Publié le 30 Avril 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
« Hommage" des Shadoks à tous ces « informés » qui à la télé, à la radio, dans les journaux palabrent, jacassent, pérorent ou pontifient en donnant leur opinion sur tout, alors qu’ils ne savent à peu près rien, que les données manquent, que la variation d’un paramètre peut tout changer.
Ils tournent en rond, comme dans les réseaux sociaux, quintessence de la com conformiste et panurgique...
Publié le 26 Avril 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Celles et ceux qui se donnent la peine de lire mon blog sont moyennement nombreux. Entre soixante et soixante-dix, me disent les statistiques d’Overblog.
Parmi celles et ceux-là, il en est qui me font savoir leur plaisir à me lire. Je les remercie de leur gentillesse. Je ne veux pas le cacher : elle me réjouit, elle flatte le narcissique qui sommeille en moi et elle m’encourage à poursuivre !
De la plupart des autres lecteurs, j’ai rarement des retours sous forme de commentaires. Je les comprends : noyés sous le flot de publications, ils n’ont pas toujours le temps ni le loisir de faire part de leurs observations.
Alors, pourquoi continuer à tenir ce blog ? Pour qui ?
Je dois avouer que je le fais d’abord pour moi, pour ordonner mes idées. Rendre compte de la manière dont je digère ce que je lis, entends et vois me paraissant être une manière, pas plus bête qu’une autre, d’appréhender ce qui agite mes semblables, sous un angle que j’essaye d’être un peu différent de ce qu’on a coutume de lire, d’entendre ou de voir.
Avec la survenue du confinement, je me suis attelé, comme de nombreux autres, à tenir une sorte de chronique des effets produits par ce huis clos étonnant puisqu’avec lui, l’omniprésence des autres autour de nous ne s’est jamais fait sentir aussi pressante ou peut-être même oppressante.
Dans son article publié dans le n°24 de Tracts de crise (Gallimard), la philosophe de France Culture, Adèle van Reeth fait ce même constat : « Quand je prends ma douche, écrit-elle, désormais, je sais qu’ils sont tous là, derrière le mur, de l’autre côté de la rue, à l’autre bout de la ville, tous, chez eux, et d’imaginer autant de corps amassés au même endroit au même moment me met mal à l’aise. Ils sont là ! Tous ! Leurs corps sont soudain trop présents. Jamais je ne m’étais imaginée entourée de tant de personnes à la fois, seule dans ma baignoire ».
Cette profusion de présence est étonnante.
Pourquoi cet excès ? Pour ne pas se laisser entraîner à tomber dans le vide ? Pour ne pas se perdre et risquer de se retrouver seul ?
Si le trop de présence insiste tant, c’est peut-être aussi qu’il masque l’inquiétude voire l’angoisse de l’absence, de l’abandon … ou de la mort. On pense à Winnicott qui, à propos de la pure présence dit à son patient Harry Guntrip, vers la fin de sa première séance: « Je n’ai rien de particulier à dire maintenant, mais si je ne dis pas quelque chose, vous pourriez commencer à ressentir que je ne suis pas là ».
Quel oubli toute cette présence voudrait-elle faire oublier ? Aurions-nous peur d’être demain nous-mêmes oubliés ?
Il faut se cultiver, s’occuper, lire, regarder des films, faire du sport, dessiner, visiter des expos virtuelles, etc, etc… Aurions-nous si peur de n’être pas occupés, d’être confrontés à la vacuité de nos agendas, à l’ennui ? Sommes-nous devenus des sujets boulimiques, qu’il faut remplir d’une multitude d’objets de consommation, en quête d’une satisfaction impossible à trouver ?
Il faut également savoir, vite, très vite, quitte à s’approprier le premier savoir readymade venu, circulant sur les réseaux sociaux : pour vaincre la peur de ne pas savoir ? pour triompher de la peur de l’incertitude ?
C’est quand l’Autre risque de venir à manquer que chacun de nous s’accroche encore davantage à lui. Tout le monde écoute alors tout le monde et, tous ensemble, nous formons une vaste chaîne de connectés pour la vie.
L’expérience du confinement nous rappelle cette évidence : nous n’existons pas les uns sans les autres. Le Huis Clos de Sartre l’illustre symboliquement : chaque nom est relié métonymiquement à l’autre par ses dernières ou ses premières lettres. GarcIN n’existe pas sans INés, et InÉS forme avec EStelle un autre maillon de la chaîne. Huis Clos est une version métaphorique de l’existence où chacun fait l’expérience de l’aliénation et vit l’épreuve de sa finitude.
Les nécessaires mesures de distanciation sociale, en mettant l’autre à distance, ne font que renforcer sa présence : quoiqu’il arrive, elle sera toujours celle d’un modèle, d’un objet, d’un associé ou d’un adversaire, comme Freud le rappelle dans son « Introduction » à Psychologie collective et analyse du moi.
Cette pandémie modifiera-t-elle la nature de nos liens à autrui ? Rien n’est moins certain.
A la fin de La Peste, alors que l’épidémie est terminée, Camus écrit du journaliste Rambert qu’il veut « faire comme tous ceux qui avaient l’air de croire, autour de lui, que la peste peut venir et repartir sans que le cœur des hommes en soit changé (…) Du port obscur montèrent les premières fusées des réjouissances officielles. La ville les salua par une longue et sourde exclamation. Cottard, Tarrou, ceux et celle que Rieux avait aimés et perdus, tous, morts ou coupables, étaient oubliés. Le vieux avait raison, les hommes étaient toujours les mêmes ».
Publié le 23 Avril 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Marie-Florence Artaux est art-thérapeute à l’ITEP de Méhon à Lunéville. Elle a publié Entre l’enfant et l’élève, L’écriture de soi, PUN, 1999 et La maison sur la tête, Écriture et position clinique en art-thérapie, L’Harmattan, 2015.
Les "Autoportraits de confinement" ont été publiés dans le petit journal du confinement de l’Itep. Photos de Gérard Franchetto.
1-Refuge de confinement :
Choisis un endroit que tu adores chez toi et prends une position « confinée » avec un masque si tu en as ou un foulard. Demande à quelqu’un de te photographier.
2-Technotrombines de confinement :
Choisis des objets de la nature ou des objets que tu aimes (portable, souris d’ordinateur, fourchette ….)Sur un fond noir ou de couleur, compose ton autoportrait avec un masque de confinement ou un foulard. Prends une photo.
3-Inventaires de confinement
Choisis une ou deux listes parmi ces inventaires à la manière de Seî Shonagon et énumère les choses importantes pour toi ou demande à quelqu’un de les écrire pour toi
Choses que tu adores faire en étant confiné chez toi
Choses extraordinaires vues et entendues en période de confinement
Choses ordinaires qui distraient dans les moments d’ennui
Choses et objets les plus précieux que tu garderais avec toi dans un confinement très long
Choses que tu ne voudrais plus faire après le temps de confinement
Choses qui remplissent d’angoisse
Choses qui font battre le coeur
Inventaire de M-Florence
Choses extraordinaires vues et entendues en période de confinement
3 chevreuils dans mon jardin
Des caddys remplis de papier WC
La rue pleine de chats qui dorment
Les bravos de fenêtre à fenêtre et de colline à colline à 20h pour les soignants
Nancy désert
Les professeurs du collège qui téléphonent à la maison et font des groupes WhatsApp
Des ordinateurs partout dans la maison pour le télétravail
Des messages qui rassurent
Enfants et adultes, si vous jouez le jeu, merci d’envoyer vos oeuvres de confinement : refuge, autoportraits et vos inventaires au journal de Méhon. Merci par avance… Nous devions recevoir une intervenante photographe. Peut-être pourrons-nous faire avec son aide, plus tard, un livre avec tous vos autoportraits de confinés ?
Publié le 16 Avril 2020
par Sabine Pocard
dansPeinture
Sabine Pocard, Le chant d’une enfant, coll. privée
"La peinture ordonne en moi quelque chose de perdu. On y trouve plusieurs visions imbriquées et répétitives que je traduis là, sous une forme narrative" .
Le chant d’une enfant.
Des géantes tournent en rond comme sur un manège dans une maison sans mur et à ciel ouvert.
Des chaises et une table apparaissent et disparaissent.
Des fleurs, à leur tour, sont prises dans le tourbillon.
Il faut les prendre une par une : les tiges se cassent, les pétales s’accumulent, se collent, tombent sur les robes de mes géantes.
Elles s’envolent vers le ciel, retombent sur les chaises ou sur le sol.
Les géantes tournent de plus en plus vite tandis que les chaises attendent, très sages.
Les fleurs poussent vers le ciel et la terre recueille celles qui sont tombées et qui jonchent le sol.
Les robes tournent,
je m’assois sur une chaise et je regarde : quand cela va-t-il s’arrêter ?
Ce sont maintenant des robes de mariées sans tête et sans mariés qui passent.
Les pétales éclaboussent les robes.
Des petits oursons abandonnés gisent par terre et l’on entend une voix de petite fille qui chante…
Ce sont, à présent, des bicyclettes qui tournent,
ailleurs dans un autre temps...
Une petite fille attendait son père sur sa bicyclette, mais il n’est jamais revenu…
Cette petite fille a mille ans.
Elle est debout… dans une attente éternelle.
Les géantes passent. Une nappe blanche couvre la table ronde, des coupes de champagne attendent les convives.
Une robe de mariée passe et d’autres encore…
L’herbe est très verte sur le sol.
Les chaises sont toujours vides.
Les fleurs poussent. La cendre tombe du ciel.
Les bicyclettes ne tournent plus.
Les géantes s’arrêtent aussi : elles sont noires de cendre…
Tout s’arrête. La lumière diminue...
Et puis on entend de la musique, les robes tournent de nouveau, cette fois comme au bal.
On attend quelque chose.
On entend une explosion :
c’est terminé, il ne reste plus rien. Juste le chant d’une enfant…
Publié le 13 Avril 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
L’inflation de la communication sur Internet est étourdissante. Tout et son contraire peuvent se dire, avis autorisés comme opinions infondées, jugements définitifs basés sur son seul ressenti comme énoncés scientifiques rigoureux. La parole, objet d’échange et de vitalité, déferle et comme l’exprime Régis Debray dans Le dire et le faire (Tracts de crise Gallimard n°44, 11/04/2020), elle « prolifère en même temps que le virus (...), tout se vaut et rien ne vaut, ce tourbillon de propos plus ou moins autorisés fait perdre la tête et le sens des choses ». L’usage démocratique du Net permet à chacun de donner son opinion sur tout, d’avoir un avis sur tout, y compris sur ce qu’il ignore ou fait mine d’ignorer.
Se savoir ignorant et se donner les allures du savant sont devenus compatibles. Croire savoir et savoir sont confondus, comme si la différence de nature entre l’ignorance et le savoir se trouvait sacrifiée sur l’autel de l’égalitarisme, maladie chronique de la démocratie dans laquelle domine le « tout à l’ego », selon la formule percutante de Régis Debray. « Croire savoir alors même qu’on sait ne pas savoir, telle me semble être devenue la véritable pathologie du savoir », écrit Etienne Klein (« Je ne suis pas médecin, mais je… », Tracts de crise Gallimard n°25, 31/03/2020)
Il n’est pas nécessaire d’être passé par la psychanalyse pour avoir appris que savoir, c’est aussi ne pas savoir, ne pas être dépositaire d’un tout savoir. Tout chercheur, tout scientifique sait reconnaître ce qui fait trou dans ses connaissances, ce qui implique une forme d’humilité et de modestie compétente qu’on aimerait trouver plus souvent dans le foisonnement de ce qui circule sur Internet. Si la science est science, c’est que, par nature, elle n’affirme jamais rien définitivement, qu’elle est sujet à contestation, à dispute, à controverse : ni objet de foi, ni objet de croyance.
Dans un récent Lacan Quotidien (n°879), Caroline Doucet émet l’hypothèse que ce déchaînement de paroles pourrait bien être consécutif à la levée de refoulement provoquée par le confinement : parole libérée, parole décomplexée dont les médias nous ont tant vanté les mérites depuis le mouvement des gilets jaunes, il y a 18 mois … Parole à tout va qui, depuis quelques décennies, alimente un processus critique d’affaiblissement du crédit accordé aux discours scientifiques et de suspicion de plus en plus marquée à l’endroit des formes d’expressions institutionnelles. C’est le déclin de l’homme public au profit de l’homme privé.
En conclusion de son article, Etienne Klein se demande si, « en la matière, la catastrophe sanitaire que nous traversons pourrait changer la donne ? Cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. Dans Le Théâtre et son double, Antonin Artaud faisait remarquer que la peste a ceci de commun avec le théâtre qu’elle pousse les humains à se voir tels qu’ils sont : « Elle fait tomber le masque (sic !), écrivait-il, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. » En marge des ravages qu’il a déjà faits et qu’il va continuer à répandre, le petit coronavirus nous poussera-t-il à relativiser notre relativisme ? À considérer que tous les discours ne se valent pas, que certains sont moins vrais que d’autres ? Allons-nous finir grâce à lui par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ? ».
Publié le 5 Avril 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Celles et ceux qui fréquentent les réseaux sociaux, Facebook en particulier, auront certainement noté l’inflation du nombre de partages réalisés par les Internautes depuis le début du confinement.
Les contenus partagés sont d’une variété infinie et couvrent tous les champs du savoir, du plus pointu à l’ignorance la plus crasse. C’est tantôt une vidéo, tantôt un article, parfois une pétition, de temps en temps des photos de son plat préféré. On y trouve de tout, des belles découvertes, des magnifiques trouvailles comme de crapuleuses fake news et des posts nauséabonds.
Chacun peut trouver son compte dans cette sorte de mutualisation des savoirs voire de don distribué et mis en commun. Mais, quelles sont nos motivations à partager du contenu et quelles conséquences attendons-nous de la publication d’un contenu ?
Qui partage ?
Beaucoup de personnes partagent du contenu, mais pour des raisons différentes. Une étude nous apprend que, dans 48% des cas, le partage d’un contenu est fait pour divertir et intéresser ses contacts. 17% de nos contacts publient dans le but d’attirer notre attention sur un sujet qui leur tient à coeur. Pour 13% des utilisateurs, le but recherché est avant tout de transmettre un sentiment (joie, tristesse, colère).
Plus de la moitié (55%) des personnes qui partagent du contenu sur Facebook le font avec un but altruiste. Ils se sentent concernés par le côté utile qu’apporte leur publication à leurs amis.
D’une manière générale, les femmes ont tendance à plus partager que les hommes (26%). 18% des utilisateurs partagent du contenu plus d’une fois par jour, et 5% plus de quatre fois par jour. Cette dernière tranche tend à être plus audacieuse dans le choix des contenus puisqu’ils ont moins tendance à éviter les controverses (43%) et encore moins les sujets politiques (90%). En revanche, 42% des utilisateurs Facebook font attention à leur image lorsqu’ils partagent contre 31% de la population.
Cette pratique révèle les intérêts, les goûts de l’Internaute partageur. Elle donne également une indication concernant son rapport au monde voire même sa subjectivité.
Lorsqu’on partage un contenu, on délègue à un autre, l’auteur initial du contenu, le soin de communiquer à ses correspondants une opinion, un jugement, une perception, un choix esthétique, musical, etc… auquel on s’identifie ou qu’on s’est approprié comme quelque chose qui nous représente, qui nous reflète.
En prélevant une partie de ce qu’on possède pour en faire don à quelqu’un d’autre, le partage opère un transfert ou une transmission dans l’intention, avouée ou non, d’avoir une relation avec d’autres.
Ce qui motive ce don est un double intérêt : l’intérêt pour soi et l’intérêt pour l’autre. Ce qui amène l’essayiste Etienne Autant à écrire dans son article, « Le partage, un nouveau paradigme » (Revue du Mauss, n°35), que « nous sommes là en présence de l’ambiguïté des motivations qui poussent les hommes et les peuples à entrer en relation, pour le meilleur quand ils font preuve de bienveillance et décident de s’associer et de partager, pour le pire quand ils font preuve de malveillance et cherchent à se détruire : à tout moment, ils peuvent basculer de l’un à l’autre ».
Enfin, le contenu partagé est un artifice voire quelque chose comme un camouflage, qui permet de transmettre un message sans avoir à parler en son nom propre tout en disant quelque chose de soi. Le partage se présente donc comme un langage dont le décryptage nécessite le passage par un autre langage.
Publié le 29 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Tel un raz de marée, le coronavirus a fait effraction dans nos vies, privées et publiques, dans notre illusion d’invulnérabilité. Cet événement, aux conséquences possiblement traumatisantes, vient bouleverser nos existences et perturber nos émotions.
Or, cette effraction divise autant qu’elle rassemble : une brève incursion dans l’étymologie et les racines du mot et de ses dérivés le démontre.
Le Dictionnaire historique de la langue française indique que ce mot déjà ancien, puisque attesté une première fois au XVe siècle est un dérivé du latin classique effractus , participe passé de effringere signifiant rompre, briser, ouvrir par effraction. Frangere a donné to break en Anglais et brechen en allemand.
Aujourd’hui, c’est un terme juridique qui désigne un bris de clôture fait en vue de pénétrer dans une propriété publique ou privée. Il se dit également au figuré pour « violation d’un domaine réservé (mental, religieux, artistique…), notamment dans les expressions par effraction, sans effraction.
Le terme « fraction » a la même origine, en particulier dans son sens liturgique qui désigne l’action de briser le pain eucharistique : la « fraction du pain » (Luc 24,35), premier nom de la messe évangélique.
On trouve sur le site de la Conférence des Evêques de France ce commentaire : « La fraction du pain est éminemment une action symbolique. Cela signifie que le symbole n’est pas dans l’objet, le pain, mais dans ce qui est fait avec cet objet, avec ce pain consacré (…) Il signifie que nous qui sommes nombreux, en communiant à l’unique pain de vie, qui est le Christ, nous devenons un seul corps (1 Corinthien 10, 17).” »
“Puisqu’il y a un seul pain, la multitude que nous sommes est un seul corps, car nous avons tous part à un seul pain.” (Saint Paul aux Corinthiens, 10,17). L’unique pain mis en parts fait des participants un unique corps.
Loin de moi voire très loin de moi, l’idée de donner un sens religieux à ce qui se passe actuellement, mais que l’on soit ou non croyant, cette opération de rompre le pain, cette fraction s’imposent comme un acte unificateur, rassembleur, un acte qui permet que, nous les multiples disparates, nous qui sommes tous des exceptions ou des « épars désassortis », selon l’expression de Lacan, puissions nous relier, former un unique ensemble … et supporter de vivre seul à plusieurs.
Dés lors, le Covid-19, ce réel qui fait effraction, a un double effet paradoxal :
- il brise les liens entre les personnes (hospitalisations, séparations consécutives au confinement, multiplication des polémiques) voire traumatise.
- simultanément, il rassemble les personnes (déploiement de nouvelles solidarités et de l’entraide), constituant ainsi une forme de protection contre la désunification et produisant du commun.
Ce paradoxe interroge ce qu’est un lien, constitué de continuité et de discontinuité, mais jamais idéalement et paresseusement harmonieux.
Dans la reconfiguration et la réinvention des liens à laquelle nous assistons, le numérique et le téléphone jouent un grand rôle : cf. l’intensification des échanges via internet, des écrits, des photos, des conversations... « Bizarrement, je ressens une certaine chaleur », constate Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine. « Les gens se demandent des nouvelles les uns des autres, entre collègues,... Il y a une proximité qui s'installe, un surcroît de civilité, de politesse, on est content de voir que l'autre est bien portant. Il y a pour le moment une revivification des liens humains, qui passe étrangement par la technostructure ».
Le souci de l'autre est au cœur des échanges ; apparaissent des formes de solidarité nouvelles entre voisins et amis.
Ce confinement présente tous les traits d'une vaste expérience commune et se présente comme une nouvelle référence collective voire une nouvelle norme. L’avenir dira si elle se perpétuera dans le temps … Que dit Nietzsche du commun ? Dans Par-delà le Bien et le Mal, il écrit : « Qu'est-ce en fin de compte que l'on appelle « commun » ? Les mots sont des symboles sonores pour désigner des idées, mais les idées sont des signes imagés, plus ou moins précis, de sensations qui reviennent fréquemment et simultanément, de groupes de sensations. Il ne suffit pas, pour se comprendre mutuellement, d'employer les mêmes mots ; il faut encore employer les mêmes mots pour désigner la même sorte d'expériences intérieures, il faut enfin avoir en commun certaines expériences. C'est pourquoi les gens d'un même peuple se comprennent mieux entre eux que ceux qui appartiennent à des peuples différents, même si ces derniers usent de la même langue ; ou plutôt, quand des hommes ont longtemps vécu ensemble dans des conditions identiques, sous le même climat, sur le même sol, courant les mêmes dangers, ayant les mêmes besoins, faisant le même travail, il en naît quelque chose qui « se comprend » : un peuple. Dans toutes les âmes un même nombre d'expériences revenant fréquemment a pris le dessus sur des expériences qui se répètent plus rarement : sur elles on se comprend vite, et de plus en plus vite - l'histoire du langage est l'histoire d'un processus d'abréviation».
Publié le 27 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Grâce à Internet et parce que les lieux d’exposition sont fermés, la revue Esprit nous propose, sous la plume de JF Bouthors, de diriger notre regard vers d’autres horizons que l’horizon épidémiologique.
« Natures mortes, que ces bouquets de fleurs ? À vrai dire, non. L’artiste affirme que les « genres » de la peinture classiques ne l’intéressent pas et on veut bien le croire. Ce qu’il recherche, ce qu’il expérimente, c’est la vie même de la peinture. Ce que fait une couleur ici, une autre là, un trait ou une tâche. Une forme de vertige dans l’espace de la toile. Nous voyons des anémones, certes, mais ce sont d’abord des gestes de peintre, des choix de peintre, la peinture « en apesanteur ». Ici, le corps du peintre entre en jeu. C’est parce qu’il passe à l’acte, parce qu’il exécute ce que sa vision lui inspire, que l’œuvre advient. La peinture est certes cosa mentale, comme le soutenait Léonard de Vinci, mais elle est tout autant une affaire de toucher, de tact, une opération tactile, par laquelle ce qui est vu se trouve donné à voir autrement. Transmis et transformé.
L’échelle, à elle seule, suffit à signifier le dépassement de l’objet représenté. Les « anémones » de Damien Cabanes sont bien plus grandes que celles qu’il a eues, pendant un moment, sous les yeux. En ce sens, peindre sur le motif n’est pas l’essentiel. Et la dimension elle-même est presque un détail. Ce qui compte, ce n’est pas tant l’objet en lui-même, cette fleur particulière, que la vision du peintre, la projection de cette vision sur la toile. Mais ce qui opère alors, c’est aussi le silence de l’atelier, la solitude de l’artiste au travail, les vibrations qui l’animent. Et ce n’est pas tout, puisque la toile, finalement, appelle notre propre regard, qui demande notre investissement de ces taches, de ces lignes, de ces à-plats, de ces flottements ou de ces immobilités, de sorte que se dessine notre propre vision, que se manifeste à partir d’eux notre imaginaire, nos émotions. Ainsi la peinture devient-elle une machine à nous révéler. On pourrait même dire que c’est elle qui nous regarde et nous dévoile. Et soudain, comme le disait Lacan cité par Damien Cabanes, nous sommes dans le tableau.
Cette petite leçon de peinture que nous délivre Damien Cabanes – ce que l’on a lu ici s’inspire des paroles qu’il a confiées à son galeriste pour présenter son travail – est fort précieuse dans ces moments où nous pourrions nous replier étroitement sur l’inquiétude légitime que suscite en nous la situation dans laquelle nous plonge l’épidémie du Covid-19. Ce que l’artiste expérimente nous est offert comme une délivrance. Non pas un moyen de nous soustraire à l’épreuve, mais une possibilité d’élargir notre manière de voir, de sentir, de penser, pour inventer d’autres partages, très vitaux pour nos esprits, au-delà des seules nécessités sanitaires et économiques. »
Publié le 23 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
La déclaration de guerre contre le coronavirus a donc été proclamée.
Un réel a été nommé, avec retard, diront certains. Mais il fallait compter, comme le remarque la psychanalyste Marie-Hélène Brousse, avec la possibilité de nos concitoyens de subjectiver ce réel, de se l’approprier, ce que de trop nombreux Français n’ont pas encore accompli.
Les habitudes ont la vie dure, elles n’aiment pas être dérangées, aussi est-on tenté de continuer à vivre comme si rien n’avait changé. Albert Camus le traduit ainsi dans La Peste : « Les gens avaient d’abord accepté d’être coupés de l’extérieur comme ils auraient accepté n’importe quel ennui temporaire qui ne dérangerait que quelques unes de leurs habitudes. Mais, soudain conscients d’une sorte de séquestration, sous le couvercle du ciel où l’été commençait de grésiller, ils sentaient confusément que cette réclusion menaçait toute leur vie ».
Ou alors, « on dirait, écrit Alain Badiou dans un texte récent (« Sur la situation épidémique ») que l’épreuve épidémique dissout partout l’activité intrinsèque à la Raison, et qu’elle oblige les sujets à revenir aux tristes effets – mysticisme, fabulations, prières, prophéties et malédictions – dont le Moyen-Age était coutumier quand la peste balayait les territoires ».
La force des habitudes nous met provisoirement à l’abri de la confrontation au réel qui nous percute puis il faut nous rende à l’évidence : ces habitudes faites de confort, de satisfactions diverses, il nous faut les limiter, les brider.
Arrive alors le confinement, équivalent d’une expérience de perte de nos façons de vivre et de perte de certaines de nos libertés. Il nous oblige à l’invention d’un savoir y faire inédit et particulier pour chacun d’entre nous.