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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Discrimination positive

Publié le 14 Février 2022 par Jean Mirguet, Michel Brun dans Politique

Merci à mon ami Michel Brun d’avoir proposé à votre lecture ce texte consacré à l’usage abusif de la notion de discrimination positive.

On peut ne pas partager toute son analyse mais il a sans aucun doute raison de s’indigner de cette nouvelle forme de discrimination qu’a pris le racisme, en lui accolant le qualificatif de « positif ».

Michel dénonce ce qui est devenu l’équivalent d’une révolution culturelle envahissant l’Université et les médias . Cela porte un nom : le wokisme, une idéologie importée d’Outre-Atlantique et portée par des militants dont le discours fragmente l’unité républicaine en renvoyant les citoyens à une identité fondée sur leur origine, leur sexualité ou leur genre.

Je ne pense pas que cette nouvelle culture soit, comme Michel le laisse entendre, encouragée par nos dirigeants actuels. Bien au contraire. Voir à ce sujet, par exemple, la polémique provoquée il y a un an par les propos de Frédérique Vidal, la Ministre de l’Enseignement Supérieur, sur l’islamo-gauchisme ou les commentaires de Jean-Michel Blanquert, ministre de L’Education Nationale, qui  définit le wokisme comme «un nouvel obscurantisme qui vient saper la démocratie et prépare les marches vers le totalitarisme ».

Le terreau idéologique de la discrimination positive est le victimisme au service du communautarisme ; elle fait primer une appartenance identitaire au détriment des qualités propres de la personne, de ses capacités, de sa responsabilité et de sa liberté.

La revendication de discrimination positive est une stratégie opportuniste visant à obtenir des passe-droits voire pour conquérir le pouvoir. Ici, toute différenciation est traitée comme une discrimination. Réserver des toilettes distinctes pour les Noirs et les Blancs est inadmissible mais cela n’empêchera pas L’UNEF de militer en faveur de l’organisation de réunions "interdites aux blancs".

Comme Michel Brun, je partage l’idée du caractère positif du métissage de la société française, à la condition que les valeurs qui fondent la République, la liberté, l’égalité, la fraternité demeurent notre socle commun.

On regrettera, avec Isabelle Berbéris dans L’art du politiquement correct, qu’aujourd’hui, le passage obligé de toute revendication contre la domination soit de faire spectacle de son statut de dominé, de sa misère, d’être « fier » d’avoir honte ». A quoi elle ajoute ce paradoxe du différentialisme, déjà bien identifié par Tocqueville : revendiquer l’égalité, non pas au-delà des différences, mais dans l’affirmation exacerbée de ces dernières. Cette maladie chronique de la démocratie exacerbe simultanément la haine de la différence et sa revendication. À mesure que s’accroît l’égalité, s’accroît la virulence du rejet de la différence.

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LES ABUS MÉDIATIQUES DE LA DISCRIMINATION POSITIVE : UN CHEMIN DÉVIANT VERS UNE SOCIÉTÉ MÉTISSE.

L’auteur de ces quelques lignes n’appartient à aucun parti et ne soutient aucune idéologie.  Je ne parle ici qu’en mon nom, en prenant appui sur le discours analytique. Le discours analytique, au sens défini par Lacan, n’est pas un discours supplémentaire mais son objectif est de pointer la limite des autres discours et le rapport aux objets qui les fondent. C’est ainsi que le discours analytique pourra interroger la sémantique et les particularités du discours du maître, de l’universitaire, ou encore de l’hystérique.

Pour la petite histoire, ayant passé ma jeunesse en Afrique, j’ai été habitué à une société métissée et bigarrée et j’en ai fait mon miel. Mon seul racisme, à ce jour, ne concerne que la connerie. Étant entendu qu’elle n’a strictement rien à voir avec la couleur de la peau.

La discrimination positive est une expression paradoxale dans la mesure où elle associe deux termes apparemment incompatibles, tout en opérant un renversement de sens du mot discrimination. Quoi qu’il en soit, la discrimination positive se propose, à sa manière, de réparer les injustices. Soit, mais à trop appuyer sur son ressort elle risque de manquer sa cible. C’est ce que j’entends montrer ici.

Pour aller au plus court de sa définition, la discrimination positive est un moyen ou une attitude consistant à valoriser certaines minorités opprimées (ou s’estimant comme telles), ou à privilégier celles et ceux qui ont fait ou font encore l’objet d’un ostracisme racial et culturel. La dialectique de la discrimination positive se situe dans une même logique que celle qu’elle entend dénoncer, sous la forme inversée et insistante de la revalorisation de ce qui a été dévalorisé. Ce qui n’est pas sans conséquences lorsque le procédé confine à l’excès et qu’il ne tient pas compte des résistances de ceux auquel il s’adresse. C’est le cas en ce moment, et cela mérite d’être souligné.

C’est ainsi que la télévision d’Etat de l’Hexagone, via les interviews du type micro-trottoir, ou via la publicité, a accentué depuis plusieurs années une tendance consistant à accorder une priorité médiatique aux personnes originaires du Maghreb, puis, plus récemment, à celles issues d’Afrique noire. Ce sont ces dernières qui occupent désormais le devant de la scène.

Il y a même une troublante analogie de ce phénomène, voire un parallèle, avec la montée en puissance médiatique des LGBTQ, autrefois ostracisés, et qui, sous l’influence de la théorie du genre, s’efforcent d’instaurer de nouvelles normes identitaires en s’accrochant au train de la discrimination positive.  Et en ce début d’année 2022 la promotion qui leur est faite est sans précédent sur les chaines nationales.

Pour continuer sur le thème de la diversité ethnique, il est à peu près certain que les régies publicitaires, les banques, les grandes entreprises, les établissements publics de toutes natures sont aux ordres. En ce sens, n’auraient-ils pas reçu « d’en haut » un cahier des charges qui leur dicte le style et les priorités de leur adresse au public ?  Mais le phénomène a désormais pris une telle ampleur qu’il ne peut en aucun cas être un effet du hasard : être « Black » est d’abord « tendance», avant de devenir une norme identitaire incontournable. C’est si vrai que les publicitaires orientent de plus en plus la promotion de leurs produits vers une nouvelle cible, les couples mixtes et les familles qu’ils fondent. Toutes les origines ethniques y sont représentées, y compris les Asiatiques qui commencent à faire une timide apparition sur les écrans. On assiste même à une combinatoire, pour l’instant encore discrète, entre LBGTQ et toutes les nuances de couleurs de peau.

Depuis quelques mois l’insistance de la discrimination positive dans les médias est devenue une offensive magistrale contre le racisme, quasi paroxystique. Le battage médiatique autour de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, pour méritée qu’elle soit, en est une autre illustration.

Que se passe-t-il en ce moment, sinon un véritable lavage de cerveau ?  Sa finalité ne fait aucun doute : il s’agit de confiner progressivement le citoyen lambda dans une sorte de néo-ghetto idéologique, celui de la bien-pensance. Difficile de s’extraire de ces suggestions, répétées à l’envi sous forme d’un conditionnement progressif, insidieux, et imparable. Sur le fond, il s’agit en réalité de museler par anticipation toute réaction critique, voire haineuse, à l’égard de ceux qui ne ressemblent pas tout à fait au Français moyen, ces « aliens » susceptibles de devenir des envahisseurs ou d’être dangereux. Ceux que la police interpelle parfois pour délit de faciès.

C’est ainsi que nous assistons à une manipulation de l’opinion visant à dicter ce que doit être la bien-pensance, celle qui découle de l’application de la devise de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Mais il suffit d’ouvrir les yeux pour réaliser que l’insistance du slogan est à la mesure de son défaut d’application.

Manipuler, mais comment et pourquoi ? Quels sont les probables enjeux d’une telle stratégie ?

Les techniques de persuasion des masses sont apparues en Europe à la fin du XIXème siècle, d’abord pour lutter contre les révoltes ouvrières. Elles se sont ensuite propagées aux États-Unis, notamment en vue de convaincre les citoyens d’engager l’Amérique dans la première guerre mondiale. Souvenons-nous de l’emblématique « Uncle Sam », affublé d’un haut-de-forme étoilé, pointant le doigt vers chaque sujet américain portant culotte, et lui intimant l’ordre de rejoindre l’armée des USA. Hypnose, quand tu nous tiens !

Ce que l’on sait peu sur l’origine de ces techniques, c’est qu’elles sont dues au neveu de Freud, Edward Bernays, qui fut l’inventeur de la propagande politique institutionnelle et de l'industrie des relations publiques…

Edward Bernays connut son heure de gloire outre-Atlantique. On peut le considérer comme le créateur du marketing et des méthodes de fabrique du consentement des foules. L’ouvrage qui le rendit célèbre parut aux USA sous le titre de « Propaganda ».

Aujourd’hui, en France, la diffusion de l’idéologie politique d’Etat emprunte les mêmes voies que celles du marketing, avec une particularité que l’on doit initialement à la pensée philosophique de Machiavel, dissociant morale et politique. Machiavel réfutait l’a priori de toute conception morale du pouvoir : selon lui le chef de l’état ne devait pas obéir à une morale fixe, mais s’adapter aux circonstances, à ce que Machiavel appelait la « fortune » (du latin « fortuna » signifiant la chance, le destin).

 En dissociant la morale du pouvoir, Machiavel n’incitait pas le chef de l’Etat à radicalement s’affranchir de la morale, mais de ne le faire qu’en cas de nécessité. C’est ce qu’aujourd’hui on appellerait « le pragmatisme politique », ou encore le primat de la fin sur les moyens. En d’autres termes, la manipulation.

C’est très exactement ce qui se passe chez nous. Le pouvoir exécutif redoute peut-être les assauts de l’extrême droite à l’approche des futures présidentielles mais craint plus encore le déclenchement de pogroms en réponse aux exactions du terrorisme (attribuées aux migrants, bien entendu). Pour conjurer cette menace il essaie de faire croire au peuple, par l’image, que nous vivons harmonieusement dans une société multiethnique, pour ne pas dire multiraciale. Mais c’est faire fi de la réalité des inégalités et des tensions raciales permanentes qui font, entre autres, flamber les banlieues, désormais devenues territoires perdus de la République.

Le message subliminal adressé aux extrémistes, surtout de droite, est clair : la société française est désormais une société métisse, il faut s’y faire. Le temps de la suprématie blanche est révolu. Vous n’utiliserez pas les problèmes liés à l’immigration et à la couleur de peau pour en faire un argument électoral. Quelle que soit notre origine, nous sommes tous des Français, dès lors que nous en avons la nationalité par l’application du droit du sol. Et d’ailleurs, vous les extrémistes, confondez origine et identité. On ne choisit pas son origine, en revanche on construit son identité dans son pays d’accueil, identité soutenue par l’idéal égalitaire républicain…

On voit bien qu’il s’agit ici de désarmer la haine dans laquelle pourraient être trempés les bulletins de vote. Tout autant que de neutraliser l’incantation zémourienne selon laquelle « on n’est plus en France ».

Tenter d’éviter les conflits sociaux et les tensions raciales est sans doute louable, mais traiter les citoyens comme des enfants à qui on doit faire la leçon est plus discutable. Force est de constater qu’on préfère leur bourrer le crâne par imprégnation de slogans répétitifs et plus spécialement au moyen d’images récurrentes, valant discours. Images supposées formater à la longue l’opinion publique. Je ferai référence ici aux travaux de Konrad Lorenz, en éthologie et en psychologie. Pour Lorenz l’imprégnation est l’introjection, souvent définitive, d'un lien indissociable entre un déclencheur extérieur, faisant fonction de stimulus, et une réponse déclenchant un comportement instinctif.  Cela vaut pour les oies, mais aussi les humains.

Le côté pervers de ce système de conditionnement par l’image, via la mobilisation de la pulsion scopique, c’est qu’il fait l’économie du registre du Symbolique, qui est celui du discours, de la dialectique, et du débat contradictoire. Et lorsque la parole est mise en échec, c‘est la violence qui s’impose et fait loi.

C’est en effet grâce au recours à l’Imaginaire, à l’injection répétitive dans le cerveau de formes visuelles prégnantes, que sont supposés devoir se « normaliser » auprès de l’opinion certains types physiques et morphologiques autrefois considérés comme minoritaires ou marginaux. Car le Français a  maintenant cessé d’être un blanc caucasien dont les ancêtres étaient les Gaulois.

Mais le  registre de l’imaginaire, dans la mesure où il est régressif par l’usage qui en est fait ici, contribue à mettre à l’écart la parole et le débat. L’image répétée agit dans l’esprit comme un mantra incantatoire, elle a valeur d’injonction. Elle conditionne la pensée et le comportement de celui qu’elle affecte.  À ceci près que toute injonction produit un refoulement qui fera retour dans le réel sous forme de symptôme, et souvent dans la logique du pire. Ce faisant il n’est pas dit que les ostracisés y trouvent finalement leur compte.

Ma conclusion sera brève. Que la société française soit appelée à se métisser est une évolution incontournable. Et il n’est pas exclu que cela soit une bonne chose, ne serait-ce que sur le plan de la régénération génétique de la population. Seul l’avenir le dira.

Mais ce processus doit être le produit d’une évolution naturelle, et non pas d’un matraquage idéologique par l’image, insidieux et infantilisant. Procédé dangereux, s’il en est, finalement trop visible pour n’être pas repéré. Au risque, à terme, d’exaspérer les extrémistes pour qui « l’autre » constitue une menace à éradiquer…

Michel Brun

11 février 2022

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Vous avez dit conservateur ?

Publié le 23 Janvier 2022 par Jean Mirguet dans Politique

Comment se nommer politiquement lorsqu’on est hostile à toute forme de violence, convaincu qu’il faut protéger l’essentiel de ce qui constitue notre nation : l’ordre républicain, la laïcité, la langue, la culture, les Lumières, la richesse de notre héritage historique, littéraire, philosophique sans parler des droits chèrement acquis que sont l’égalité hommes-femmes, le droit à l’avortement, le droit au blasphème, etc… ?

Lorsque nous avons la conviction que ces valeurs doivent être défendues avec fermeté sous peine de disparaître dans la soumission aux idéologies à la mode, la paresse et la lâcheté de la pensée politique, devenons-nous des néo-conservateurs , nous qui, autrefois, nous réclamions de la Gauche ?

La question mérite d’être posée lorsqu’on découvre sous la plume de tel ou tel éditorialiste qu’être en désaccord avec la culture woke ou la cancel culture est l’expression d’une pensée de droite voire d’extrême-droite : des publications comme Le Monde ou Télérama sont de plus en plus coutumières de ce type de jugements, soit sous-entendus ou allusifs soit clairement affirmés. Le wokisme, le racialisme, l’intersectionnalité ont le vent en poupe.  

L’époque n’est plus où ce qui fut la Gauche républicaine et laïque défendait avec force l’héritage des Lumières. Aujourd’hui, une autre gauche, plus radicale et proche des extrêmes, irréconciliable avec la précédente comme l’avait diagnostiqué Manuel Valls, a « abandonné la nation aux nationalistes, l’intégration aux xénophobes et la laïcité aux communautaristes » (Jean Daniel, Réconcilier la France) et promeut les identités sexuelles, ethniques et religieuses.

Aujourd’hui, étant donné les abîmes dans lesquels elle s’est laissée entraîner, cette gauche est devenue minoritaire dans l’opinion publique, mais se montre surtout présente, comme l’analyse le philosophe et historien Marcel Gauchet dans une interview donnée à la Revue des Deux Mondes de février, dans le monde universitaire et culturel où elle semble procéder surtout de la persistance de la toute-puissance infantile encouragée par l’éducation actuelle.

Etre rangé parmi les néo-conservateurs relève-t-il d’une droitisation de la société, comme on l’entend de plus en plus souvent dire ? Ce catalogage signifie-t-il que la question de l’identité culturelle y est centrale ?

Pour Marcel Gauchet, l’identité culturelle relève de l’héritage de l’histoire nationale et ce qu’il appelle « la sensibilité conservatrice » se retrouve dans le rejet de la culpabilisation du passé national, dans le refus de la repentance. Il en déduit que cela a provoqué le basculement des gens de gauche vers la droite qui ne supportent pas le procès anachronique permanent fait au passé, d’où son diagnostic de droitisation de la société.

Il rejoint ainsi les propos que je dénonce plus haut : la caricature consistant à faire des gens de gauche old style (sic !) des conservateurs de droite voire d’extrême-droite, comme s’il fallait absolument être enfermé dans l’une ou l’autre des grandes familles politiques (ce qui suppose qu’on continue, comme lui, à les concevoir comme réelles  puisqu’il juge que le clivage droite-gauche n’est pas mort même s’il s’est brouillé et complexifié).

Selon Franz-Olivier Giesbert dans son tome 1, Le Sursaut, de l’Histoire intime de la Ve République, De Gaulle aurait confié à son mémorialiste Alain Peyrefitte que « la droite, c’est routinier, ça ne veut rien changer, ça ne comprend rien. Seulement, on l’entend moins. Elle est moins infiltrée dans la presse et dans l’université. Elle est moins éloquente. Elle est plus renfermée (…). Tandis que la gauche, c’est bavard, ça a des couleurs. Ça fait des partis, ça fait des conférences, ça fait des pétitions, ça fait des sommations, ça se prétend du talent. C’est une chose à quoi la droite ne prétend pas. On a un peu de honte d’être de droite, tandis qu’on se pavane d’être de gauche » (voir, par exemple, les interventions ridicules de Jadot, Aubry de gauche et Bardella d’extrême- droite, au Parlement Européen à Strasbourg ce mercredi, rappelés à l’ordre par La Présidente du PE, après avoir sombrés, toute honte bue, dans la médiocre politique politicienne nationale).

De Gaulle tenait ces propos en juillet 1964 … prés de 58 ans plus tard, le tableau s’est inversé : on parade à droite et bientôt on rasera les murs à gauche. Mais surtout, on en vient à avoir honte d’être de gauche  et non pas … d’être devenus des conservateurs ! 

Qu’on se le tienne pour dit : les hypothétiques néo-conservateurs ne sont pas prêts de rentrer dans le rang !

 

 

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Leon Lewis, l'homme qui a vaincu les nazis à Hollywood

Publié le 18 Janvier 2022 par Jean Mirguet dans Cinéma

Le film d’Olivier Mirguet, Leon Lewis, l'homme qui a vaincu les nazis à Hollywood, a été sélectionné au Festival TV de Luchon. Il sera en compétition du 7 au 13 février 2022.

Réalisé et dessiné par Olivier Mirguet, produit par David Coujard d'Agat films - Ex nihilo, écrit avec Bruno Masi, monté par JB Equal Brothers, supervisé par Flo Platarets. Musique Matteo Locasciulli et Stefano Pallotti. Animation Yann Mallard. Mixage Romain Colonna d'istria. Production Stephanie Garnes et doc Guillaume Bérard. Et raconté par Julie Sicard de la Comédie-Française. Bravo !

A voir prochainement sur la 5.

 

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MADRES PARALELAS

Publié le 15 Décembre 2021 par Jean Mirguet dans Cinéma

« Qu'on la brûle, qu'on la brise, qu'on raconte n'importe quoi dessus, l'histoire humaine refuse de se taire. » : c’est sur cette citation du dramaturge uruguayen Eduardo Galeano que se termine le magnifique film de Pedro Almodóvar, sorti au début de ce mois, Madres Paralelas.

Un thème traverse ce film de part en part : celui de l’effacement qui renvoie à l’idée que, dans une histoire et dans l’Histoire, un événement a été aboli ou refoulé voire a été forclos c’est-à-dire rejeté hors du monde symbolique d’un sujet. Cependant, bien qu’ayant été exclu, ce qui n’est plus là existe toujours bel et bien.

Dans le film, différentes thématiques se croisent.

Il y a d’abord celle de deux mères célibataires qui accouchent en même temps d’enfants dont les pères sont aux abonnés absents : Janis (interprétée par Pénélope Cruz), photographe et petite fille d’un républicain espagnol disparu pendant la guerre civile ; elle se bat pour faire ouvrir la fosse d’un charnier où son arrière-grand-père a été enfoui après avoir été exécuté par les franquistes. Et Ana (interprétée par Milena Smit), une adolescente vivant chez sa mère comédienne, narcissique, absente, davantage préoccupée par sa carrière que par sa fille. Les deux femmes sont tombées enceintes à la suite pour l’une d’une aventure sans lendemain et pour l’autre d’un viol. Qui sont les pères ? Almodóvar ne lève pas le voile, faisant de la place du père une place de père supposé être, de père putatif. 

Puis, il y a le village et ses habitants qui recherchent les disparus ensevelis dans la fosse.

Enfin, il y a la relation qui unit Janis et Ana, dont l’une sait ce que l’autre ignore et qui vient redoubler la question de l’émergence de la vérité historique et illustrer le rapport d’un peuple aux éléments troubles de son Histoire.

Après l’effet de sidération produit par la révélation de la vérité, vient la difficulté  voire l’impossible à dire ce qui a eu lieu, puis la douleur qui en découle et enfin  l’aveu qui permet d’exhumer ce qui  été enfoui : resurgit alors le passé qui, parce qu’il peut se mettre en mots et s’alléger en partie de son poids traumatisant, peut tisser de nouveaux liens avec le présent.

Ce parcours, celui du travail de la mémoire, s’opère grâce à la transmission se faisant d’une génération à l’autre.

Chez Almodóvar, cette transmission est l’œuvre des femmes. Madres paralelas met en scène les liens mère-fille, mère-grand-mère, nièce-tante ; c’est par elles que se transmettent autant la mémoire personnelle que la mémoire plus large des tragédies de l’Histoire.

C’est grâce à ces femmes, dépositaires des drames familiaux et nationaux, des savoirs, des secrets de famille qui bien souvent dépassent leur seul vécu personnel, que peut se traiter la part exclue ou délogée de la mémoire des Hommes, celle qui demeure inassimilable.

Ainsi, tout un héritage passe d’une génération à l’autre, non sans subir des transformations : Janis se réclame d’abord des femmes de sa famille pour justifier sa rupture auprès d’Arturo ; elle est comme toutes les femmes de sa famille, une mère célibataire, comme l’ont été sa mère et sa grand-mère. Mais, c’est une fois la fosse ouverte et mis à jour le corps de son arrière-grand-père et des autres disparus, qu’elle peut s’alléger du poids de l’héritage et fonder une nouvelle famille avec Arturo.

Elle devient ainsi une héritière active, celle qui pourrait répondre à l’exigence du Faust de Goethe, repris par Freud : « Ce que tu as hérité de tes pères, tu dois l’acquérir pour le posséder ».

S’il n’y a pas d’histoire silencieuse, si l’histoire humaine refuse de se taire, ce n’est pas tant pour transformer le silence en parole ou pour libérer cette dernière (selon la formule à la mode actuellement) que pour produire un dire qui prenne en charge la question de la capacité des mots à dire ce qui est hors-langage, ce qui reste hors de portée du langage. C’est ce que les psychanalystes, à la suite de Lacan, nomment le « bien-dire », un dire qui tente de rendre compte que tout ne peut se dire, que la vérité est toujours mi-dite.

Certains critiques considèrent la citation finale d’Eduardo Galeano comme un appel d’Almodóvar au devoir de mémoire.  Rien n’est moins sûr car, en affirmant qu’il n’y a pas d’histoire silencieuse. Qu’on la brûle, qu’on la brise, qu’on raconte n’importe quoi dessus, l’histoire humaine refuse de se taire, Galeano et donc Almodóvar laissent entendre qu’il existe toujours le risque que le silence comme l’excès de parole soient, l’un et l’autre, complices du travail d’effacement, de gommage, de refoulement, d’oubli, programmé par les bourreaux.

 

 

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Voisinages humains contemporains

Publié le 7 Décembre 2021 par Jean Mirguet dans Le malaise

Etonnante époque que la nôtre, caractérisée par l’insupportable à accepter la parole de l’Autre. Les insultes, les excommunications, les bannissements pleuvent sur les réseaux sociaux. Quelques exemples parmi des milliers d’autres :

Les néoféministes imposent, comme le dénonce la sociologue Nathalie Heinich, «une atmosphère fascisante » dans les débats en « s'arrogeant le droit de faire triompher leurs idées par la menace, l'invective publique, la chasse en meute, le lynchage médiatique ».

Sur la pression du mouvement woke, certains films comme Le Livre de la Jungle, Peter Pan ou Les Aristochats sontsupprimés des profils pour enfants sur Disney, au prétexte qu’ils comportent des scènes jugées racistes ou sexistes.

La marque Evian s’excuse pour avoir invité à boire de l’eau le premier jour du ramadan. Comme l’exprime une internaute, on ne sait ce qui est le plus désolant : les offensés suite au tweet initial ou cette pitoyable mise au point qui cède au tourbillon victimaire.

Ou encore,  le maire socialiste de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol a proposé de remplacer la statue de Napoléon qui trône sur la place de l’Hôtel-de-ville par une effigie de Gisèle Halimi, «figure de la lutte pour les droits des Femmes». Essuyant une grêlée de critiques, il s’est défendu sur Twitter qu’il ne voyait pas pourquoi «les lieux les plus visibles et les plus symboliques, tels la place de l’Hôtel de Ville, devraient être réservés à des hommes.»

Comment déchiffrer ce malaise dans la culture, pour reprendre le titre d’un célèbre livre de Freud ?

L’inventeur de la psychanalyse notait que la culture a pour fonction de réprimer le penchant naturel de l’homme pour l’égoïsme et l’agression. Il ajoutait que, du fait de l’existence de cette « hostilité primaire des hommes les uns envers les autres, la société de la culture est constamment menacée de désagrégation ». « C’est un combat vital », affirmait-il, car si la culture inhibe, symbolise ou métaphorise la pulsion, elle doit lutter en permanence contre des forces qui lui sont contraires. L’homme doit ainsi renoncer à la satisfaction de sa pulsion et à une part de son identité pour faire œuvre commune : « Le prix à payer pour le progrès de la culture est une perte de bonheur, de par l’élévation du sentiment de culpabilité ».

Le mouvement woke et celui de la cancel culture auraient pu, eux également, aller contre la pente de l’homme à dominer et exploiter son prochain. Mais ils ont commencé par viser des personnalités, mortes ou vivantes, accusées d’esclavagisme, de racisme, d’agression sexuelle puis, rapidement, ils se sont attaqués à n’importe quelle personne jugée coupable de propos ou gestes offensants. Alors que le mouvement de la culture, tel que Freud l’a décrit, tend à réprimer, inhiber, refouler les pulsions agressives et permet ainsi leur traitement, la cancel culture et le wokisme sont devenus des mouvements visant à changer le réel de l’Histoire par la volonté de supprimer voire forclore toute pulsion ... opération impossible.

En voulant faire censurer et interdire tel auteur à l’université, déboulonner des statues, changer des noms de rue, en traquant et en effaçant toute trace sensible de l’Histoire, cancel culture et wokisme produisent en fait un retour réactionnaire encore plus féroce que ce qu’ils tentent d’annuler. En réalisant ce qu’ils dénoncent, ils créent un fabuleux appel d’air dans lequel s’engouffrent tous les radicaux identitaires extrémistes. C’est de cela dont un individu comme Zémour est le nom. Or, contrairement à ce que pense la génération woke , dite « millennial » par Brice Couturier ( OK Millenials !, éditions de L’Observatoire, 2021), on n’efface pas un discours par un autre.

A entendre certains discours angéliques, pleins de « bonnes «  intentions, il faudrait expliquer aux enfants que l’Autre est pareil…alors que l’Autre est l’Autre....aussi. Comme Claude Lévi-Strauss l’a montré en son temps, les préjugés raciaux ne sont qu’une couverture idéologique masquant une intolérance, une difficulté toujours plus grande à vivre  les uns avec les autres sur une planète surpeuplée. Il rappelait dans Le regard éloigné que « la tolérance réciproque suppose réalisées deux conditions que les sociétés contemporaines sont plus éloignées que jamais de connaître : d’une part, une égalité relative, de l’autre, une distance physique suffisante ». Il n’hésita pas à choquer en déchargeant l’hostilité envers les autres de tout sous-entendu raciste, la jugeant comme un « droit de chaque culture à rester sourde aux valeurs de l’Autre, voire à les contester ». Il y voyait le prix à payer pour la survie d’un optimum de diversité compte-tenu du risque d’une homogénéisation de la planète.

A rebours de l’idéal d’un amour universel que tous les humains pourraient partager, il s’exclamait : « Pourquoi voulez-vous que tout le monde aime tout le monde ? », ajoutant qu’il  y a une nécessité de conserver ses distances : ni trop près ni trop loin.

Propos à rapprocher de celui de Lacan dans son « Allocution sur les psychoses de l’enfant », lorsqu’il questionne la notion d’impérialisme qui aboutit à l’unification des masses humaines et efface les différences : « Comment faire pour que des masses humaines, vouées au même espace, non pas seulement géographique, mais à l’occasion familial, demeurent séparées ? ».

Lors d’un congrès d’octobre 1968, le même Lacan déclarait : « Je crois qu’à notre époque, la trace, la cicatrice de l’évaporation du père, c’est ce que nous pourrions mettre sous la rubrique et le titre général de la ségrégation. Nous croyons que l’universalisme, la communication de notre civilisation homogénéise les rapports entre les hommes. Je pense au contraire que ce qui caractérise notre siècle, et nous ne pouvons pas ne pas nous en apercevoir, c’est une ségrégation ramifiée, renforcée, se recoupant à tous les niveaux, qui ne fait que multiplier les barrières, rendant compte de la stérilité étonnante de tout ce qui peut se passer dans tout un champ ».

Près de cinquante-trois ans plus tard, le propos programmatif de Lacan reste d’une actualité brûlante : la montée croissante des dérives ségrégatives associée à la haine de la petite différence n’épargnent personne et menacent toujours plus les voisinages humains.

 

 

 

 

 

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L’arrivée d’un Messi(e) à Paris

Publié le 20 Août 2021 par Michel Brun dans Spectacles, Religion

Si Dieu ne fait plus recette,  et cela se vérifie car les églises sont désormais presque vides , en revanche l’arrivée à Paris de Lionel Messi pour y intégrer le PSG a galvanisé les foules jusqu’à l’extase. Certes le sport est fédérateur, mais l’engouement pour les dieux du stade a dépassé toute mesure. Et ce sont les matches en ligue 1 qui tiennent lieu aujourd’hui de messe dominicale. Le succès des footballeurs a de quoi faire pâlir d’envie les hommes politiques, eux qui doivent constamment faire face à des adversaires, voire des ennemis. Au Japon les sumo sont considérés comme des demi-dieux. Ce qui montre à l’évidence que la divinisation du sport ne se cantonne pas aux limites de l’hexagone. Dans la Rome antique la puissance de l’Empire  se mesurait à la taille de ses amphithéâtres. Mais les Romains n’étaient pas pour autant en panne de divinités. Et les lauriers accordés aux vainqueurs des jeux n’éclipsaient en rien la gloire de l’empereur, seul dieu vivant reconnu par la plèbe. 
Au XXI ème siècle le fanatisme du ballon rond sert à masquer un vide existentiel vertigineux. Rien  n’est trop beau pour ses prêtres qui en viennent à incarner une nouvelle forme de l’Idéal  du moi, c’est à dire de l’illusion poussée à son plus haut degré. Toutefois il convient de ne pas se méprendre : l’illusion n’est pas l’erreur, même si elle est de l’ordre du semblant. Elle appartient à ce que Winnicot appelait l’aire transitionnelle, c’est à dire cet interface entre la douceur du maternel et la dure réalité. En bref, l’illusion aide à vivre, console, et parfois procure de la jouissance. Mais c’est aussi une marchandise comme une autre, faisant les choux-gras des chefs de sectes, et au quotidien, des publicitaires dont le discours veut nous convaincre que leurs produits changeront notre vie. Donc,  bienvenue au nouveau Messi(e), pourvoyeur de rêves en bleu, à l’intention des gamins issus des banlieues déshéritées.
Bien sûr Messi n’est pas mort et devra encore attendre un peu pour être définitivement divinisé, à l’instar de Maradona. C’est ainsi qu’à l’occasion de la disparition du célèbre footballeur l’équipe d’Argentine a publié sur Twitter : « Adieu, Diego. Tu seras éternel dans tous les cœurs de la planète football. »

Un clin d’œil pour terminer aux « Frères ennemis », un couple d’humoristes des années 60/70 : 
- Allo Jésus, ici Marie  ! 
- Mais non !
- Messie …

PS. salaire annuel de L.M : 71 millions d’euros.

 

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Troublant travesti

Publié le 28 Juillet 2021 par Jean Mirguet dans Gente et sexualité

J’ai déjà indiqué dans ce blog tout l’intérêt que présente l’excellente enquête conduite par Eric Marty dans son dernier livre, Le sexe des Modernes, paru au Seuil cette année.

Après avoir évoqué, dans un précédent article de ce blog, la question du genre et de la race, je voudrais évoquer le trouble qu’engendre son chapitre intitulé « Le sexe travesti », dans lequel il démontre avec brio la valeur emblématique du travesti.

Pour nous occidentaux, la première figure du travesti est celle du drag queen.

En voulant être une femme, il exhibe outrageusement ses attributs féminins : poitrine énorme, talons aiguilles, perruque, maquillage caricatural …. Par la répétition de gestes et d’énoncés, il subvertit les stéréotypes attachés à la féminité et  interroge les semblants permettant d’identifier le féminin et le masculin.

Or, plus le drag queen dissimule les signes de la masculinité pour exhiber ceux du féminin, plus il fait apparaître ce qu’il veut cacher au spectateur (ses mains masculines, sa pilosité, sa musculature, sa pomme d’Adam…). Son déguisement « ne cesse de renvoyer à un dessous du corps », identifiable à un phallus.

A l’opposé, le travesti oriental ou japonais décrit par Roland Barthes dans L’Empire des signes, ne copie pas la Femme, il la signifie et « ne cherche rien d’autre qu’à combiner les signes de la Femme ». Il transforme le corps de la Femme en écriture et fait de la Féminité ce qui est « donné à lire et non à voir ». C’est un sujet dépourvu de génitalité. Le travesti oriental, écrit Eric Marty, est un sujet désexué, dégénitalisé.

Cette conception donne à la catégorie du Neutre la puissance de « dé-faire le sexe, en délivrant la sexualité du paradigme homme/femme au profit d’un Neutre, ni homme/ni femme ».

Elle libère le sujet travesti de son assignation sexuée.

Pour Eric Marty, le devenir-femme du travesti occidental et le devenir-femme de la femme ont en commun l’expérience de ce que Lacan appelle la mascarade.

Pour Lacan qui reprend la thèse de Joan Rivière, une psychanalyste anglaise qui articule féminité et mascarade, la mascarade est l’organisation inconsciente d’un trompe-l’œil. C’est un masque qui permet à la femme de créer un paraître pour masquer ce qui lui manque, son but inconscient n’étant pas de posséder ce qui cause le désir de l’homme mais de paraître le posséder… paraître le posséder pour autant que l’on tienne pour établie l’équation qui ordonne le lien du sujet féminin à la fonction phallique.

La mascarade est ce comportement  dans lequel le sujet féminin affiche sa non-renonciation au phallus, symbole de son anatomie imaginaire. La mascarade est liée à l’insigne, à l’emblème : cf. la série d’objets touchant au corps féminin : bijoux, chaussures, vêtements, etc…. Ce sont des simulacres de phallus dont une femme de structure hystérique fait parade, rejetant par là, paradoxalement, une part essentielle de sa féminité. Du coup, écrit Eric Marty,  « cela fait de la féminité  un genre complexe, la complexité même du genre ».

Ce travestissement est de même nature que celui du drag queen qui met en branle « un phallus imaginaire caché sous la robe de la femme à qui il l’a emprunté ». S’il fait rire – un rire grinçant - c’est parce qu’il imite la femme hystérique en la caricaturant, devenant en quelque sorte son miroir. En exagérant outrageusement les signes morphologiques sexuels secondaires féminins (maquillage très prononcé, gros seins, talons très hauts, robes voyantes, perruques …) qui sont autant de manières de refléter l’érection masculine, « le travesti aspire à devenir femme, non parce qu’il aurait renoncé à son pénis, mais pour être le phallus féminin ».

En somme, résume Eric Marty, le travesti imite une femme qui bande mais, citant l’écrivain Severo Sarduy, « seulement pour symboliser que l’érection est une apparence ».

Cela fait de la simulation opérée par le travesti un simulacre grâce auquel sa robe est un voile posant la question de l’existence d’un phallus latent. C’est plus qu’un simple déguisement, c’est une tromperie qui interpelle le sujet du désir, le voile étant ce « au-delà de quoi le sujet demande à voir » (Lacan, Les Quatre Concepts fondamentaux de la psychanalyse) : ainsi la simulation du féminin exprimée par la robe du travesti invite-t-elle à un dévoilement … celui du phallus comme étant lui-même un simulacre.

Pour aboutir à cette affirmation, il nous faut suivre l’enquête menée par Eric Marty lorsqu’il convoque Genet et Divine, le personnage qui, dans Notre-Dame-des-Feurs, entame une carrière de travesti et de prostitué à Pigalle.

Divine simule, travestit la jouissance féminine pour attirer d’autres hommes dont il désire être l’objet sexuel. Mais il sait que la nature de cette jouissance-là, la jouissance divine ou féminine, se dérobe à celui qui croit la procurer. Or, Divine en promet le dévoilement, elle prétend posséder le secret qui fait du travesti une femme « plus femme que les femmes », non, comme le prétend Judith Butler, parce qu’il se soumet aux normes de « l’hégémonie hétérosexuelle blanche » mais parce qu’il célèbre « la victoire du faux sur le vrai, du simulacre sur l’essence, de l’artifice sur la nature ».

Autrement dit, la vérité est déguisement, elle a structure de fiction puisque le travesti peut se substituer à la femme et, grâce au semblant, l’emporter en vérité sur elle. La vérité ne peut s’offrir que sous la forme d’un semblant.

Ainsi, le travesti montre qu’une autre loi, qu’un autre monde sont possibles, fondés sur « l’illusion comme loi ». Ce qui conduira l’hétérosexuel Sartre à se demander, face à Divine : « Qui ne désirerait cette charmante aventurière ? Seulement voilà, cette femme est un homme. Pédérastes par la puissance des mots, nous goûtons un instant, dans l’imaginaire, la volupté défendue de prendre un homme et d’être pris ».

En somme, constate Eric Marty, le travesti ne déconstruit pas seulement les normes de genre, il est également celui qui fait vaciller une autre séparation, celle entre homosexualité et hétérosexualité. En théâtralisant avec Divine un paradigme de la subversion des genres, Jean Genet fait entrer la notion de perversion dans le genre : si Divine est objet de désir et de fascination pour le sujet hétérosexuel, c’est parce que, comme l’indique Lacan, « rêver de la perversion, quand on est névrosé, sert à soutenir le désir, ce dont, quand on est névrosé, on a bien besoin».

 

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Du genre à la race (suite)

Publié le 30 Mai 2021 par Michel Brun dans Le malaise

Quelques remarques en marge de l’article de Jean Mirguet.

En traitant la problématique « du genre à la race », Jean Mirguet pose un regard aiguisé sur quelques-uns des thèmes récurrents qui font l’actualité médiatique et que l’on pourrait résumer en disant qu’il s’agit ici  des conséquences idéologiques, sociales et politiques de la morale du ressentiment.

Notons que la géopolitique n’est pas épargnée puisque notre futur président, épris de repentance, n’a pas hésité, le 14 février 2017 sur une chaine de la télévision algérienne, à qualifier la colonisation de « crime contre l’humanité ». Et ces jours-ci au  Rwanda, Emmanuel Macron qui n’a sans doute  pas lu ou médité les propos de Benjamin Stora, a reconnu une part de responsabilité politique de la France dans le génocide des Tutsi (1994). Bien sûr, cela peut se discuter, mais jusqu’où ira la dérive du sentiment de culpabilité ?

L’un des points forts de l’article de Jean Mirguet est d’avoir repéré l’anachronisme des revendications de ceux qui se présentent comme des opprimés, dans une constante confusion entre le présent et le passé. Comme si la notion de prescription,  juridique ou morale, n’avait aucun sens.

Le procès de Nuremberg (1945-1946) a eu pour objet la condamnation des exactions du Nazisme. Elles ne peuvent être oubliées ou effacées. Cependant voici des décennies que nous fraternisons avec L’Allemagne. L’Algérie indépendante aurait pu s’en inspirer au lieu de nous culpabiliser et de nous accuser de ses propres erreurs politiques. On en connaît les conséquences sur le territoire français. Quant  à nous, allons-nous demander pardon à l’Italie d’avoir annexé le Comté de Nice à la France en 1860 ?

Revenons aux  adeptes de la morale du ressentiment. Ils ignorent qu’ils desservent leur cause en se situant dans la même logique que celle qu’ils prétendent dénoncer,  au lieu de s’en décentrer. Cela vaut par exemple pour l’antiracisme. C’est ainsi que Nietzsche décrit  « les êtres de ressentiment » comme une race d'homme pour qui « la véritable réaction, celle de l'action, est interdite et qui ne se dédommagent qu'au moyen d'une vengeance imaginaire». Nietzsche associe donc le ressentiment à ce qu'il nomme la « morale d'esclave », dont l’essence est précisément le ressentiment. Ressentiment qui anime la paranoïa ordinaire, celle  par laquelle nous projetons sur autrui ce que nous ne voulons pas voir en nous.

Autre confusion évoquée par Jean Mirguet dans le cadre élargi du relativisme culturel : assimiler le discours scientifique à celui de l’opinion. Voilà une rhétorique permettant de disqualifier la science à bon compte pour lui substituer une logique des humeurs. Belle illustration de la défaite de la pensée. Par ailleurs, si la recherche de l’égalité chez ceux qui se disent opprimés est louable, cela ne signifie pas pour autant que toutes les paroles se valent. Et de l’opinion à la croyance la frontière est vite franchie. L’impérialisme de la croyance conduit tout droit à l’exercice de la police de la pensée. C’est pourquoi il convient de ne pas céder sur l’exigence de laïcité lorsque c’est la croyance religieuse et son régime d’exclusion de l’autre, du différent de soi, qui sont en cause. Selon le rabbin Delphine Horvilleur, la laïcité permet de ne pas saturer l’espace social par une croyance. Il n’y a pas de meilleure définition du vivre ensemble.

Mais il est clair qu’être emmailloté dans des croyances satisfait des besoins. Resterait à cerner ceux qui animent les militants identitaires,  les féministes enragé(e)s, les adeptes de la théorie du genre ou encore les antiracistes pétris d’intersectionnalité.

Dans l’argumentaire du discours du ressentiment la question de l’humiliation  insiste. Certes, on ne peut changer le passé. Mais il est possible de ne pas succomber au piège de la « resignification », concept promu par l’américaine Judith Butler. Jean Mirguet nous rappelle qu’il s’agit de la subversion de l’identification à la victime humiliée, pour la positiver.

Ce renversement peut quand même être fécond lorsqu’il est manié sous l’égide de l’intelligence.

Tel est le cas avec l’invention du concept de « négritude » dont Léopold Sedar Senghor  et Aimé Césaire ont su faire usage avec bonheur.

 Encore faut-il être poète. Ici l’étymologie nous sera d’un certain recours : la « poièsis »chez Platon nous renvoie à la création, au faire, donc à une forme d’action. À la différence de ce qui se passe chez l’être du ressentiment, existentiellement figé dans les rets d’un langage formaté. Opposition encore entre la poésie comme modalité de l’amour, et le discours fondamentaliste qui se sustente de la haine, au mépris de toute altérité. 

L’article de Jean Mirguet est d’une très grande richesse qui appellerait bien d’autres commentaires. J’ai choisi de parler du ressentiment. Mais il faut  savoir se limiter pour laisser s’opérer ce passage du manque à « l’Ouvert » auquel Jean, à la suite de Rilke, nous convie.

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Du genre à la race

Publié le 26 Mai 2021 par Jean Mirguet dans Le malaise

Face aux injustices, il ne se passe pas un jour sans que se publient dans notre pays, à propos du passé colonial de la France, relayées par les télés, les radios, les journaux, les réseaux sociaux des propos, des textes, des tribunes animés par une propension à l’expiation, par une repentance que Benjamin Stora, à propos de l’Algérie, qualifie de « piège politique ».

 

Au nom de l’antiracisme et de la défense des minorités, des militants identitaires occupent l’espace médiatique. Ils plaident en faveur de l’origine et de la couleur de peau, creusent le sillon de ce qui divise plutôt que de ce qui rassemble, diffusent un déclinisme victimaire en disqualifiant ceux dont l’opinion ne correspond pas à l’idée que, eux les identitaires, se font du présent. On a le sentiment qu’un tribunal médiatique siège en permanence, où les procès à charge remplacent les débats d’idées.

De multiples dérives voient la morale, l’émotion, les attaques personnelles prendre le pas sur la réflexion, l’argumentation, la confrontation des analyses.

Le communautarisme a le vent en poupe, l’universalisme est vivement critiqué.

Cela n’est pas nouveau puisque, déjà dans les années 60 comme le rappelle le sociologue Philippe Portier, Deleuze, Guattari, Foucault présentaient l’universalisme comme mutilant et produisaient un discours de déconstruction des Lumières., appelant à retrouver les singularités, les identités dont les sujets sont porteurs. Ces idées seront reprises par la gauche dans les années 70 avec la défense des droits des minorités sexuelles opprimées et le droit des femmes.

Aujourd’hui, c’est l’importation de la cancel culture et  du mouvement woke, nouveau prêt-à-porter du « politiquement correct », qui fait vaciller les principes républicains et notamment la laïcité. Quid de l’égalité hommes – femmes quand celles qui se disent féministes militent en faveur du foulard islamique, symbole de la soumission à l’homme ? Que devient la fraternité quand les droits des communautés ethniques, de genre, de sexe, de religion aspirent à régenter notre existence ?

Dans quel monde sommes-nous entrés lorsque nous voyons des idées jugées hier réactionnaires devenir le propre de la pensée d’extrême-gauche voire d’une partie de la gauche et faire le lit de l’extrême-droite ?

Au nom de la lutte contre les discriminations et de la défense du droit des minorités, se commettent d’étonnants anachronismes pour tenter d’obtenir une réécriture de l’histoire, au nom des injustices subies et des blessures endurées. Est ainsi entretenue une confusion entre passé et présent, le discours scientifique devenant lui-même une opinion, opposable à n’importe quelle autre opinion. Tout devient fluide, nous vivons dans un monde où tout est remis en question, le genre, la race, les femmes, la langue, la vérité historique.

Encore récemment, la traduction des œuvres de la poétesse afro-américaine Amanda Gorman qui avait déclamé avec ferveur son poème The Hill We Climb, « la colline que nous gravissons », au moment de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, tourne à la polémique aux Pays-Bas et en Catalogne où les traducteurs sont récusés pour n’être ni femme ni noire.

 

On assiste de plus en plus au déploiement de l’intersectionnalité, une notion qui, en sociologie, désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de stratification, domination ou de discrimination dans une société : discriminations de sexe, de classe, de race, mais aussi de handicap ou d’orientation sexuelle.

Cette notion (qui fait le fond des discours militants antiracistes et néoféministes) fait valoir le caractère pluriel de la domination et des discriminations, elle associe et relie entre elles ces places d’exclusions. C’est le cas de la pensée décoloniale qu’accompagnent les thèses racialistes, indigénistes, communautaristes à quoi s’ajoute un relativisme culturel qui s’illustre dans la défense de la religion contre la laïcité, dans la propagation de la théorie d’un État « raciste systémique », héritage de la colonisation. On peut y ajouter l’écriture inclusive qui vandalise la langue française, comme le dénonce Alain Finkielkraut.

En somme, ce mot  d’intersectionnalité désigne le lieu où se focalise la convergence des luttes contre le sexisme, l'homophobie ou le racisme.

L’intersectionnalité instaure de nouvelles règles morales et impose des normes inédites. Il s’enracine, à l’évidence, dans le discours porté par la théorie du genre  que Eric Marty, auteur d’un livre passionnant intitulé Le sexe des Modernes Pensée du Neutre et théorie du genre (Seuil, 2021),  qualifie de « dernier grand message idéologique de l’Occident envoyé au reste du monde ».

Ce message stipule qu’il existe une intersection de la race et du genre, née de la conviction que la question raciale n’est pas seulement un complément aux discriminations de genre mais qu’elle lui est supérieure.

 

Le nouveau signifiant de race acquiert ainsi une fonction paradigmatique et fait de la différence raciale l’élément constitutif des sociétés humaines, rejetant l’hypothèse du caractère fondamental de la différence sexuelle, gommée par la certitude que la suprématie donnée à la différence sexuelle par l’Occident est une idéologie forgée par le pouvoir blanc pour exercer sa domination. Toute différence est rapportée à une discrimination.

L’identification à la victime constitue le point commun de ces différents discours nourris par le ressentiment, décrit par la philosophe Cynthia Fleury comme une rumination victimaire, dans son dernier essai Ci-gît l’amer. Cette rumination engendre une perception binaire et manichéenne du monde, réduit à une lutte entre dominés et dominants, entre victimes et coupables.

 

A ce mécanisme,  s’ajoute ce que Judith Butler, théoricienne américaine du genre, appelle la resignification c’est-à-dire une stratégie à visée subversive (le sous-titre du livre de Judith Butler, Trouble dans le genre, est : « Le féminisme et la subversion de l’identité ») consistant à s’approprier comme identité porteuse de fierté un terme initialement injuriant et offensant. Ce processus, écrit-elle, consiste à « s’approprier les termes mêmes par lesquels on a été insulté afin de les vider de leur charge d’humiliation et d’en tirer une affirmation » (cité par Eric Marty).

La victime ne l’est donc plus à partir du moment où elle se réapproprie l’infamie, la marque dégradante.

La diffusion de ce procédé est devenue virale.

 

Dans son livre, Eric Marty affirme que « la défense du voile, de l’excision, de la polygamie, des mesures d’infériorisation des femmes dans les cultures non occidentales ne relèvent pas d’un relativisme culturel né d’un respect pour l’altérité, mais bien d’un choix fondamental qui établit la position raciale comme le paradigme central de la pensée ». L’afroféministe Maboula Soumahoro le résume en affirmant que « la question raciale structure tout ». De même, on peut lire sous la plume de l’ex-footballeur Lilian Thuram que « la pensée blanche a beau se draper dans les valeurs de l’universalisme, concrètement, quotidiennement, elle les bafoue à chaque instant » (Charlie Hebdo du 12 mai 2021).

Du coup, se produit un prodigieux renversement des valeurs puisque les thèmes jusque là émancipateurs issus des Lumières … et de la « blanchité » se révèlent aujourd’hui, par leur radicalité, assujettissants et coloniaux. De surcroît, la propension à rendre l’autre responsable du mal dont on souffre emprisonne dans une vision punitive du problème puisque, pour que la souffrance cesse, il faudrait pouvoir punir les coupables.

 

La rancune mêlée d'hostilité à ce qui est identifié comme la cause d'une frustration engendre le ressentiment, une émotion consistant à « en vouloir à quelqu’un », à garder pendant longtemps une charge émotionnelle contre lui, jugé responsable de la blessure qui a été infligée.

Pour les militants de l’intersectionnalité, le ressentiment transforme alors tout mâle blanc en un oppresseur nuisible qui asservit les races, les femmes, les différences, les cultures, la langue …

Comment s’extraire du ressentiment et de ses effets délétères, comment le sublimer pour traiter cette maladie de la démocratie qu’est l’exclusion de l’autre?

Sublimer le ressentiment serait savoir y faire avec lui en l’utilisant pour nourrir sa création, propose Cynthia Fleury. Elle rappelle que, dans la vie, la vérité de l’être est d’être séparé et de ne jamais pouvoir combler les manques, qu’il n’existe pas de réparation totale, que nous sommes, chacun, chacune, des êtres troués .

Elle conçoit le ressentiment comme une conséquence de l’incapacité à renoncer à combler des manques, de la croyance que « la plénitude c’est le plein, alors qu’elle se situe du côté de la sublimation ».

Pour contrer le ressentiment, elle propose d’adopter la voie du poète Rilke : «De tous ses yeux, écrit-il, la créature voit l’Ouvert». « S’ouvrir, suggère-t-elle, tolérer l’incertitude, refuser le dogme, cultiver la pensée critique, pratiquer la vis comica, la force comique, le rire, qu’il soit léger ou noir, enseigner les humanités ».

Au fond, il s’agit de sortir de notre caverne ou de notre confinement en passant au tamis du regard des autres et de la confrontation au réel nos vérités, non pour remplacer celles d’hier par celles récemment acquises mais, en chaussantde nouvelles lunettes, tenter de comprendre le monde et reconstruire ce que nous avons le désir de reconstruire, en alliant le sensible et l’intelligible pour affronter la sortie de la caverne.

Nous n’avons pas d’autre choix  que d’avancer à l’aveuglette, que de nous mouvoir dans les interstices de l’incertain, de l’aléatoire, du problématique, du contingent, là où nous trouverons ou inventerons des réponses ne venant pas laminer l’autre.

Cette voie est à l’opposé de celle prônée par les adeptes de la post-vérité qui  propagent l’idée que les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles. Ils sapent les bases de tout réel débat politique et tirent profit de la démocratie tout en en déniant la valeur. En opérant des régressions consternantes, aussi bien épistémiques que politiques, ils choisissent de se replier sur des dogmes identitaires, en recourant le plus souvent à une philosophie de comptoir, propice aux amalgames et au populisme.

En gardant à l’esprit que le pire n’est jamais certain, n’ignorons pas cependant qu’il reste toujours à portée de main et que ce qui a été pourra se répéter.

N’oublions pas aussi que la démocratie a été conçue, créée et soutenue par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout et que le vrai contraire de la démocratie, comme l’énonçait Michel Foucault, n’est pas la tyrannie mais la démagogie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La cérémonie des Césars, une exhibition des "eaux dormantes et pourries de l’âme »

Publié le 21 Mars 2021 par Jean Mirguet dans Cinéma

Symbole de rêve et de partage autour du cinéma, la cérémonie est devenue une tribune corporatiste, analyse dans sa chronique Michel Guerrin, rédacteur en chef au « Monde ».

Beaucoup ont parlé de naufrage, voire de suicide collectif, après la cérémonie des Césars qui a eu lieu il y a une semaine à l’Olympia : vulgarité, nombrilisme, arrogance. Yann Barthès a résumé l’affaire dans son émission « Quotidien », sur TMC : vivement que les cinémas rouvrent pour oublier ce qu’il a vu. Soyons indulgent : la pandémie a de quoi rendre fou. Ce qui s’est passé vendredi 12 mars traduit une radicalité qui gagne le cinéma, la culture et l’époque. Une radicalité qui se vérifie dans ce basculement : de rêve et partage autour du cinéma, la cérémonie est devenue une tribune corporatiste. Le glissement n’a rien de nouveau, mais il s’exacerbe autour de la notion d’exception culturelle. Ce beau principe, porté par le slogan « l’art n’est pas une marchandise », a permis à la France, mieux que tout autre pays, de sauver son cinéma, ses librairies, sa créativité. Mais quand il est brandi à tout bout de champ, le monde culturel peut donner l’impression qu’il vit dans un monde à part. Ce n’est pas le meilleur moyen de fédérer le public – l’audience de cette édition fut la pire depuis dix ans. Le danger est de fragiliser les liens avec la société, qui voit moins la vitalité de la création que permet l’exception culturelle que les subventions conséquentes qui sont versées. 

Sans nuance ni légèreté

La détresse, la frustration et l’injustice qu’exprime la culture depuis la fermeture des cinémas ou théâtres sont légitimes. Ces sentiments furent répétés aux Césars. Mais sans nuance ni légèreté, sans un mot ou presque pour les personnels soignants ou les malades, beaucoup pour moquer la ministre Roselyne Bachelot. Le discours ambiant dans la bulle de l’Olympia, comme celui en cours dans des théâtres occupés, est surtout déconnecté de ce qui se passe dehors : des variants qui galopent et bouleversent le paysage de la pandémie. Admettons que les lieux culturels ne soient pas « dangereux ». Quel responsable politique prendrait le risque d’ouvrir cinémas ou lieux de spectacles ? Et puis le monde culturel sait qu’une réouverture dans des conditions draconiennes fait surgir mille questions autour de la sécurité, de la viabilité économique, des œuvres à programmer. D’une ville à l’autre, d’une salle à l’autre, d’un spectacle à l’autre, d’un film à l’autre, le casse-tête serait rude. 

L’autre question que soulèvent les Césars est la façon dont la cérémonie a muté en plate-forme politique. Le discours est monopolisé par les marges, comme sur les réseaux sociaux. Il est à sens unique, dans un climat radical-chic, au sens gauchiste, pour reprendre l’expression de Tom Wolfe, tirée d’un texte fameux de 1970. L’écrivain y décrivait par le menu la réception donnée par le compositeur Leonard Bernstein dans son duplex de Park Avenue, à New York, afin de lever des fonds en faveur des Black Panthers, qui dévoraient des canapés présentés par des serveuses (blanches, heureusement).

Si au moins la scène des Césars était un peu égratignée, comme a pu le faire l’humoriste Ricky Gervais lors des cinq cérémonies des Golden Globes qu’il a animées aux Etats-Unis… Ce dernier « se payait » les stars d’Hollywood, non « parce que c’est une bande de gauchos. Je suis moi-même de gauche. Je me suis moqué d’eux parce qu’ils portent leur progressisme comme une médaille ».

Aux Césars, comme ailleurs dans la culture, les propos et cibles sont si attendus que ça en devient lassant. Gênant, parfois. Faisant référence au projet de réforme de l’assurance-chômage, l’actrice Jeanne Balibar a dit que l’ancienne ministre du travail, Muriel Pénicaud, et la nouvelle, Elisabeth Borne, « s’occupent essentiellement de détruire chaque jour un peu plus la société ». Qu’aucun autre pays au monde n’injecte autant de milliards dans la culture ne compte pas.

L’humoriste Vincent Dedienne a justifié la cancel culture (interdire des œuvres dont les auteurs ont eu des mots ou actes « inappropriés ») en citant quatre phrases d’Hitler qui s’apparentent à une ode à la culture. Comprenez : voilà à quelle absurdité on arrive si, comme certains le demandent, par exemple les défenseurs de Roman Polanski, on dissocie un homme de son œuvre.

Puisqu’il goûte la cancel culture, on aimerait savoir, parmi des dizaines d’exemples, ce que pense Vincent Dedienne de la déprogrammation, il y a quelques mois, de l’exposition du peintre Philip Guston par quatre musées parmi les plus importants au monde au motif que ses tableaux antiracistes sur le Ku Klux Klan pourraient blesser les Noirs. Et ce qu’il pense du fait que le très respecté Mark Godfrey, un des responsables de la Tate Modern de Londres, sanctionné par son musée pour avoir critiqué cette mesure, vient d’annoncer sa démission.

Les Césars ont été diffusés par la chaîne Canal+, de Vincent Bolloré, qui aurait peu goûté la cérémonie. Ce dernier peut pourtant s’estimer heureux d’avoir été épargné. Comme l’a relevé l’humoriste Sophia Aram, le 15 mars sur France Inter, le patron qui fait travailler Eric Zemmour, qui s’en prend au droit d’auteur ou qui a licencié un comédien osant critiquer une émission de son groupe télévisuel, a curieusement été épargné par la gauche radical chic. Mais Canal+ est le premier financeur du cinéma (150 millions en 2020), on ne dit mot contre celui qui vous nourrit.

Pas un mot non plus sur la menace de Canal+ de quitter la TNT pour gagner le statut de plate-forme de streaming, ce qui lui permettrait de couper sec dans ses millions pour le cinéma (comme l’annonçait Le Figaro du 10 mars). La menace sent le coup de bluff, sauf que 130 cinéastes français ont signé le 10 mars une tribune dans Le Monde pour s’en inquiéter, d’autant que les films sont moins stratégiques pour Canal+ depuis que la chaîne a récupéré les droits de diffusion du football. Pas un sujet pour les Césars, qui préfèrent s’en prendre aux autres, pas à la famille. C’est plus commode.

 

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