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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Quand l'art rencontre la psychanalyse

Publié le 3 Juin 2024 par Jean Mirguet dans Art

Lacan, l’exposition sous-titrée Quand l’art rencontre la psychanalyse, proposée récemment au Centre Pompidou-Metz conviait les visiteurs à découvrir les connexions entre les œuvres marquantes du XVIe siècle à nos jours et les concepts forgés par Jacques Lacan, psychanalyste français et figure intellectuelle majeure du XXe siècle, décédé il y a 40 ans. Son héritage considérable constitue une boussole inestimable pour nous orienter dans les grands désordres actuels et interpréter l’époque contemporaine.

Lacan affirmait que « la psychanalyse est un remède contre l’ignorance » avant d’ajouter qu’elle était sans effet sur la connerie, qui ne se définit pas par l’absence d’intelligence mais plutôt comme une incapacité de penser contre soi-même, à l’instar de ceux - très souvent des belles âmes – qui nous abreuvent de leur sectarisme et leur dogmatisme.

Sartre prétendait que l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. A contre-pied de cette définition, l’intellectuel Lacan s’est précisément mêlé de ce qui, à la lettre, le regardait. En forgeant une théorie du regard faisant du sujet voyant un être d’abord regardé, il a donné au regard le statut d’un objet : une œuvre nous regarde en même temps que nous la voyons.

Dans la catalogue consacré à l’exposition, le critique d’art et historien de l’art Bernard Marcadé évoque le célèbre tableau de Hans Holbein Les Ambassadeurs. Y est peint au premier plan un objet oblique, représenté comme suspendu, que l’artiste compare à un os de seiche. Il s’agit d’une anamorphose qui nous confronte à l’étrange expérience de voir et d’être en même temps regardé.

Lacan est souvent revenu dans son enseignement sur cette anamorphose dont la déformation lui évoque ce que personne avant lui n’avait jamais vu : « L’effet d’une érection. Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc

à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée (…) Qu’est-ce donc cet objet ? Vous ne pouvez le savoir – car vous vous détournez, échappant à la fascination du tableau. Ce n’est qu’en partant que, vous retournant, vous saisirez sous cette forme une tête de mort ». Il ajoute alors que « ce tableau n’est rien d’autre que ce que tout tableau est, un piège à regard ».

Du regard, Lacan a conçu un objet sophistiqué, appelé par lui objet petit a,  qui incarne le manque d’objet, élément fondamental dans l’existence, renvoyant à la relation au manque c’est-à-dire au trou, au vide, à la fente, à la faille, à la coupure, à la perte…

Ce que montre également l’infante dona Margarita, peinte au centre des Ménines de Velasquez : « Au centre de ce tableau est l’objet caché, dont ce n’est pas avoir l’esprit mal tourné de l’analyste mais pour l’appeler par son nom, parce que ce nom reste valable dans notre registre structural, et qui s’appelle « la fente ». Fente simultanément visible et cachée figurant l’objet a.

Dans « Lacan le montreur », son article publié dans le catalogue de l’exposition, le psychanalyste Gérard Wajcman cite l’hommage rendu par Lacan à son ami Merleau-Ponty. Il y écrit que « ce dont l’artiste nous livre l’accès, c’est la place de ce qui ne saurait se voir ». Il distingue la vision du regard, ce qui peut être vu et perçu de ce qui dans le visible échappe au visible : c’est cet écart d’avec le visible qui constitue le regard comme objet a c’est-à-dire comme cause du désir.

Autant dire, comme le note G. Wajcman dans un autre de ses livres, que si l’œuvre d’art fait voir, elle est seule capable de nous  faire voir ce que nous ne verrions pas avec nos yeux seuls. « Voir quoi ? La vérité ? Mais il n’y a pas de réponse unique à cette question. Elle demande d’être reposée dans chaque cas ».

A l’envers de Freud et des post-freudiens pour qui l’art était interprétable comme l’est une formation de l’inconscient, Lacan n’a jamais envisagé l’art comme une formation de l’inconscient. Pour lui, l’art n’est pas  une expression du sujet, elle en est une cause. Ce n’est donc pas la psychanalyse qui regarde l’art comme voudrait nous le montrer la psychanalyse appliquée mais l’art qui regarde la psychanalyse et le sujet-spectateur : qu’est-ce qui circule de l’œuvre d’art à celui qui la regarde, quels sont les effets de l’œuvre sur le spectateur ?

Si l’œuvre d’art n’est pas interprétable, par contre elle interprète et fait parler, fonction que partage avec elle le psychanalyste.

Aussi, présentifier et absentifier, dans un même mouvement, sont-ils ce qui bat au cœur du processus de toute représentation, note Bernard Marcadé.

Quand Magritte écrit « Ceci n’est pas une pipe » sur son tableau La trahison des images, il montre qu’une pipe représentée n’est pas une pipe, qu’elle reste une image de pipe qu’on ne peut ni bourrer ni fumer comme une vraie pipe. A l’instar de Lacan, on pourra ajouter que le mot « pipe », au sens de « fellation », fonctionne également comme objet cause du désir, occupant la place de « ce qui ne saurait se voir ».

Si « ce sont les regardeurs qui font les tableaux » comme le dit Marcel Duchamp, et si ce sont eux qui contribuent à lui donner un sens, pour Lacan, ce sont les artistes qui ouvrent le chemin aux psychanalystes, le mieux que puisse faire un analyste lorsqu’il s’aventure à parler d’une œuvre étant de faire chapeau bas devant l’artiste. « De l’art, écrira-t-il nous avons à prendre de la graine », précisant dans son Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein que « le seul avantage qu’un psychanalyste ait le droit de prendre de sa position, lui fût-elle donc reconnue comme telle, c’est de se rappeler avec Freud qu’en sa matière, l’artiste toujours le précède et qu’il n’a donc pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie. C’est précisément ce que je reconnais dans le ravissement de Lol V. Stein, où Marguerite Duras s’avère savoir sans moi ce que j’enseigne ».

L’art ne se réduit pas à être un objet à interpréter, il est en mesure de renseigner le processus analytique lui-même dans la mesure où il rend présent ce qui est absent et donne accès à ce que les discours ne peuvent dire.

Comme l’écrivait Mark Rothko, l’art est une aventure dans un monde inconnu, que seuls ceux qui veulent prendre des risques peuvent explorer. C’est en s’extrayant de l’attendu, en se risquant ailleurs, que l’artiste déploie des possibles.

Une œuvre d’art modifie voire transforme notre regard sur le monde. Elle nous implique dans ce que nous voyons. En somme, elle nous offre une autre paire d’yeux, sorte de prothèse à notre cécité qui nous empêche de pénétrer le mystère de l’énigme des choses.

« L’art ne reproduit pas le visible mais rend visible », disait Paul Klee. A quoi  Georg Baselitz ajoutait : « Il ne faut pas aller contre ce qui existe – et donc ne m’intéresse pas – pour aller vers ce qui n’existe pas encore ».

 

 

 

 

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LE SYMPTÔME MEURICE DU PEUPLE DE GAUCHE

Publié le 27 Mai 2024 par Jules Dumontel dans Racisme et antisémitisme

Le philosophe Jules Dumontel*,  interroge sur le site de l’INRER (Institut de recherches et d’études sur les radicalités)  le ressort comique central des chroniques de l’humoriste phare de France Inter et ce qu’elles révèlent des dynamiques sociales à l’œuvre.

Pendant quelques mois, j’ai écouté les chroniques de Guillaume Meurice sur France Inter : Le Moment Meurice. Au début, j’ai ri, et puis de moins en moins, jusqu’à être pris d’un certain malaise. Pour celles et ceux qui ne les connaissaient pas avant les polémiques récentes, les chroniques de Guillaume Meurice sont assez simples à résumer. Elles reposent sur le détournement comique de la formule du micro-trottoir. Guillaume Meurice interroge ses interlocuteurs avec une fausse candeur sur des sujets d’actualité. Ses interlocuteurs sont variés. Ce sont assez rarement des dirigeants économiques ou politiques, quelquefois des grands bourgeois croisés sur les marchés du XVIe arrondissement ou à Levallois-Perret, mais majoritairement ce qu’il appelle les « vraies gens[1] » : catégorie sociale hétéroclite qui va de la petite bourgeoisie salariée exploitée et aliénée des entreprises privées rencontrée sur des salons professionnels, aux commerçants telle la récurrente Édith – esthéticienne dont le salon est situé à proximité de la Maison de la Radio –, jusqu’aux badaud errant, concierge ou pilier de bar. Ces derniers remplissent l’office qu’il a assigné à sa chronique : faire savoir ce que pensent « les Français » d’un sujet d’actualité, faire entendre « la voix du peuple de France », comme il aime à le dire. Or ces Français que Guillaume Meurice fait parler enchaînent invariablement les énormités. À l’aide de mécanismes rhétoriques bien maîtrisés, il arrive rapidement – le montage aidant – à leur faire tenir toutes sortes de propos racistes, de bêtises, et à enchaîner les contradictions logiques ou les hypocrisies. Le plateau et le public de France Inter alternant alors en chœur et en cadence entre la réaction scandalisée et l’hilarité moqueuse générale.

Le malaise qui a percé au bout de quelques chroniques est venu de là. Je me suis demandé quelle était la visée politique de l’étalage systématique de la bêtise, du racisme, de la mesquinerie, de la misogynie, de l’égoïsme de ces « vraies gens », des « Français de la rue ». Dans l’atmosphère surpolitisée de l’émission dans laquelle Meurice officie, je me suis demandé à quel but politique autre qu’antidémocratique de telles chroniques servaient, puisque la conclusion de l’équipe en plateau était systématiquement de l’ordre de : « Ça fait peur ! », « Eh oui, c’est ça la France… », « Et dire que ces gens votent… », etc. Mon malaise a persisté, mais c’est finalement la lassitude qui l’a emporté. Car davantage encore que malaisant, le format du Moment Meurice est surtout redondant, l’effet recherché et provoqué étant toujours le même et l’étant, qui plus est, à l’aide d’un étau logique qui n’est pas lui-même sans faiblesses. J’ai donc arrêté d’écouter Guillaume Meurice.

Sous ce rapport, je suis une exception puisque les auditeurs de France Inter continuent, eux, de plébisciter la séquence. Il faut prendre la mesure du succès de Guillaume Meurice. Pendant longtemps ses chroniques ont été quotidiennes, puis elles sont devenues hebdomadaires, mais sa popularité ne s’est jamais démentie. On parle de plusieurs centaines de milliers de revisionnages pour chacune rien que sur Youtube. Elles ont fait de lui la star des humoristes de Radio France, et plus largement un comique très en vue qui se décline en livres (plusieurs par an), en spectacles et même en podcast. Dans son dernier spectacle il s’imagine désormais candidat à la présidence de la République, et dans son podcast il reçoit de très sérieux invités : des experts en tout genre présentés comme les membres de son futur gouvernement. Mais évidemment, tout ça reste de la blague

Depuis quelque temps j’observais ce succès de loin, avec un désintérêt mêlé de cette même inquiétude persistante mais difficile à caractériser, lorsqu’est arrivée la fameuse blague. Une blague prononcée une première fois en novembre 2023 et répétée, sous l’ovation du public, il y a quelques semaines. Cette blague a été lumineuse comme un éclair. Elle m’a aidé à cerner mon inquiétude et ce que je crois être les raisons du succès de Guillaume Meurice. Elle m’a aidé à mettre le doigt sur une tendance du « peuple de gauche », celui qu’on n’entend jamais dans les chroniques de Guillaume Meurice mais qui les écoute religieusement.

***

« Netanyahou, une sorte de nazi mais sans prépuce. » Qu’est-ce qui fait rire Guillaume Meurice et son public dans cette « blague » ? Il faut en décomposer les différents éléments. Il y a d’abord la drôlerie de la transgression. Le rapprochement entre le Juif et le nazi, la confusion du bourreau et de la victime est la transgression d’un interdit. Mais un interdit d’un registre différent pour les uns et les autres. Pour les uns, c’est un interdit qui contient – au sens qu’il tient à distance – une blessure. On ne confond pas les Juifs et les nazis parce que la peine ou la honte persiste de ce que les nazis ont fait aux Juifs. Pour ceux-là – les blessés –, la transgression de l’interdit est une violence qui vient redoubler la douleur que contenait l’interdit. Mais pour d’autres, l’interdit ne renvoie pas ou plus à aucun affect. L’interdit est une convention. Et la transgression d’un interdit qui n’était qu’une convention ouvre à un rire : le rire de transgression, précisément. Le rire qui s’exprime alors est un rire égoïste, mais pas nécessairement un rire antisémite. Guillaume Meurice est de gauche. Autrement dit, il se vit comme innocent de toute responsabilité dans ce que les nazis et leurs collaborateurs ont fait aux Juifs, et de tout ce que les autres ont laissé faire. Comment lui jeter la pierre quand on voit tous les jours le déni total que constitue l’antisémitisme de gauche et les mythes d’une gauche uniformément résistante et protectrice des Juifs ? Donc, pas de honte chez lui. Et Guillaume Meurice est de son temps. D’un temps où la Shoah s’éloigne et où la persistance de la peine passe de moins en moins par la mémoire diffuse et de plus en plus par l’épreuve de la transmission directe du traumatisme vécu. Sans peine ni honte, l’interdit devient une convention que l’humoriste peut transgresser, provoquant, ce faisant, le rire. Qu’il ne se pose pas la question de la fonction sociale des interdits, qu’il ne considère pas de son rôle d’humoriste d’interroger les interdits à transgresser et ceux qui doivent persister, cela fait assurément de lui un irresponsable, mais pas encore un antisémite.

À moins qu’il se soit précisément posé la question. C’est ce qu’on est en droit d’attendre du caractère « engagé » revendiqué de l’humour de Guillaume Meurice : c’est un comique qui dénonce, c’est un comique qui charge son office humoristique d’une fonction politique. Dans cette transgression que constitue la nazification d’un Juif ce n’est donc pas seulement son humour qui s’est déployé, c’est aussi son engagement : la transgression de la convention de non-nazification des Juifs a produit le rire chez ceux qui étaient indifférents à l’interdit mais, immédiatement après la décharge humoristique, le caractère engagé de la mise en équivalence dans un contexte donné a produit les applaudissements. C’est de cette prise de position volontaire qui se cache dans la blague, mais qui elle n’est drôle pour personne, pas même pour ceux que la blague a fait rire, qu’il faut donc discuter si l’on veut juger de l’antisémitisme, ou non, de Guillaume Meurice : la mise en équivalence entre Juif et nazi est-elle antisémite ? Je crois qu’elle ne l’est pas nécessairement. Assurément, elle nourrit l’antisémitisme. Produire un discours de nazification d’un Juif, c’est donner une matière aux antisémites qui considèrent que les Juifs sont des dominateurs nés – et que c’est encore leur domination que signale la place que l’on a donnée au nazisme sur l’échelle du mal, place que l’on réduit d’autant mieux dès lors que l’on confond les victimes et les bourreaux. La mise en équivalence leur permet donc de justifier leur antisémitisme et potentiellement leur passage à l’acte. Mais on a là une conséquence indirecte de la mise en équivalence de Guillaume Meurice, pas nécessairement sa visée. Du moins, le bout de cette phrase ne permet pas encore de trancher la question. Pour ma part, j’aurais plutôt tendance à pencher, à ce stade, pour l’indifférence et la stupidité davantage que pour l’antisémitisme. Guillaume Meurice est un Blanc, un Français, qui n’a connu que la paix, la démocratie, la société du capitalisme d’abondance. Ce que l’Histoire fait aux peuples, aux gens, il n’en a aucune idée. La différence entre une guerre, un massacre, un nettoyage ethnique, un génocide, la Shoah… Toute la gradation et la subtilité de l’horreur des crimes de masse lui sont totalement étrangers. Il y a le mal. Il y a le bien. Il y a les méchants. Il y a les gentils. L’un des noms du mal est « nazi ». Netanyahou est un méchant. Donc Netanyahou est un nazi. Qu’en plus – consciemment ou non –, faire des Juifs les méchants permette de relativiser la méchanceté de ceux qui ont été complices de l’extermination des Juifs entre peut-être en jeu, mais c’est indémontrable. Qu’en plus – consciemment ou non –, se ranger du côté des Palestiniens soit envisagé comme une manière de se rapprocher, pour un petit Blanc qui en est si éloigné, des Arabes d’ici malmenés par les méchants Français d’ici entre peut-être en jeu, mais c’est indémontrable. Bref, tous ces motifs sur lesquels glosent les commentateurs peuvent jouer, mais nous sommes là dans le domaine de l’inextricable. Et dans tous les cas, il me semble qu’il reste impossible de déceler dans ce seul bout de blague – « Netanyahou, une sorte de nazi » – la manifestation certaine d’un antisémitisme. Il peut y en avoir, mais ce n’est pas certain. Ce qu’on est certain d’y trouver c’est seulement de l’indifférence à la douleur des uns, une inconséquence vis-à-vis de la fonction sociale de l’humoriste, une irresponsabilité vis-à-vis de l’antisémitisme latent, ainsi qu’énormément, vraiment énormément, d’inculture et de bêtise ethno- et égocentrée.

La deuxième partie de la blague, bien que moins commentée, est en réalité plus problématique. En ajoutant que Netanyahou est une sorte de nazi « sans prépuce », Guillaume Meurice a choisi de désigner le Juif d’une certaine manière. De tous les traits pour désigner la judéité, il en a choisi un, précis. Sans même piocher dans tous les stéréotypes plus ou moins désobligeants, on aurait pu songer à mobiliser d’autres traits. Quelque chose comme « Netanyahou, une sorte de nazi à kippa » aurait eu le même caractère explicite de désignation du Juif. Mais voilà, l’attrait du prépuce a été le plus fort[2]. Or cette désignation des Juifs par leur absence de prépuce est une constante du discours antisémite de droite. Dès les premières années du XXe siècle, l’extrême droite d’un Léon Daudet insistait sur cette absence de prépuce pour désigner les Juifs et cette désignation a été massivement usitée par l’Action française dans l’entre-deux-guerres, ou encore par Céline dans ses pamphlets antisémites. Désigner les Juifs par leur absence de prépuce relève donc effectivement de l’humour. Mais, cette fois, d’un humour clairement antisémite. En désignant les Juifs par leur « non-prépuce », on opère leur dévirilisation : le Juif n’est pas un vrai mâle puisqu’il n’a pas un pénis entier, il n’est pas un homme puisqu’il a été amputé dans son attribut d’homme ; contrairement au non-Juif qui, lui, est un homme, un vrai mâle. Le rire ne surgit plus ici de la transgression, il surgit de l’humiliation. C’est un rire sadique qui manifeste la jouissance de la domination de l’humoriste, et du rieur, sur le Juif dévirilisé[3]. Bref, c’est de l’antisémitisme comique, mais de l’antisémitisme pur. Ici le désir de dominer le Juif, de l’assujettir, est clairement exprimé.

***

Là où cet humour antisémite de Guillaume Meurice devient intéressant, c’est par la clé de lecture de son humour en général, qu’il offre a posteriori. Ce thème – l’un entre mille – de la grammaire de l’antisémitisme, qui s’est manifesté dans cette volonté répétée de désigner le Juif par son absence de prépuce, a en effet joué le rôle de révélateur d’une certaine disposition sadique à l’humiliation. Autrement dit, ce que cette blague antisémite a révélé, c’est ce que la présentation apparente de Guillaume Meurice comme humoriste de gauche dans une émission de gauche, maniant parfaitement tous les idiomes du discours de gauche de ces dernières décennies, m’avait masqué si longtemps : ce fait – pourtant si massif – que le ressort comique central de ses chroniques repose précisément sur l’humiliation.

Guillaume Meurice est un humoriste de l’humiliation. C’est dans l’humour sadique qu’il excelle. Son propre personnage d’un petit gars qui ne cesse de mettre en avant sa faiblesse physique, sa médiocrité – c’est le titre d’un de ses derniers livres, Petit éloge de la médiocrité[4] – installe précisément une posture masochiste qui permet de maximiser la jouissance sadique de l’humiliation. Le succès de Guillaume Meurice était donc là : de son personnage à son format de chronique, il a construit le cadre parfait pour l’expression à gauche d’un rire sadique par l’humiliation des « vraies gens ».

Reste alors une question : de quoi le succès de Guillaume Meurice est-il l’inquiétant symptôme ? Que dit-il des dynamiques morales qui traversent le « peuple de gauche » ? Les humoristes de France Inter, et Guillaume Meurice en premier lieu, en plaisantent fréquemment : leur public serait essentiellement constitué de fonctionnaires, et notamment de professeurs, ou d’intermittents du spectacle. Aussi divers qu’ils soient, ces groupes sociaux – disons, la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche – a connu depuis plusieurs décennies un déclassement social majeur, économique autant que symbolique. Depuis cette trajectoire sociale, le succès de Guillaume Meurice peut donc s’envisager comme une réaction à ce déclassement. Une réaction d’un certain type qu’on pourrait appeler une compensation humiliatrice de déclassés. La jouissance sadique permise par l’humiliation qui sous-tend l’humour de Guillaume Meurice est la voie que prend la réaction de la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche pour supporter, pour compenser son déclassement. On en trouve d’ailleurs un indice dans un running-gag du Moment Meurice. Alors que l’humoriste varie chaque jour les interviewés, il a depuis quelques années un habitué : Roger. Ce Roger, tête de Turc préférée parmi tous les idiots dont se moque Guillaume Meurice, a une particularité. Pour Roger, toutes les calamités de la France sur lesquelles l’interroge l’humoriste ont une seule et même cause. Une cause unique qui clôt invariablement toutes ses diatribes : « C’est la faute à Mitt’rand ». Roger, l’humilié suprême parmi tous ceux dont Meurice se moque, a une fonction précise où toute l’économie morale du succès de Meurice se révèle : son humiliation relie la jouissance sadique compensatrice à sa cause génératrice, un déclassement qui se retourne nostalgiquement vers l’époque mitterrandienne idéalisée où la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche dominait le pays.

Je pose tout ça comme une hypothèse. Mais si j’ai raison, alors il faut que ceux qui défendent aujourd’hui Guillaume Meurice sachent ce qu’ils défendent. En ce qui me concerne, que le catalyseur humiliateur du besoin de jouissance sadique compensatoire qui caractérise une partie de la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche déclassée puisse être privé de sa tribune me semble plutôt être une bonne nouvelle pour la gauche — quelles que soient les raisons qui motiveront ceux qui prendraient la décision de le licencier. Les dynamiques électorales, les dynamiques politiques elles-mêmes sont secondaires dans l’histoire. Ce qui compte, ce sont les dispositions morales qui se développent dans les groupes sociaux qui vivent des dynamiques d’ascension, de stagnation ou de déclassement social. Le déclassement qu’éprouve la petite bourgeoisie intellectuelle de gauche n’a pas nécessairement à susciter cette compensation par la jouissance sadique de l’humiliation des « vraies gens », qui trouve aisément un débouché antisémite, que Guillaume Meurice leur propose. Elle peut déboucher sur la lutte organisée pour une exigence de réparation au nom de la justice. Du moins, si c’est la gauche qu’on veut raffermir.

* Philosophe à la ville, Jules Dumontel a souhaité rester anonyme. Nous avons néanmoins décidé de publier son texte car, si rude et douloureuse qu’elle soit, son analyse du « phénomène Meurice » est remarquable.


[1] Guillaume Meurice, Les vraies gens : sociologie du trottoir, JC Lattès, 2022.

[2] Le 21 janvier, Guillaume Meurice annonçait sur X (ex-Twitter) la sortie de son livre revenant sur la polémique consécutive à sa blague par un laconique « Émoji prépuce » – https://twitter.com/GMeurice/status/1760238135974183181. Le 17 mai, le « collectif Ibiza » – un groupe d’activistes de gauche – s’est rendu à Radio France déguisé en pénis circoncis de Netanyahou pour manifester son soutien à Guillaume Meurice.

[3] Sur ce thème, voir par exemple Pierre Birnbaum, Un mythe politique : la « République juive », et notamment le septième chapitre « Hermaphrodisme et perversions sexuelles », Paris, Fayard, 1988.

[4] Guillaume Meurice, Petit Éloge de la médiocrité, Paris, Les Pérégrines, 2023.

 

 

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Le psychanalyste et le bruit

Publié le 8 Mars 2024 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

Alors que les médias et le grand public se gargarisent des accusations de viols et d’agressions sexuelles portées contre Gérard Miller, le « psychanalyste star des plateaux télé », interrogeons-nous sur l’usage du titre de psychanalyste et sur les effets de l’usage de ce titre sur la psychanalyse elle-même.

"Gérard Miller, psychanalyste", ne cesse-t-on de lire et d’entendre … Oui, certainement, dans l’intimité de son cabinet, mais ailleurs ?

Est-il psychanalyste lorsque, dans un communiqué de presse, réfutant les accusations portées contre lui, il affirme comprendre que l’on puisse dire qu’un rapport inégalitaire existait avec les femmes bien plus jeunes que lui qu’il séduisait ? « Psychanalyste, universitaire, auteur, chroniqueur télé et radio, j’étais de fait un homme de pouvoir », dit-il. Il ajoute « qu’il y avait dès lors une dissymétrie “objective”, dont on peut se dire aujourd’hui qu’elle était rédhibitoire». Quid alors de sa place de psychanalyste dans cette dissymétrie ?

Est-il encore psychanalyste dans les multiples lieux où ses nombreux talents le conduisent ? Il enseigne, écrit, est réalisateur, acteur de cinéma et de théâtre, chroniqueur et éditorialiste à la radio et à la télé, militant politique.

Est-il psychanalyste partout et toujours ? Peut-on être psychanalyste partout et toujours ? À en faire son identité, à être psychanalyste à part entière, ne commet-on pas une usurpation ? Que deviennent le psychanalyste et la psychanalyse dans ce foisonnement d’activités et cette recherche persistante de l’audience ?

On pourra me rétorquer que, après tout, rien n’interdit à un homme comme lui de faire étalage de ses innombrables dons et de son habileté dans le vaste domaine de la représentation.

Rien n’interdit cela sauf que, quelque soit le lieu de ses interventions, sa qualité de psychanalyste, donc sa fonction de psychanalyste, toujours accolée à son nom, ne va pas sans poser la question d’un manquement à l’éthique.

Gérard Miller, élève de l’École fondée par Jacques Lacan et diffuseur avec d’autres de son enseignement,  n’ignore sans doute pas ce qu’énonçait Lacan dans une conférence prononcée en 1967 à Rome, connue sous le titre « La psychanalyse. Raison d’un échec » (Jacques Lacan, Autres écrits, 2001). Lacan y livre sa pensée sans détour : « Le bruit ne convient pas au psychanalyste, et moins encore au nom qu’il porte et qui ne doit pas le porter »

Ce jugement sans appel est la conséquence logique des préoccupations que Lacan a toujours eues concernant l’enseignement de la psychanalyse et la clinique analytique. Il faut rappeler qu’il avait fondé son École en vue d’un travail qui, je cite « - dans le champ que Freud a ouvert, restaure le soc tranchant de sa vérité ; – qui ramène la praxis originale de la psychanalyse dans le devoir qui lui revient en notre monde ; – qui par une critique assidue, y dénonce les déviations et les compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi».

Tout au long de son parcours, il n’aura de cesse de dénoncer les déviations, tels, par exemple, les effets de groupe.

Lacan ne courait pas après le succès de la foule ; pour lui, le psychanalyste n’est ni bateleur, ni comédien, ni cabotin. Le succès qu’il recherche est ailleurs, c’est celui du rapport de la tâche à l’acte : « La tâche, dit-il, c’est la psychanalyse. L’acte, c’est ce par quoi le psychanalyste se commet à en répondre. »

Les accusations auxquelles Gérard Miller est confronté, qui se multiplient, qui se répètent comme si elles revenaient toujours à la même place, attestent que quelque chose en lui n’a pas marché, ce qui est la définition même du symptôme. Des accusations qui viennent faire échec aux pratiques de celui cruellement surnommé « Divan le terrible ».

Un constat s’impose : celui d’une rencontre manquée, d’une rencontre ratée entre ce personnage bavard, tapageur et la psychanalyse.

Il est trop tôt pour mesurer les effets de cet événement sur les rapports du public et de la psychanalyse, déjà mise à mal et attaquée depuis quelques années.

Mais, ayant oublié ou refoulé ce que Lacan lui avait enseigné en matière d’éthique, Gérard Miller vient de rendre un fort mauvais service à cette science qu’il a piètrement servie.

 

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En Israël comme en Palestine, boiter n’est pas pécher

Publié le 23 Février 2024 par Jean Mirguet dans Israël et Palestine

Un peu plus de quatre mois après le pogrom du Hamas en Israël, Delphine Horvilleur s’interroge dans son nouvel essai, Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre (Grasset, à paraître le 21 février), sur le choc du 7 octobre et ses conséquences multiples, pas tant dans la vie des Israéliens et des Palestiniens que dans les nôtres, ici. Où plus rien ne semble aller de soi.

Au cours de deux entretiens parus l’un dans Le Monde, l’autre dans Télérama, elle explique la nécessité dans laquelle elle s’est trouvée d’avoir recours à l’écriture pour tenter de renouer un peu de ce qui s’est brisé. En prenant la plume, elle s’est lancée dans des conversations virtuelles avec elle-même, ses enfants, Israël… Et les fantômes de son histoire familiale qui lui revenaient en plein cœur. « Le point de départ de ce livre, explique-t-elle, ce sont certes des conversations, mais d’abord avec mes propres fantômes. En particulier avec ceux de mes grands-parents : après le 7 octobre, j’ai eu le sentiment que mon histoire familiale et ses douleurs hurlaient en moi ».

De son écriture, elle a fait une « entreprise de survie », les événements qui ont bouleversé ses certitudes et mis à nu ses fragilités, l’ayant plongée dans un abîme de questionnements. « Je me demande encore pourquoi, par exemple, les organisations féministes dans le monde ont si peu condamné la violence sexuelle du Hamas à l’égard des Israéliennes, malgré des faits parfaitement documentés. Ces organisations ont toujours dénoncé les viols comme crimes de guerre. Quand ça touche des Juives, il n’y aurait plus personne ? Ce silence est sidérant. »

Pareillement, le refus de certains de ses proches de participer à la marche contre l’antisémitisme le 12 novembre dernier (alors que les actes antijuifs étaient en pleine recrudescence) l’a anéantie : « Des gens que je connais bien, parfois des amis, ont refusé de s’y rendre au prétexte que le Rassemblement national s’y trouvait. Moi non plus, je n’ai pas envie de défiler avec le RN… Mais pourquoi m’abandonner comme juive, me laisser seule, au prétexte qu’ils sont là ? Si dans ces moments essentiels, nous ne sommes plus côte à côte, que se passe-t-il pour l’avenir de nos combats ? Ces derniers mois, j’ai vu des failles, des lâchetés, qui sont difficiles à digérer. »

A la question de comment rendre compte de la permanence de l’antisémitisme, elle répond que « l’antisémitisme, sur lequel elle travaille depuis des années, continue à la bluffer par sa puissance et sa capacité mutante à faire feu de tout bois. Selon les époques, on a accusé les Juifs d’être trop riches ou trop pauvres, trop féministes ou trop patriarcaux. De ne pas avoir d’État et, maintenant, d’en avoir un. L’antisémitisme n’a pas attendu la colonisation ou les frappes de Tsahal pour se manifester, il est constamment recyclé. Aujourd’hui, on présente le Juif comme étant, en toutes circonstances, le fort, le dominant, l’être en contrôle. C’est grotesque. Parmi ceux qui relayent ces clichés, beaucoup le font sans même réaliser ce que leur bouche dit. Ils parlent comme les ventriloques d’un antisémitisme ancestral. »

Qu’est-ce donc, se demande-t-elle, que le conflit israélo-palestinien réveille  au plus profond de nous ? « L’antisémitisme n’a rien à voir avec les juifs (…) Le juif est le nom de ce qu’il est de bon ton de haïr pour fédérer », dit-elle. Comme Obama qui avait déclaré que nous sommes tous des Juifs parce que l’antisémitisme est un condensé, l’expression d’un mal qui traverse tant l’histoire humaine ou comme Frantz Fanon qui nous avertissait,  en reprenant les paroles de son propre professeur de philosophie : "Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous ». « Il y a dans la haine du juif une problématique de rapport à nos origines, liée au fait que, pour les chrétiens et les musulmans, les juifs sont ceux qui étaient là « avant ». Or, faire face à celui qui était là avant oblige à faire face à nos dettes. Que doit-on au monde qui nous précède ? ».

En s’exprimant ainsi, elle dit craindre que les gens considèrent qu’elle ne minimise la souffrance palestinienne. Ce serait mal comprendre son propos car « ce qui se passe au Proche-Orient est, dit-elle, terrible pour les uns et les autres. Les Palestiniens ont des droits sur cette terre et leur rêve d’autodétermination est légitime. Mais la justice et la paix ne viennent jamais de la diabolisation de l’autre ».

Elle rappelle que, dans la Bible, « Israël est le nom d’un homme, celui du patriarche Jacob qui ressort victorieux de sa lutte contre un ange qui lui donne le nom d’Israël. Mais s’il a gagné son combat, Jacob-Israël demeurera boiteux pour le restant de ses jours ». Son frère jumeau est Esaü, l’homme conquérant et puissant. Pourtant, ce n’est pas par lui que passera l’alliance avec Dieu, mais par Jacob le boiteux. Tout au long du texte biblique d’ailleurs, l’alliance passe par ceux qui acceptent leur vulnérabilité : Abraham va devoir vivre avec sa stérilité, Isaac avec son aveuglement, Moïse avec son bégaiement. Celui qui, à l’instar d’Esaü, mise sur la force fait un choix dramatique qui l’éloigne de la promesse biblique. 

« L’histoire d’Israël dans la Bible, c’est donc la conscience qu’on ne sort pas indemne des combats qu’on a menés dans l’existence, qu’il faut apprendre à vivre avec tout ce qui claudique dans nos vies. Il y a là une vraie leçon pour Israël, qui, ces dernières décennies, a cru être à l’abri des claudications de l’histoire juive. Or, l’Etat d’Israël s’est construit sur un narratif de force qui l’a mené – en particulier l’actuel gouvernement – vers une hubris de pouvoir. En galvanisant les extrêmes, ce narratif de puissance menace aujourd’hui son avenir ».

Plus généralement, la rabbine juge ce récit biblique pertinent pour chacun d’entre nous puisqu’il pose la question de savoir comment continuer notre chemin avec nos failles. Aussi, « le 7 octobre a-t-il eu cet effet sur beaucoup d’entre nous de ne pas pouvoir réparer le drame absolu de cette jeunesse décimée en Israël, de ces enfants morts en Palestine. Mais il nous faudra apprendre à vivre avec notre claudication éternelle. Elle nous oblige. La mort de tous ces enfants et innocents est un drame absolu. Il ne faut jamais cesser de le répéter. Pourtant, à chaque fois qu’on m’interroge, je sais que, quoi que je dise, ce n’est pas suffisant pour mon interlocuteur. En tant que juive, pour apparaître légitime, je dois commencer mes phrases en rappelant à quel point la situation à Gaza est terrible, avant d’évoquer la douleur israélienne, elle aussi insupportable. Notre langage est comme pris en otage, lui aussi parasité par les passions, et on voudrait en permanence que je somme je ne sais qui que tout s’arrête immédiatement… ».

Mais, dit-elle, il y a, « dans chaque camp, une forme d’idolâtrie. Du côté juif, Israël est devenu, pour certains, une sorte de veau d’or qui annihile tout esprit critique. De même, la place que joue aujourd’hui la Palestine dans la conscience arabe est un drame. Elle censure bien des paroles mesurées dans un soutien inconditionnel où la fin justifierait tous les moyens, déresponsabilisant ainsi les assassins. Rares sont les voix qui osent le dire librement ».

Au lendemain du 7 octobre, elle dit avoir été « dévastée par le silence de voix palestiniennes en France et leur absence de condamnation de la barbarie du Hamas ». Il lui semblait si simple de dire à quel point le combat des Palestiniens était légitime, tout en se désolidarisant de la barbarie terroriste. Elle a alors cherché à converser avec de nombreux amis arabes et à tout faire pour éviter cet entre-soi des douleurs. « Tenter de comprendre combien ce conflit nous défigure et l’empêcher de nous rendre étranger à l’autre : voilà le défi infini ».

Elle ne croit pas que la solution viendra des généraux ou des politiques, mais qu’elle viendra davantage des poètes, de ceux qui donnent au langage une dimension de vérité pour faire naître des idées et des sens bien au-delà du texte écrit. C’est pourquoi, dit-elle, son livre s’ouvre avec un poète palestinien et se termine avec un poète israélien.

Heureusement, affirme-t-elle, « nous ne sommes pas “que” ce qui nous est arrivé… seulement ce qu’on en fera ». On pense alors au « Boiter n’est pas pécher », citation du poète Rückert, tirée des Deux florins, avec laquelle Freud termine son Au-delà du principe de plaisir et dont Lucien Israël donne, dans son livre au titre éponyme, cette traduction :

Je boîte mais non pour le plaisir de boiter,

Je boîte pour manger, je boîte pour boire,

Je boîte où des étoiles d’espérance me font signe

Je boîte où des florins me font un clin d’œil.

Ce qu’on ne peut obtenir d’un coup d’aile, il faut l’atteindre en boitillant.

Il vaut mieux boiter que se perdre corps et biens.

L’écriture dit : que boiter n’est pas péché.

« Nous sommes tous hantés par des voix intérieures, conclut Delphine Horvilleur. Aujourd’hui, je dévoile celles qui m’habitent. Et j’espère nouer la conversation avec celles et ceux qui sont prêts, eux aussi, à exhiber leur vulnérabilité. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vivre sa « Meilleure vie » avec Coralie Garandeau

Publié le 28 Janvier 2024 par Jean Mirguet dans Littérature

Le décor : l’étang de Berre, le deuxième plus vaste lac salé d’Europe, une petite mer intérieure reliée à la Méditerranée par un canal, bordé par l’immense site de l’ancienne raffinerie de pétrole TotalEnergies, surplombé par la carrière des Boutiers où le calcaire est transformé en blocs pour les digues du port ou en sable pour la construction. Le quartier de La Mède qui, sous les torches de la raffinerie, ne respire pas l’air du large, au contraire.

Et, au sein de ce paysage industriel, une villa des années 80, « camp de base » de l’association Wings of the Ocean que Coralie Garandeau rejoint durant un mois. Elle y retrouve une communauté d’une vingtaine de joyeux et enthousiastes militants, à l’énergie contagieuse, engagés dans des actions de dépollution du littoral. Un peu plus loin, amarrés le long de l’unique quai du port de la Mède,  attendent les bateaux-dortoirs des bénévoles.

Mais « qu’est-ce que je fais là au juste ? », se demande la journaliste, bien qu’elle sache vouloir s’engager pour la cause qui lui tient à cœur, être prête à répondre à l’urgence climatique.

D’emblée, puisqu’elle est journaliste, il lui est proposé d’intégrer le pôle investigation mais un questionnement la taraude et qui ne la lâchera plus : comment concilier son éthique de journaliste indépendante et l’engagement militant ? Est-elle capable de tout lâcher pour suivre un mouvement auquel elle croit ? L’idée de « passer de l’autre côté, d’arracher son étiquette et rejoindre ceux qui dansent » est palpitante. Se dépouiller d’une partie de ce qui l’identifie, sortir de sa zone de confort et ne pas céder sur son désir ? Ce n’est pas si simple mais « vivre une expérience d’engagement de l’intérieur, pleinement, et sans distance ni contrainte », c’est là son désir, celui d’une femme courageuse, prête à tenter l’aventure en terre inconnue. Elle, ce qu’elle veut vivre, « c’est l’engagement désintéressé et la liberté », un terme que l’on retrouve  souvent au fil des pages.

Elle participe à son premier événement, la 46e opération de dépollution qui se déroule à la plage du Jaï, à Marignane : ramassage des déchets qui, pour la plupart d’entre eux, sont du polystyrène et des morceaux de plastique, le matériau roi de la grande consommation.

Puis, c’est la découverte du Kraken qui vient d’être amarré au beau milieu du Vieux Port de Marseille, à l’occasion du Congrès mondial de la nature. Cet ancien chalutier reconverti en trois-mâts, symbole de l’association Wings of the Ocean, va « servir d’appât pour attirer donateurs, journalistes et bienfaiteurs ». Maud, la responsable de la communication de Wings, lui lâche dans un souffle que, comme d’autres, sa rencontre avec ce bateau mythique l’a conduit à laisser tomber des projets en cours : « Tu te laisses grignoter par la cause qui te motive. Je suis loin d’être la seule à avoir vécu ça chez Wings ! Fais gaffe, ça pourrait t’arriver à toi aussi ! Le journalisme, c’est comme la com, c’est bien, à condition d’en sortir ! ».

Notre héroïne acquiesce … manifestement, la petite graine de l’engagement a commencé a germé. Mais à quoi cet embryon va-t-il donner naissance ?

Elle est enthousiasmée par la première « Fashion Wings » qui se déroule un samedi après-midi en plein Vieux Port de Marseille. Il s’agit d’un faux défilé de mode en forme de flashmob, à l’humour décalé, qui dénonce sans culpabiliser.

Au fil de son récit, elle nous fait découvrir plusieurs des bénévoles : parmi eux, Julien qui dirige l’association et dont la personnalité, écrit l’auteure, suscite autant de commentaires positifs que caustiques. Son personnage fascine. Ayant, selon ses dires, une propension à se mettre « dans un déséquilibre vers l’avant », le directeur de Wings est un électron libre qui s’éprend des bateaux comme des gens, sur un coup de tête, n’est jamais là où on l’attend, toujours occupé à déployer l’association un peu plus loin. « Il a cette capacité », témoigne Salomé, à faire confiance, et faire sentir aux gens qu’ils sont chez lui chez eux », il sait mettre à l’aise et se rendre disponible à chacun.

Victor, qui dit vivre sa meilleure vie, est le photographe du Kraken et responsable de la communication de l’association.

Il y a Justine, la cheffe de projet, qui anime avec virtuosité le briefing quotidien.

Augustin, diplômé d’HEC, est également chef de projet.

Quant à Vincent, il est passé d’un ancien travail dans l’évènementiel  à la préparation de la manifestation de fin de mission de l’étang de Berre.

De son côté, Rosalie, l’ex assistante sociale, après avoir mené des actions de choc, est arrivée à Wings pour participer à des combats plus apaisés. Pour elle, « tout le monde en venant ici se trouve à la croisée des chemins et vient chercher des expériences différentes. Au final, ils éprouvent tous cette sensation d’être au bon endroit, au bon moment et avec les bonnes personnes ».

Loïc, le cuisinier, a, pour sa part,  besoin d’alterner le militantisme doux de Wings et l’activisme de terrain comme le blocage de bateaux de pêche au cours desquels on risque sa vie.

Er puis, il y a les nombreux couples qui naissent au sein de l’association : Quentin et Marie, à l’origine de la mission de l’étang de Berre, Julie et Victor les responsables du Kraken, Tom et Ninon « les perdreaux de l’été ». « Un vrai love boat, écrit l’auteure, comme dans La croisière s’amuse ».

De ses rencontres avec ces aventuriers qu’elle admire, Coralie Garandeau confie qu’elle en ressort un peu ivre.  Reste qu’elle n’est pas dupe de cet enchantement car, au fond d’elle, un doute subsiste : a-t-elle misé sur le bon cheval ?

Le type de bénévolat adopté par l’association Wings of the Ocean s’apparente à celui des woofers qui, en échange d’un travail, sont nourris, logés, blanchis par la communauté qui les accueille. L’association salarie également quelques personnes mais il n’y a pas de différence notable entre bénévolat et salariat puisque ce sont les compétences transversales des uns et des autres qui sont valorisées, générant une mixité sociale entre intermittents activistes et jeunes diplômés à l’orée de leur carrière.

Le dossier de presse de Wings mentionne que l’association est « un centre de rencontre où sont partagées des inquiétudes et des solutions et idées vis-à-vis de la crise environnementale. Ce partage se matérialise dans des actions concrètes et collaboratives, créant une communauté de personnes engagées ».

Chemin faisant, Coralie Garandeau nous apprend, grâce à Kay, que pendant longtemps, on a beaucoup trié en espérant que plastiques mous et plastiques durs pourraient être revalorisés avant de découvrir que certains déchets n’étaient pas recyclables. Seul espoir les concernant : la réutilisation, matériau par matériau. C’est ainsi qu’une société montpelliéraine récupère des bouteilles transparentes pour fabriquer des planches de surf éco-conçues, que le plastique dur est récupéré pour en faire du carburant, que les bouchons en plastique retrouvent une nouvelle vie en devenant des bijoux, etc …sachant que, selon la chercheuse Nathalie Gontard, « recycler 100% de nos plastiques à l’infini et faire ainsi disparaître nos déchets est une illusion ». Il y a une énorme supercherie consistant à faire croire aux consommateurs que les produits siglés avec les deux flèches vertes imbriquées sont recyclables : argument de vente des fabricants particulièrement trompeur.

Pour pouvoir vivre, l’association a besoin d’argent donc de sponsors qui apportent des financements mais peut-on choisir par qui on est financés ? Reste-t-on purs en acceptant ces partenariats ? Ces questions  qui agitent l’association sont également celles auxquelles sont confrontés les acteurs de l’environnement, des ONG aux chercheurs, soutenus par les gouvernements et les entreprises. Le directeur de l’association en est conscient : la kyrielle d’entreprises sponsors (Louis Vuitton, Nutella, Heineken, Veolia, etc…) ne donnent pas toujours une note d’irréprochabilité, ce dont risquent de se saisir tous ceux qui vont les traiter de faux écolos vendus à tel pétrolier ou telle marque de grande distribution.

Alors que la fin de l’aventure se profile et que le retour à la vie « normale » se fait jour, la journaliste  fait part de son trouble né de la sensation d’avoir deux vies parallèles, impression largement partagée par la plupart des participants car l’expérience cristallise des questionnements et divise voire déchire chacun, entre l’engagement bénévole et le retour à la vie « d’avant ». La question « tu vas faire quoi ? » est dans toutes les têtes … à chacun une ébauche de réponse.

Manifestement, cette expérience immersive que toutes et tous ont vécu les a transformé et les a invité à interroger leurs choix de vie tout en provoquant maints remaniements subjectifs.

Cette chronique passionnante, à la fois drôle et sérieuse, très agréable à lire nous fait à notre tour artisan des actions, dans les petites victoires comme dans les défaites et nous confronte à la question essentielle de l’engagement dans son rapport à la cause écologique.

Comme chacun des protagonistes de ce livre, comme après une grand voyage, le lecteur reprend sa route singulière, toujours habité voire renforcé dans ses convictions écologiques.

La meilleure vie, Coralie Garandeau, Bayard Editions, 2024.

 

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« La meilleure vie », un livre de Coralie Garandeau

Publié le 17 Janvier 2024 par Jean Mirguet dans Littérature

Dans son livre, La meilleure vie, publié aux éditions Bayard Récits, disponible en librairie dès aujourd’hui, la journaliste Coralie Garandeau relate comment, en août 2021, elle se retrouve sur le quai de La Mède, au bord de l'étang de Berre, après avoir répondu à l’annonce de l’UICN, l'Union internationale pour la conservation de la nature.

Elle rejoint cette ONG qui lutte contre la prolifération des déchets dans la mer et se retrouve, comme elle le raconte, embarquée volontaire sous le soleil de Marseille, pour une mission de dépollution des littoraux,

Son livre raconte ce que fut pour elle cette expérience inédite de bénévolat. Elle fait le récit de la vie des bénévoles de l’association, de leurs motivations multiples, de leurs états d’âme jusqu’aux difficultés du retour à la « vie civile », en passant par l’apport qu’ils en tirent sur leur vie personnelle et professionnelle.

Elle nous fait découvrir les journées de ramassage au cours desquelles les ramasseurs cueilleurs et les chasseurs trieurs sont chacun à leur tâche, l’équipe de sensibilisation les accompagnant  pour valoriser, non pas les déchets, mais l’action de ramassage. En effet, la collecte des déchets sur les plages n’a pas pour but principal de réduire le volume de déchets, mais de sensibiliser le public. « L’action de terrain ne sert à rien sans plan de communication soigné ». Le meilleur déchet est celui qu’on ne produit pas. La collecte à elle seule serait dérisoire face à la quantité de déchets. C’est à la source qu’il faut intervenir, auprès des consommateurs et des entreprises créatrices d’emballages et autres matériaux, recyclables ou non. Aussi, les bénévoles « communicants » sont-ils les bienvenus, car le succès dépend du rayonnement des actions concrètes qui, ensuite, donneront matière à communication.

Avec elle, on partage la vie du collectif aux côtés du président hyperactif, de la vice-présidente modèle, de la chargée de communication stressée ou des capitaines des trois bateaux à peine plus âgés que ses fils. À travers cette expérience, Coralie Garandeau interroge le rapport au groupe, la capacité à aligner ses convictions écologiques avec son mode de vie et le degré de radicalité nécessaire pour protéger la planète.

Cette expérience se révèle être pour elle un réelle aventure humaine, où avec son groupe de joyeux bénévoles, navigateurs ou non, elle met en œuvre son désir d’agir pour secouer les consciences sur les enjeux climatiques. Elle témoigne des qualités de la nouvelle génération de militants de l'environnement, chaleureux et enthousiastes. Cela lui réchauffe le cœur, écrit-elle, tant leur élan est inspirant.

Voici donc en substance ce dont elle témoigne dans ce récit, avec des rires, des larmes et des informations sur la pollution plastique dont notre planète étouffe... Tout cela, ajoute-t-elle, grâce aux conseils de Claire Alet, à la confiance des antennes de Wings of the Ocean, une association qui, sur l'Etang de Berre, lutte contre la pollution plastique dans le but de préserver le vivant et aux éditions Bayard.

C’est, à n’en pas douter, un livre à sa procurer sans délai, écrit par Coralie Grandeau, ma talentueuse belle-fille.


 

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Gaza n’est pas Auschwitz

Publié le 9 Janvier 2024 par Jean Mirguet dans Racisme et antisémitisme

Dans une tribune publiée en novembre 2023 par le site AOC, l’anthropologue Didier Fassin avait relevé de « préoccupantes similitudes » entre un massacre suivi d’un génocide commis au début du XXe siècle en Afrique australe et les exactions perpétrées dans la guerre en cours entre le Hamas et Israël.

En 1904, en effet, une partie des Herero, ethnie majoritaire de la future Namibie, alors colonisée par les Allemands, se rebellent contre ces derniers, qui, après avoir rompu l’accord de protectorat, se sont approprié leurs meilleures terres et multiplient les brimades ; les Herero tuent 120 colons. Un massacre qui, en retour, provoquera l’extermination programmée des Herero, dont 80 % de la population a disparu entre 1904 et 1911.

Précisant que « comparaison n’est pas raison », Didier Fassin estimait qu’« il y a une responsabilité historique à prévenir ce qui pourrait devenir le premier génocide du XXIe siècle. Si celui des Herero s’était produit dans le silence du désert du Kalahari, la tragédie de Gaza se déroule sous les yeux du monde entier ».

Les réactions d’une partie de ses collègues universitaires furent cinglantes. Un collectif comptant, notamment, les sociologues Luc Boltanski et Danny Trom, et les philosophes Bruno Karsenti et Julia Christ considère que « Didier Fassin réactive un geste antisémite classique qui procède toujours par inversion : accuser les juifs d’être coupables de ce que l’on s’apprête ou que l’on fantasme de leur faire subir (…) Les civils palestiniens qui meurent à Gaza sous les bombardements israéliens méritent autant de compassion que ceux massacrés par le Hamas. Mais la leçon de symétrie humanitaire dispensée par Didier Fassin est surdéterminée par une grille de lecture qui ne cesse de nous signifier qu’une vie juive vaut bien moins que toute autre, et que la réalité de la violence antisémite doit s’effacer derrière le racisme et l’islamophobie ».

 

Cette comparaison perverse conduisait déjà Jankelevitch à écrire dans L’impresciptible que « l’antisionisme  est une  introuvable  aubaine,  car  il nous  donne  la  permission et même le droit et même le devoir d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est  la  permission  d’être  démocratiquement  antisémite.  Et  si  les  juifs  étaient eux-mêmes des nazis ? Ce serait merveilleux. Il ne serait plus nécessaire de les plaindre : ils auraient mérité leur sort».

 

…un « raisonnement » pernicieux dénoncé dans le récent éditorial de Yonathan Arfi, Président du Crif, reproduit ci-dessous :

 

Non, Gaza n'est pas Auschwitz.

Parmi les accusations portées contre Israël, la comparaison entre le sort des Palestiniens aujourd'hui et celui des Juifs pendant la Shoah mais également l'accusation mensongère de « génocide » sont les plus infamantes.

La formule est connue : « Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur de ce monde » écrivait Albert Camus en 1944. Alors que doit se tenir à la Cour Pénale Internationale cette semaine l'audience d'Israël face à l'Afrique du Sud, nombreux sont les acteurs du débat public qui ont recours à ces accusations fallacieuses, depuis le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) dans ces derniers communiqués jusqu'au Président turc Erdogan comparant Netanyahou à Hitler, depuis les élus La France Insoumise (LFI) parlant de génocide jusqu'à certaines instances internationales…

Sans rien retirer par ailleurs à l'empathie légitime pour la souffrance de la population civile palestinienne, victime et otage de cette guerre déclenchée par le Hamas, ces accusations doivent être rejetées fermement.

Alors, à quoi correspond cette accusation de génocide ? Que signifie cette nazification d’Israël ? Apposer l’image du génocide sur la guerre à Gaza, vise à accoler l’étiquette de l’ultime infamie sur l’État d’Israël. Infondée matériellement et juridiquement, cette accusation vise en fait d'autres buts, politiques.

D'abord, cette inversion perverse transforme l'État refuge des victimes de la Shoah, en un État de bourreaux, et vise la perturbation des boussoles morales du public. Puis, en affublant ainsi symboliquement Israël du qualificatif de nazi, l’accusation soulage les consciences européennes de la culpabilité de la Shoah. Enfin, en maximisant la représentation de la culpabilité morale d’Israël, l’accusation minimise la gravité des exactions du Hamas le 7 octobre. Accuser Israël de génocide est au fond la stratégie la plus efficace pour passer sous silence les pogroms du 7 octobre et la pulsion exterminatrice qui a animé les terroristes du Hamas massacrant, violant et suppliciant des populations civiles israéliennes...

Ce renversement accusatoire n’est pas nouveau. La cause palestinienne a souvent utilisé le miroir de l’Histoire juive pour formuler son propre récit. Ainsi, le choix du mot Nakba (« catastrophe », en arabe) pour qualifier la date historique de l’indépendance de l’État d’Israël et les déplacements d’une partie des populations juives et arabes alors présentes, répond au sens du mot « Shoah » en hébreu.

Mais surtout, ce renversement accusatoire désinhibe toutes les violences. Accuser Israël de mener un génocide, d’être le nouvel État nazi, justifie les discours les plus radicaux, allant jusqu’à normaliser l’exigence du démantèlement d'Israël. Face à un État prétendument génocidaire, quelle violence ne serait pas légitime ?

Ne soyons pas naïfs : ceux qui ont recours à cette terminologie ne le font que pour accuser Israël. Leur indignation sélective épargne les exactions des grands régimes autoritaires du monde et occulte les victimes ouighours en Chine, rohingyas en Birmanie ou chrétiens du Nigéria... Comme bien entendu, ils n’ont jamais critiqué les opérations militaires occidentales contre Daech à Mossoul et Raqqa, ou contre Al Qaida en Afghanistan, malgré des victimes civiles là aussi malheureusement nombreuses.

Ce renversement accusatoire est donc bien une stigmatisation volontaire et calculée du seul État juif. Et, hélas, nous le savons, l'opprobre qu'elle suscite s’étendra mécaniquement sur les Juifs, où qu'ils vivent.

Nous, Français juifs, avons la responsabilité de dénoncer ces amalgames dangereux tant qu'il est encore temps.

Car non, Gaza n'est pas Auschwitz.

 

 

 

 

 

 

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L’idéologie nocive de « l’autodétermination de l’enfant »

Publié le 21 Novembre 2023 par Diane Drory, Jean-Yves Hayez, Jean-Pierre Lebrun dans Gente et sexualité

C'est un décret qui ne cesse de faire débat en Belgique. Adopté à la quasi-unanimité par le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le jeudi 7 septembre, il oblige l'ensemble des élèves de sixième et de seconde, du sud du pays, à suivre des séances relatives à l'éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle (Evras). Une décision loin de faire l'unanimité et fermement critiquée dans cette Tribune, publiée récemment dans La Libre Belgique et signée Diane Drory (psychologue et psychanalyste, spécialiste de l’enfance), Jean-Yves Hayez (pédopsychiatre) et Jean-Pierre Lebrun (psychiatre et psychanalyste).

En voulant nous libérer des limites oppressantes, nous avons rejeté les limites structurantes. La boussole du ressenti ne peut pas prendre la main. L’enfant n’est ni autonome, ni d’emblée responsable. Le mettre à la même place que l’adulte, comme le fait le guide Evras, est un non-sens.

La question se pose : pourquoi les professionnels de la santé rencontrent-ils de plus en plus d’enfants et de jeunes manquant des repères dont ils ont besoin pour se construire psychiquement ? Pourquoi rencontrent-ils de plus en plus de parents en désarroi de ne plus trouver d’appui dans le discours social pour soutenir leur autorité ?

Il faudra interroger la nouvelle conviction actuellement promue : “l’autodétermination de l’enfant”. L’individualité de l’enfant devrait trouver son épanouissement sans entrave, sans aucun appui sur une limite qui lui serait imposée et pour ce faire, il s’agirait seulement de l’entourer d’amour. Ceci est devenu l’axe éducatif qui devrait désormais s’imposer à tous, sans qu’il y ait eu débat pour en valider les fondements ! Si l’autonomie responsable est un programme tout à fait légitime et bienvenu pour les citoyens en démocratie, il n’est pourtant pas inscrit d’emblée dans la tête de l’enfant. Aucun enfant ne peut se construire seul, ni trouver en lui-même le sens de sa vie.

Une fausse conviction

Cette fausse conviction demande qu’en place d’un cadre clair et bien défini s’impose un cadre flou laissant à l’enfant tout le loisir du choix et de la décision ; “Penses-tu que c’est l’heure de ton repas ?”“D’accord d’aller se coucher ?”… Ce programme d’éducation demande des négociations sans fin comme par exemple dans cette famille où dès leur réveil les enfants rentrent en concurrence bruyante et parfois musclée pour avoir “la” bonne place à table. À peine levés, les enfants sont alors sous l’emprise de la loi de la jungle.

Au nom de l’épanouissement, cette autodétermination sacralise les droits de l’enfant au point de délégitimer les parents. Les normes sont alors décrites comme un frein à la liberté de l’enfant. On le veut autonome alors qu’il n’a pas encore intégré ce qu’implique cette autonomie.

S’il fallait tirer le fil rouge de ce changement, nous avancerions que, certes, une volonté d’égalité démocratique accrue nous guide depuis un demi-siècle, mais aussi qu’une grande méconnaissance s’est glissée dans ce programme : en voulant nous libérer des limites oppressantes, nous avons rejeté les limites structurantes. C’est alors la boussole du ressenti qui a pu prendre la main…

Des parents emportés dans cette “idéologie”

Nous entendons de plus en plus de parents emportés dans ce qu’il faut bien appeler cette “idéologie”. Ainsi, certains veillent à ne plus appeler leur enfant d’un prénom sexué, pour d’autant mieux le laisser choisir au cas où, plus tard, il voudrait changer de genre. Pourtant, à regarder les choses d’un peu plus près, il est étonnant que lesdits parents ne s’aperçoivent pas, non seulement qu’ils n’ont fait que substituer une exigence (ne pas nommer l’enfant comme sexué) à une autre (le nommer sexué) mais qu’en plus, cette nouvelle contrainte veut faire croire à l’enfant qu’il va pouvoir choisir son genre indépendamment de son sexe anatomique – ce qui est un mensonge parce que le sujet devra toujours faire avec son anatomie de départ même s’il change d’identité de sexe ou de genre.

Le dogmatisme du guide Evras

Que penser alors du guide Evras qui explique avec une certitude parfois dogmatique que la théorie du genre devrait primer sur les caractéristiques sexuelles biologiques. Qui promeut explicitement de nous dégager de toute “hétéronormativité” et annonce l’effacement du sexe biologique au profit du genre qui vise à faire primer le ressenti. Ou lorsqu’il soutient des façons de dire comme “la notion de genre assigné à la naissance”. Ou qu’il propose “le droit à l’autodétermination indépendamment de l’âge de l’enfant comme droit humain fondamental”. Tout ceci allant à contresens du développement psychique d’un enfant.

Groupes de pression infiltrés dans les cabinets ministériels

D’où vient que les responsables politiques se soient laissés ainsi quasi unanimement convaincre au point d’adopter un décret (7 septembre 2023) qui permet d’entériner un guide dans lequel on trouve un ensemble de considérations favorables à l’autodétermination par l’enfant de son identité de genre ? Pour avoir sans coup férir la permission pour un enfant de changer de prénom dès l’âge de 12 ans (loi du 25 mai 2017). Pour se faire tellement prier pour interdire avant la majorité légale les médicaments bloqueurs de puberté, et ce malgré toutes les recommandations scientifiques ? Ce n’est pas parce que d’aucuns se sont organisés en groupes de pression et infiltrés dans les cabinets ministériels que nous avons à acquiescer à cette volonté de mainmise.

Manière de concevoir la sexualité plutôt que d’être d’abord à l’écoute des jeunes

Cela fait depuis plusieurs années que de nombreux cliniciens interviennent, efficacement et utilement, en faisant de l’EVRAS (de l’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle) dans les écoles pour permettre que les questions qui se posent aux jeunes soient entendues. Travail indispensable et fructueux. Mais aujourd’hui c’est un renversement qui est à l’œuvre : le dernier-né “guide Evras” soutient, décrit en détail pour chaque tranche d’âge, les pré-acquis et nouveaux acquis à construire. L’ensemble des 300 pages ressemble à un enseignement demandant d’appliquer une manière de concevoir la sexualité plutôt que d’être d’abord à l’écoute des jeunes. C’est une orientation que nous ne pouvons que refuser, celle de penser devoir apporter des réponses avant que de pouvoir poser ses questions ; celle de penser que l’on doit ne plus imposer une hétéronormativité sans s’apercevoir que c’est une autre normativité qu’alors on impose, celle qui exclut les termes “hommes” et “femmes” et contraint de parler de “personnes ayant un utérus” et de “personnes ayant un pénis”.

Si d’aucuns ont des doutes à ce sujet, qu’ils interrogent simplement pourquoi le guide est-il écrit en écriture inclusive ? ; pourquoi l’enfant doit-il être informé de la pertinence de son ressenti à un âge où il ne se pose pas ces questions ? ; quel intérêt à faire entendre à l’enfant qu’il pourra choisir son genre indépendamment de son anatomie ? ; qu’un ado éprouvant un malaise par rapport à son sexe biologique devrait d’emblée être soutenu dans son désir de transgenrer ? Avons-nous vraiment la liberté de tout choisir, et même si nous l’avions, ceci nous dispenserait-il d’aider l’enfant à accepter de renoncer à ce qu’il n’a pas choisi ?

Fausse route

À croire pouvoir mener toujours plus loin et plus jeune l’émancipation de l’individu, ne faisons-nous pas fausse route ? Cette autodétermination trop précoce fait perdre à l’enfant le sens de la transmission entre générations. Grandir demande de rencontrer des adultes qui n’obligent pas l’enfant à prendre des responsabilités qui ne sont pas les siennes en lui demandant son “D’accord !” pour tous les faits et gestes de son quotidien.

Quand allons-nous nous apercevoir qu’inviter, voire inciter au libertarisme de l’autodétermination des enfants a des conséquences délétères sur la vie collective ? Cette dernière a apparemment perdu sa prévalence au profit de la particularité de chacun mais s’ensuit que ce sont alors l’autorité, l’altérité et l’antériorité qui ne sont plus au programme. Ce dont d’ailleurs tout le monde se plaint !

L’enfant n’est ni autonome, ni d’emblée responsable ; alors le mettre à la même place que l’adulte est un non-sens. Son trajet est d’avoir à “grandir”, c’est-à-dire de renoncer à sa toute-puissance d’enfant.

 

 

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Antisémitisme : « Comment désirer vivre quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée ? »

Publié le 11 Novembre 2023 par Belinda Cannone dans Racisme et antisémitisme

Réanimer l’esprit des dreyfusards, c’est ce à quoi appelle, dans une tribune au « Monde », l’écrivaine Belinda Cannone, bouleversée par les massacres du Hamas le 7 octobre en Israël, par la guerre à Gaza et par la résurgence de l’antisémitisme qui s’ensuit.

« Comment désirer vivre quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée», quand « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde »(B. Brecht), quand le pogrom commis dans les kibboutz, à Be’eri, Kfar Aza, au festival Supernova a vu déferler le jouissance mortifère des barbares islamistes du Hamas et qu’ont été célébrées, comme le dit Claudel, « les monstrueuses orgies de la haine » ?

« Deux ans après le procès de Klaus Barbie pour crime contre l’humanité (1987), j’ai écrit mon premier roman, L’Adieu à Stefan Zweig (réédition chez Points, 2013), dans lequel j’avais mis en scène une narratrice, Marthe, qui s’interrogeait sur le suicide de l’écrivain le plus fameux d’Europe, en 1942, alors qu’il était à l’abri au Brésil. Je faisais l’hypothèse que plus qu’à sa dépression ce suicide, comme celui de plusieurs intellectuels et artistes de cette période, était lié à la blessure insupportable que constituait le spectacle de l’humanité avilie de 1942.

En effet, comment désirer vivre, se demandait Marthe, cinquante ans plus tard, quand l’idée de l’humanité, que chacun porte en soi, est dévastée ? Je suis entrée en littérature par cette première question, à partir de la Shoah, dont on ne parlait encore pas beaucoup dans ma jeunesse, et dont la découverte m’avait obligée à reconsidérer l’enseignement humaniste, beau mais naïf, de mon père. Non, la raison et le bon sens ne suffisaient pas à corriger le monde, il existait aussi un principe de haine, une pulsion de mort, à l’œuvre dans les sociétés, et les violences antisémites du milieu du XXe siècle en portaient témoignage. Il fallait partir de là pour comprendre ce que signifiait être humain sur la Terre.

Opposer l’intime et le personnel

Il en résultait cette seconde interrogation, capitale : même si, personnellement, je ne suis pas concernée, comment vivre lorsque je suis attaquée dans l’intime, ce creux de l’être où nichent l’image et le lien avec l’humanité ? Comment trouver la joie de vivre quand on se met à trembler devant les dérives de nos semblables, qu’ils deviennent justement trop dissemblables pour qu’on ne s’en sente pas affreusement étranger ? Chacun n’est pas seul, isolé dans son ego, il est relié, et il a besoin de souscrire à cette humanité de laquelle il fait partie, intimement.

Depuis trente ans, ces questions n’ont cessé de me tarauder, et je leur ai trouvé une formulation satisfaisante pour moi dans l’opposition que je propose entre l’intime et le personnel. Certaines dimensions de l’existence sociale ne me concernent pas personnellement (par exemple, je ne suis pas juive), mais elles m’affectent dans l’intime (dans mon humanité).

Depuis le pogrom du 7 octobre 2023, le plus grand et le plus barbare massacre de personnes juives depuis la Shoah, j’assiste avec effroi au retour en Occident du vieux démon, l’antisémitisme. Sous le couvert de l’antisionisme, nouvel oripeau d’une vieille haine, on refuse de considérer le piège dans lequel le Hamas a fait tomber Israël en provoquant, par un carnage insoutenable, sa réaction violente, ou par exemple en installant, semble-t-il, des infrastuctures militaires sous le grand hôpital Al-Shifa de Gaza.

J’ai honte de constater que l’émotion des pays occidentaux est très sélective, s’attachant quasi exclusivement au sort des Gazaouis. Je suis, moi aussi, bouleversée par ce qui leur arrive. Quel humaniste pourrait se résigner à voir des enfants mourir sous les bombes ? Pour autant, on ne peut pas se résoudre à des simplifications hasardeuses. Les abominations du 7 octobre, ce crime contre l’humanité, sont horrifiantes. Et je suis affolée par ce que raconte de nous l’inversion, cette ruse de la pensée haineuse, qui fait des premiers agressés, les Israéliens, des « nazis ». Ne voit-on pas des jeunes pleins de bons sentiments hisser, dans les manifestations propalestiniennes, des banderoles « Queers for Palestine » ? Ce serait drôle si ce n’était pas sinistre, quand on sait que les homosexuels sont pourchassés et tués à Gaza.

L’inaction des gens de bien

On raconte que quand on demandait au père d’Emmanuel Levinas, juif de Lituanie, pourquoi il avait choisi de s’installer en France, il répondait : parce que là vit un peuple qui s’est déchiré pour défendre un juif contre l’injustice.

A ce jour, plus de 1 100 actes antisémites ont été recensés en France depuis le 7 octobre. C’est pourquoi il est urgent de réanimer l’esprit des dreyfusards, urgent que nous, artistes, écrivains ou personnes publiques, proclamions notre horreur devant ce qui voudrait se rejouer. Nous savons que la seule chose qui permet au mal de triompher, c’est l’inaction des gens de bien. Agissons, ou au moins parlons, protestons. Que l’enténèbrement du monde ne passe pas par notre silence. Sans quoi aucune joie ne sera possible, car elle dépend de l’image de l’humanité que nous portons dans l’intime. Il est insupportable que les Français juifs se sentent isolés et abandonnés. Comme l’acteur Philippe Torreton l’a magnifiquement écrit, après « Je suis Charlie », il faut proclamer, d’une façon ou d’une autre, « Je suis juif ».

Belinda Cannone est écrivaine. Elle a notamment écrit « La Tentation de Pénélope. Une nouvelle voie pour le féminisme » (Pocket, 2019) et « Le Nouveau Nom de l’amour » (Stock, 2020).

 

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Voir ce que l'on voit … et ne pas se taire

Publié le 28 Octobre 2023 par Le Printemps Républicain dans Israël et Palestine

Les démocrates républicains partageront, à n’en pas douter, les termes de ce texte du Printemps Républicain, daté du 27 octobre 2023 et que je vous invite à diffuser le plus largement possible.

"On connaît la phrase de Charles Péguy : « Il faut toujours dire ce que l'on voit ; surtout, il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit ». Et parce qu’aujourd’hui nous voyons bien, nous voulons dire clairement ce qui se voit si bien :  

Le 7 octobre dernier, les attaques terroristes du Hamas contre la population israélienne ont créé une onde de choc qui résonne dans les sociétés européennes comme dans le monde entier et dont on peine encore à mesurer l’étendue. Pourtant, nous savons ce qu’il s’est passé ce jour là. 

Le 7 octobre 2023, le mouvement terroriste Hamas a non seulement commis un attentat de grande ampleur, il a surtout perpétré un pogrom antisémite, le pire massacre de Juifs depuis la Seconde Guerre mondiale rappelant pour beaucoup les méthodes des Einsatzgruppen lors de la Shoah par balles. Partout où sont passés les tueurs du Hamas, tout le monde a été méthodiquement assassiné, brulé, décapité, violé, démembré ou enlevé pour être réduit en esclavage. 35 de nos concitoyens ont été tués dans cet attentat et 9 autres sont retenus prisonniers à Gaza. 

Une volonté génocidaire rendue plus abjecte encore par la mise en scène des massacres et leur diffusion quasiment en direct sur les réseaux sociaux. Un « pogrom 2.0 » qui sidère l’opinion mondiale autant qu’il la clive soulevant pour une partie d’entre elle un réflexe antisémite immédiat – ce qui était ans doute l’un des buts recherchés.

De fait, les images qui nous arrivent sont terribles. Elles n’appellent que le recueillement et la peine. Mais le moment est si grave qu’il nous a semblé qu’il était de notre responsabilité, en tant que républicains de gauche, de dire aussi tout ce qu’on l’on voit en ce moment.

Nous avons vu le leader autoproclamé de la gauche, Jean-Luc Mélenchon, refuser de qualifier le Hamas de « terroriste », ne lui concédant que des « crimes de guerre » immédiatement équilibrés dans son esprit par la riposte israélienne ; puis attaquer indignement la Présidente de l’Assemblée nationale avec des paroles qui sont celles d’un antisémite. 

Dans la foulée de leur mentor, nous voyons certains élus de gauche prendre fait et cause pour le Hamas élevé au rang de « résistance palestinienne » ; une rhétorique qui permet d’absoudre les massacres sans le dire explicitement. On pense bien sûr ici à la cheffe de file des Insoumis à l’Assemblée, Mathilde Panot,  mais aussi aux députés Danièle Obono, David Guiraud et Thomas Portes ; ils ne sont malheureusement pas les seuls… C’est en réalité la haine d’Israël qui les transforme en soutien de l’idéologie islamiste du Hamas et en relais zélés de sa propagande, comme si tout sens de la nuance avait abandonné ces gens pourtant doués de raison et de sensibilité. 

Nous voyons, en France, des manifestations propalestiniennes au cours desquelles sont scandés des slogans purement et simplement antisémites. Crier « Palestine : De la mer au Jourdain » n’est pas une critique du « sionisme » ou de la politique du gouvernement israélien, c’est tout bonnement demander la destruction définitive d’Israël. Sans compter le nombre de pancartes complotistes niant la réalité du massacre de bébés israéliens, par exemple. 

Plus largement encore, nous avons vu dans les capitales européennes flotter le drapeau d’Al Qaida et de l’Etat islamique. Nous avons vu, chez nous et ailleurs dans le monde, des étudiants juifs harcelés et attaqués. Nous voyons des jeunes gens a prioribien éduqués arracher les affichettes montrant le visage et donnant le nom des otages retenus à Gaza. 

Résultat, en France, le nombre d’actes antisémites constatés par le ministère de l’Intérieur a bondi et dépasse en bientôt trois semaines le nombre total d’actes répertoriés durant toute l’année 2022. Nos concitoyens juifs sont inquiets, c’est légitime. Pourtant cette situation devrait créer un sursaut et il n’en est rien. La société ne réagit pas. Pire, on nous presse de ne pas « importer le conflit israélo-palestinien » en France. La belle affaire ! C’est l’antisémitisme qui se révèle et flambe à son contact…

Pourquoi ? Pourquoi une telle incapacité à faire preuve d’un réflexe de simple humanité face à ces crimes ? La réponse est simple, basique : il s’agit d’Israël. Donc des juifs… Et l’antisémitisme couve encore dans nos sociétés : un « vieil » antisémitisme issu du catholicisme et du nationalisme d’extrême-droite qui voit Rivarol féliciter Jean-Luc Mélenchon mais aussi un « nouvel » antisémitisme issu du monde arabo-musulman que l’on a vu à l’œuvre lors des attentats de 2012 et 2015 en France.

La rhétorique de l’extrême gauche proclame « toutes les vies se valent ». Oui, toutes les vies se valent, mais les bourreaux et les victimes ne se valent pas. Il y a un agresseur, le Hamas, et un agressé, Israël. Une rhétorique redoutable se met en place qui consiste à dire qu’il y a alors une victime qui se défend comme elle peut, les Palestiniens, et donc un coupable - et un seul : Israël. Israël, mais en fait les Juifs, sinon pourquoi les pourchasser dans le monde entier ? 

Israël parlons-en. Soutenir Israël aujourd’hui ne veut pas dire soutenir la politique du gouvernement Israélien. Cela signifie seulement que nous compatissons à ce que subit la population attaquée de la sorte. Nous, Français, savons ce que ce que signifie être touché par le terrorisme islamiste. En revanche, notre compassion ne vaut pas caution de bombardements indiscriminés qui toucheraient les populations civiles palestiniennes et créeraient de nouveaux drames ; elle ne vaut pas soutien à la colonisation ni aux crimes perpétrés par les Colons dans les Territoires occupés ; elle ne donne pas quitus au gouvernement pour mener les réformes antidémocratiques qu’il prévoyait. 

Si Israël a le droit de se défendre, Israël n’a pas tous les droits et ne saurait ignorer ses devoirs : ce pays et son peuple, Juifs comme Arabes, ne peuvent décemment plus vivre avec un voisin comme le Hamas – il doit être défait. Mais cet objectif ne donne aucun permis de tuer des civils et, au contraire, Israël a le devoir de tout faire pour les protéger et même les délivrer du joug du Hamas. Car si Gaza est bien une prison à ciel ouvert, les hommes du Hamas en sont les gardiens impitoyables qui se fondent cyniquement au milieu de ces civils prisonniers. 

Face à toutes ces visions qui nous heurtent et nous désespèrent, le Printemps Républicain ne peut qu’appeler au rassemblement et à la concorde. Pour l’unité des Français autour d’un réflexe d’humanité, pour le sursaut de la gauche contre l’antisémitisme, ce « socialisme des imbéciles » qu’elle avait su rejeter pour s’unir et se refonder au moment de l’Affaire Dreyfus, nous appelons tous ceux qui « voient » à faire front ensemble". 

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A écouter également l'entretien d'Eugénie Bastié avec Alain Finkielkraut et Abnousse Shalmani à propos du retour de l'antisémitisme en Occident : https://www.msn.com/fr-fr/actualite/monde/d%C3%A9bat-finkielkraut-shalmani-l-antis%C3%A9mitisme-existe-dans-toutes-les-extr%C3%AAmes-gauches-du-monde/ar-AA1iP8on
 

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