûreté, lui rétorque que ses propos sont « la démonstration que, dans notre pays, nous avons une psychiatrie légale qui est totalement dépassée ». Il ajoute que la France est l’un des derniers pays en Europe à utiliser ce mode d’expertise, que les experts ne connaissent rien à la criminologie quand ils sont nommés et qu’ils « utilisent toujours la vieille méthode freudienne ou Lacan autrement dit la méthode clinique » qui consiste, selon lui, à « passer deux heures en tête-à-tête avec une personne qu’on va ausculter et examiner pour dire si c’est dangereux ou pas ». Vantant ce qui se fait en Allemagne, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, « il faut, dit-il, que nous abandonnions la méthode clinique pour passer à des méthodes dites actuarielles[1], utilisées au Canada depuis 50 ans ». Il précisera, un peu plus tard dans l’émission, qu’il est favorable à l’introduction en France de ce qui se passe aux Etats-Unis : offrir aux citoyens le droit de savoir s’il y a un pédophile condamné dans leur quartier... 1984 de Georges Orwell n’est pas loin !
Ces déclarations, flatteuses pour les esprits épris de simplisme mais révoltantes pour quiconque a pris la mesure de la complexité du réel, prennent appui sur un modèle rudimentaire qui confond, comme le souligne, dans Le Monde, Daniel Zagury, psychiatre expert auprès de la cour d’Appel de Paris, diagnostic et pronostic.
Or, sauf à s’imaginer qu’on peut tout maîtriser, que rien ne nous échappe, il nous faut bien consentir à l’existence d’une zone d’incertitude, à l’impossible accès au tout-savoir. Il reste alors toujours un risque, celui de ne pas savoir que, seule une pratique démocratique est en mesure de garantir, les régimes totalitaires s’étant toujours fait les chantres d’un savoir total.
Certes, des délinquants, des criminels sont dangereux et peuvent récidiver...mais, sont-ils la seule source du danger ?
[1]Dans un livre prémonitoire intitulé La gestion des risques et publié il y a plus de 25 ans, Robert Castel écrivait que la dangerosité est cette notion mystérieuse, qualité immanente à un sujet mais dont l’existence reste aléatoire puisque la preuve objective n’en est jamais donnée que dans l’après-coup de sa réalisation. Le diagnostic qui est établi est le résultat d’un calcul de probabilité ; la dangerosité ne résulte pas d’une évaluation clinique personnalisée, mais d’un calcul statistique qui transpose aux comportements humains les méthodes mises au point par l’assurance pour calculer les risques. D’où une nouvelle science : la science actuarielle.
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