Publié le 23 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansConfinement
Les récits d'anticipation apocalyptique peuvent-ils nous aider ? C’est la question que pose le journaliste Guillaume Ledit sur le site Slate.
Depuis le début de la pandémie, Contagion de Steven Soderbergh (2011) est devenu un des films les plus téléchargés (illégalement). Il évoque le destin de plusieurs personnages frappés par un virus mortel.
Les confinés que nous sommes devenus joueraient-ils à se faire peur ou, grâce à l’effet cathartique produit, serait-ce-ce un moyen de traiter les angoisses produites par le traumatisme du Covid-19 ?
Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée et auteur de Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d'apocalypse, précise que ces dernières permettent de «mettre à distance pour ne pas céder à la panique» et «nous donnent des modèles d'action en nous permettant de penser collectivement ce qui nous arrive».
«Lire ou regarder ce type d'œuvres nous décale de l'évidence du quotidien en décadrant notre perception » complète-t-il. C'est ce besoin de sortir de l'urgence du quotidien qui ferait que beaucoup se sont mis à relire La Peste de Camus.
«Tout ce qu'on vit aujourd'hui, on a l'impression de l'avoir déjà vu, déjà lu. Se plonger dans une fiction permet de dégonfler certaines peurs irrationnelles», affirme-t-il. Il ajoute que «les fictions d'apocalypse nous apprennent qu'il ne sert à rien de céder à la panique et de réveiller les tentations du chacun pour soi. Parce qu'on peut tous avoir des réflexes survivalistes, et que c'est cela qu'il faut désamorcer. Lire ou regarder ces fictions peut nous encourager à ne pas vivre nos précautions sur un mode égoïste et sécuritaire, mais à nous montrer plus solidaires et partageurs.»
«Il n'y a pas de territoire protégé, pas de manière absolument sûre de se prémunir des risques. Les risques, ce sont les autres, et on ne peut pas vivre sans eux. La réclusion absolue n'existe pas. Ce que disent les fictions apocalyptiques, c'est que la solidarité est plus productive que le repli individualiste», analyse Jean-Paul Engélibert
«Penser la catastrophe dès maintenant nous oblige à agir pour prévenir celle de demain. Si l'on pense que l'apocalypse surviendra de toute façon, c'est paralysant, décourageant. Alors que penser que la catastrophe est déjà présente nous permet de nous donner les moyens pour prévenir ce qu'elle peut devenir demain. Et on a, grâce aux fictions d'apocalypse, une alternative !»
Si vous avez envie de vous plonger dans une atmosphère apocalyptique, quelques idées de fiction :
Le Décaméron de Boccace, qui date du XIVe siècle.
Le Journal de l'année de la peste de Daniel Defoe, publié en 1721
Le Dernier Homme, de la romancière Margaret Atwood, publié en 2003,
Après quatre jours de confinement chauds et ensoleillés desquels se dégageait un sentiment d’irréalité : un soleil générateur de vie délivrant généreusement sa chaleur sur un monde où la mort rôde, le froid et la grisaille sont revenus. Je trouve que ça aide, la météo est davantage conforme à l’esprit du temps … mais, je sais qu’il n’en va pas ainsi pour toutes et tous.
Je relis La Peste … est-ce vraiment le moment pour relire ce chef d’œuvre ??
Dans les premières pages, Camus écrit que « nos concitoyens à cet égard étaient comme tout le monde, ils pensaient à eux-mêmes, autrement dit ils étaient humanistes : ils ne croyaient pas aux fléaux. Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu’ils n’ont pas pris leurs précautions ».
Un mauvais rêve ou bientôt un cauchemar ? Le Covid-19 est-il entrain de barrer l’avenir ? On n’en sait rien, on voudrait savoir de quoi demain sera fait avec, comme l’écrit Camus « le désir déraisonnable de revenir en arrière ou au contraire de presser la marche du temps, ces flèches brûlantes de la mémoire ».
Les médias et leurs conseilleurs ne lésinent pas sur les conseils pour confinophiles : ils veulent rassurer et qui leur reprocherait ? Mais tout cela a une tonalité un peu puérile voire invite à une certaine régression, vous ne trouvez pas ? Ne sommes-nous pas pris pour de grands enfants, en attente d’être réconfortés par une bonne maman ? Une bonne maman, c’est un peu le contraire d’une « mère suffisamment bonne », ni trop ni pas assez, une good enough mother, comme l’exprimait le psychanalyste Winnicott : ni trop absente ni trop envahissante.
Quoiqu’il en soit, avec le Covid-19, nous avons reçu un choc. Cet événement n’est pas quelque chose à quoi nous pouvons assister en spectateurs, nous sommes embarqués et peut-être en serons-nous transformés subjectivement … pour notre bien ?
Publié le 18 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansEthique
Je suis psychologue et psychanalyste, exerçant en activité libérale. Comme l’ensemble de mes collègues, j’ai fermé mon cabinet à la suite des mesures de confinement décidées par le gouvernement.
A mes patients, j’ai proposé la possibilité de consultations soit téléphoniques soit via Skype.
Mais, compte-tenu des inévitables problèmes psychologiques que le confinement risque de produire chez nombre de personnes ainsi que la pression psychologique à laquelle sont soumis les personnels de santé, la mise en place d’une consultation psychologique gratuite m’est apparue nécessaire, ne serait-ce que pour prendre ma part à la nécessaire solidarité dont actuellement chacun d’entre nous devrait faire preuve.
J’ai donc téléphoné à SFR dont je suis client de longue date pour leur demander s’il leur était possible de me fournir gracieusement un téléphone portable et une ligne dédiée, au titre justement de la solidarité. La réponse de l’opérateur m’a laissé pantois : après plusieurs minutes d’attente (le temps qu’il en réfère à un « responsable »), il m’a proposé plusieurs modalités d’abonnement comme si j’étais un simple client habituel à qui était proposé une offre commerciale !
J’ai reprécisé et expliqué ma demande : rien n’y a fait, je me suis fait poliment retoqué, au nom de la seule logique commerciale et l’on m’a proposé de prendre contact avec d’autres opérateurs !
Bravo SFR et son sens de la solidarité : ces gens-là ne sont manifestement intéressés que par leur seul intérêt mercantile.
J’ai trouvé une autre solution en diffusant sur les réseaux sociaux et à mes contacts l’annonce de la création d’une permanence psy gratuite via Skype.
Publié le 17 Mars 2020
par Jean Mirguet
dansPsychanalyse
Pour les personnes confrontées à des difficultés psychologiques liées au confinement, je propose ponctuellement des consultations via Skype, à titre gracieux, les mardis de 14h à 16h. Adresse de contact : jeanmirguet@yahoo.fr Il va de soi que mon offre s’adresse tout aussi bien aux personnels soignants. Je suis psychologue et psychanalyste, installé à Epinal. Merci de partager.
La publication récente par le Canard Enchaîné d’extraits d’une interview de Françoise Dolto en 1979 et de son livre L’enfant, le juge et la psychanalyse (1999) a déclenché une polémique et alimenté la chasse aux sorcières et sorciers psychanalystes, accusés, dans le contexte de l’affaire Gabriel Matzneff, de soutenir la pédophilie et de faire montre de « cruauté ».
La réalisatrice Sophie Robert, fer de lance de ceux qui dans la mouvance du Livre noir de la psychanalyse (2005) continuent à instruire le procès de la psychanalyse, s’acharne avec beaucoup de violence et de haine contre Dolto et les psychanalystes considérés comme des gens dangereux. Qu’est-ce qui motive ce fanatisme qui nourrit ses interventions destructrices ? Le discrédit systématique jeté sur la psychanalyse apporte-t-il quelque chose à la science ? Rend-il service aux patients et à leurs familles ? Certainement non.
Rappelons que trois des psychanalystes interviewés dans son documentaire Le Mur (2011) avaient assigné la réalisatrice en justice, estimant avoir été « piégés » dans « une entreprise polémique destinée à ridiculiser la psychanalyse ». Les juges de la cour d’appel de Douai ont reconnu l’existence de ce piège mais ont estimé qu'« aucune dénaturation fautive » de leurs propos ne pouvait être retenue contre la réalisatrice.
Reste que, malgré la manipulation de Sophie Robert, ce qui a été dit par les psychanalystes l’a bien été. Or, qu’il s’agisse de ces propos ou de ceux de Françoise Dolto, la question qui est posée à travers ces différentes affaires est celle des effets de la parole publique des psychanalystes : quand un psychanalyste s’adresse, par le canal d’un média, à une multitude, il s’adresse à « tous », il ne s’adresse plus à « un » en particulier, ce qui ne va pas sans poser problème. Lacan disait que parler « c’est avant tout parler à d’autres. Cela paraît simple, mais peu évident car à quels autres le psychanalyste s’adresse-t-il quand il parle en dehors de la cure ?
Si Dolto s’est montrée imprudente dans son expression publique, si des psychanalystes se sont montrés maladroits en estimant leurs auditeurs sur la même longueur d’onde qu’eux, si on parle de l’inconscient comme s’il s’agissait du conscient, nul doute que d’inévitables malentendus surgiront. On peut rappeler ici le propos de Lacan à propos de l’anamnèse psychanalytique où « il ne s’agit pas de réalité mais de vérité, parce que c'est l'effet d'une parole pleine de réordonner les contingences passées en leur donnant le sens des nécessités à venir, telles que les constitue le peu de liberté par où le sujet les fait présentes ». Dans l’intervention publique d’un psychanalyste qui parle de l’inconscient, il ne s’agit pas non plus de réalité mais de vérité. Or, faute d’une adresse à un sujet particulier, le risque est grand de confondre les deux.
Dans un Tribune du Monde (16 janvier 2020), la psychanalyste Claude Halmos – qui a travaillé avec Françoise Dolto – rappelle que, par exemple, un enfant peut inconsciemment, parce qu’il les aime, accepter de ses parents des choses dont il souffre ; or, cela n’a rien à voir avec les chercher consciemment. Elle ajoute que, faute de distinguer les émotions et la sexualité de l’enfant de celles des adultes, on entretient ce que Sandor Ferenczi nommait « la confusion des langues ». C’est ainsi que « séduire » n’a pas, dans la langue des enfants, le même sens que dans celle des adultes. Lorsqu’une enfant en attente d’affection consent aux attitudes de « tendresse » d’un adulte perçu comme protecteur, le risque peut être réel de laisser se mettre en place une relation de séduction voire de jeu amoureux entre l’enfant et cet adulte lorsque ce-dernier prétend répondre aux attentes de l’enfant en lui imposant ses propres désirs de manière traumatique. Un enfant n’a pas, autant qu’un adulte, les moyens psychiques de dire non, de refuser.
Cela, Françoise Dolto le disait, l’enseignait mais il aurait sans doute fallu qu’elle prenne davantage de précautions quand elle affirmait à propos d’un enfant victime de violences sexuelles que, peut-être sans l’avoir cherché, l’enfant en était complice. Comme si « désirer » et « souhaiter » étaient équivalents. Or, on peut tout-à-fait ne pas souhaiter ce que nous désirons. A ne pas expliciter cette distinction, on risque de graves équivoques.
Deux exemples de conceptions différentes voire diamétralement opposées de l’intervention publique de psychanalystes.
D’une part, Claude Halmos qui tient une chronique régulière sur France Info et un courrier des lecteurs dans Psychologies Magazine. Elle estime avoir une double mission. La première, par rapport à ceux qui l’écoutent ou la lisent, qui consiste à leur apporter une information, suffisamment sérieuse et accessible pour constituer pour eux un outil qui leur permette, en réfléchissant à leurs problèmes autrement qu'ils ne l'ont fait jusque-là, de les prendre en main et de les résoudre. Ce n'est pas fondamentalement différent, dit-elle, de ce qu’elle fait dans son cabinet. Car être psychanalyste, c'est aider chaque patient à trouver les clefs qui ouvriront la porte de la prison dans laquelle son histoire l'a enfermé. La seconde mission, par rapport à la psychanalyse, dont elle veut, sans la trahir ni la galvauder, faire connaître au plus grand nombre le message.
C’est, explique-t-elle, un exercice à hauts risques : il faut à la fois donner des informations générales et faire entendre qu'elles ne peuvent rendre compte de la singularité d'un être, et cela exige la clarté - indispensable - du discours pour faire oublier la complexité des problèmes.
D’autre part, Gérard Miller qui, sur son site officiel (sic !), affirme n’avoir jamais mimé la pratique analytique devant une caméra et n’avoir jamais pris place à côté de quiconque apportait sa souffrance aux projecteurs, en attendant d’un psy de passage qu’il l’analyse ou la soulage. Sa stratégie pour ne pas perdre son âme : finasser, répondre à côté, entretenir le malentendu, jouer au chat et à la souris. En tant que tel, le psychanalyste ne peut rien faire dans les médias, ajoute-t-il, ne doit rien faire, sinon une chose : témoigner qu’il y a de la psychanalyse… ailleurs, laisser entrevoir au public qu’il y a quelque part, dans cette société vouée à la standardisation, une pratique digne et respectable, qui se voue, elle, au désir dans ce qu’il a de plus singulier.
Dans la première leçon d’introduction à la psychanalyse, qu’il donna entre 1915 et 1917 dans un amphithéâtre de la clinique psychiatrique de l’hôpital de Vienne, Freud commença ainsi sa prise de parole publique : « Mesdames et messieurs, je ne sais pas ce que vous pouvez savoir, les uns et les autres, sur la psychanalyse par vos lectures ou par ouï-dire. Mais je suis tenu par l’intitulé annoncé de vous traiter comme si vous ne saviez rien ». Il poursuivit sa leçon en proposant d’« exposer les imperfections qui s’attachent nécessairement à l’enseignement de la psychanalyse et les difficultés qui s’opposent à l’acquisition d’un jugement propre ».
La psychanalyse ne se transmet donc pas, il n’y a pas une bonne façon de la transmettre. L’application ou le savoir-faire n’ont rien à voir dans cet impossible. Ce qui se transmet c’est l’impossibilité de la transmission, perspective à soutenir vaille que vaille.
Pourtant si, néanmoins, il reste quelque chose à transmettre de la psychanalyse et de son enseignement, y compris publiquement, c’est la voie du style. Lacan affirme qu’elle est la seule formation qui nous serve dans le travail de la transmission, celle « par où la vérité (du désir) la plus cachée se manifeste dans les révolutions de la culture ».
Dans le style, il y a le bien-dire et « la belle manière » dont Baltasar Gracian écrit dans L’Art de la prudence, qu’elle « supplée à tout, dore le refus, adoucit ce qu’il y a d’aigre dans la vérité ; elle ôte les rides à la vieillesse. Le commentfait beaucoup en toutes choses. Une manière dégagée enchante les esprits, et fait tout l’ornement de la vie », sachant que « ce qui est bien dit se dit en peu ».
Publié le 3 Février 2020
par Michel Brun
dansPolitique
Via la sphère médiatique, tout le monde sait que la jeune Mila, âgée de 16 ans, vient de vertement répliquer par des propos blasphématoires ciblant l’Islam à un harcèlement sexuel outrancier qui avait fini par l’exaspérer. Et ce qui aurait dû demeurer une affaire privée a connu une telle enflure que Mila a fini par faire l’objet d’innombrables menaces de mort sur les réseaux sociaux. L’opinion s’en est émue. Jusqu’à une ministre, qui , mise au courant, s’est pris les pieds dans une erreur de logique en désignant sur les ondes le blasphème comme une atteinte à la liberté de conscience. Et la justice s’est même emparée de l’affaire au point que Mila aurait pu être poursuivie pour incitation à la haine raciale. Mais, de manière avisée, le Parquet de Vienne a décidé de classer sans suite l’enquête entamée sous ce chef d’accusation.
Au-delà de ce remue-méninges nauséeux il me parait utile de revenir sur les accusations de racisme en général qui sont le plus souvent une facilité pour tenter de museler toute critique comportementale, religieuse, ou idéologique visant un groupe humain ou des individus en particulier. Le terme de racisme a été dévié de son sens originel. Il a connu une extension abusive, sachant qu’il désigne initialement un jugement de valeur stigmatisant l’infériorité supposée d’une race par rapport à une autre . Nous en avons l’illustration parfaite avec Arthur de Gobineau et son Essai sur l’inégalité des races paru en 1853.
Il est notoire que Gobineau a largement contribué à inspirer les théories nazies et le fantasme d’une race supérieure dont les sujets les plus représentatifs seraient les Aryens blonds aux yeux bleus, et dolicocéphales.
Il aura fallu attendre un certain nombre d’années et d’avancées scientifiques, notamment en matière d’anthropologie et de génétique, pour démontrer qu’il n’y avait qu’une seule race humaine se subdivisant en de multiples ethnies. Sans qu’il soit désormais possible de prouver que telle ou telle ethnie soit supérieure ou inférieure à une autre en raison de ses caractéristiques morphologiques, intellectuelles, ou culturelles. Et sauf preuve du contraire, nous savons que le berceau de l’humanité est l’Afrique, à partir de laquelle l’espèce humaine a migré sur toute la surface de la planète.
Il serait en outre stupide de qualifier de racisme la critique des exactions commises par les islamistes chiites d’Iran au nom de la Charia, quand on sait que les Iraniens appartiennent majoritairement au groupe dit « caucasien », qui est le même que celui des européens de souche...
En conclusion, l’expression de la liberté de penser, au prix de l’accusation de racisme, ne doit pas craindre de froisser quelques « susceptibilités ». L’auto-censure sous prétexte de racisme est une lâcheté sociologique qui profite aux extrémistes de tous poils. Quant à « ne pas mettre d’huile sur le feu », c’est renoncer à l’exercice de la pensée critique au nom d’un alibi, la paix sociale. Mais nos dirigeants ne veulent pas savoir que leur électorat est fragile et que certains citoyens commencent à s’armer, au propre ou au figuré, en prévision de la prochaine Saint Barthélemy.
Publié le 16 Janvier 2020
par Jean Mirguet
dansPolitique
Une fois n’est pas coutume : le journal Le Monde, dont la ligne éditoriale est le plus souvent anti-Macron, donne la parole au politiste Christian Lequesne qui, dans sa tribune du 15 janvier, rappelle qu’Emmanuel Macron a été élu pour sortir la France de l’inertie.
A l’opposé de ceux qui attribuent à Macron une pensée managériale c’est-à-dire une pensée qui vise le « zéro problème » pour ne déranger personne, au détriment du changement, C. Lequesne affirme que l’agenda des réformes lancé par le Président répond à l’inertie du quinquennat précédent. D’où son élection, gagnée pour sortir de cette inertie.
Les responsables gouvernementaux comme les syndicats associent trop souvent les négociations du social à des manœuvres trompeuses dans lesquelles négocier équivaut à se faire avoir par le partenaire. En somme, le compromis devient synonyme de compromission, et les négociations conduisent immanquablement à des impasses.
Aujourd’hui, la violence du rapport de forces, le choix de la castagne et de la casse empêchent la négociation et la recherche d’un compromis d’aboutir : c’est fort regrettable et il serait temps de renoncer au cocktail explosif composé de la technocratie d’Etat omnisciente et de la nostalgique lutte des classes. Cela débouche à coup sûr sur le populisme, définit dans cet article comme fruit de l’opposition entre un peuple pur sachant de quoi est fait le tragique de la vie et la lutte, et des élites qui en ignoreraient tout.
C. Lequesne y insiste : il est faux d’affirmer que la France est un pays dans lequel tout le monde accepte comme une fatalité que le progrès social passe obligatoirement par le blocage et la violence. Nombreux sont nos concitoyens qui considèrent, à l’inverse, qu’il s’agit d’un conservatisme archaïque, sclérosé dans ses corporatismes et desservant notre pays – mais les médias n’en disent pas grand chose -, surtout quand il vise à torpiller la réforme d’une politique publique aussi essentielle que le régime des retraites.
Au lieu de présenter le pragmatisme comme un renoncement au politique ou comme une dérive managériale, au nom d’une tradition politique prétendument ancestrale, il serait préférable d’en faire une valeur … pour sortir la France de l’inertie.
A lire cette excellente chronique de Brice Couturier du 1er janvier sur France Culture : quand les "ingénieurs du chaos", sèment les germes de la guerre civile et tentent de fusionner extrême droite et extrême gauche
Les manipulateurs d'opinion sont à l'oeuvre, afin de déstabiliser nos démocraties. Cyniques et experts en technologies numériques ; ils sont vraiment dangereux.
"L’auteur du troisième livre que je voudrais recommander à nos auditeurs en ce début d’année, est un habitué de cette émission, Giuliano da Empoli. Il a publié, cette année, chez Lattès, un ouvrage, vivant et clair, très éclairant sur les technologies de manipulation de l’opinion. Son titre : Les ingénieurs du chaos. C’est une enquête fort bien menée sur les fameux « spin-doctors » ou « technologues de la politique », comme on dit en Russie.
Les nouveaux docteur Fomalour de la politique
Ces gens, qui se nomment Steve Bannon, Milo Yannopoulos, ou Arthur Finkelstein sont parvenus à faire triompher aux élections des thèmes ou des candidats inattendus et invraisemblables. L’auteur les appelle « les nouveaux docteurs Folamour de la politique. »
Agréger les colères et les peurs.
Ce sont d’abord des champions de l’algorithme, puis des géomètres des passions populaires, experts en théories complotistes. Le fond de leur technique consiste à agréger des colères et des peurs, afin de les transmuer en mouvements d’opinion.
Mais leur arme capitale, c’est la dérision, la bouffonnerie, contre laquelle l’argument rationnel ne peut que venir s’écraser. On pense à l’épisode de Black Mirror, intitulé le Show de Waldo, qui montre l’impuissance des politiciens classiques, normaux, face à l’humour déstabilisateur d’un personnage virtuel, sarcastique, vulgaire et méchant – en l’occurrence, un petit ours manipulé par un comédien raté, en quête de revanche sur la vie.
5 Etoiles et le "laboratoire italien".
L’Italie a été le laboratoire politique du monde, explique da Empoli. Il n’est donc pas étonnant que son livre commence par ce pays. Car c’est là qu’ont été expérimentés, en avant-première, par un informaticien, Gianroberto Casaleggio, les nouvelles techniques de manipulation de masse.
Il a conçu un software qui permettait d’organiser des discussions sur le thème de la corruption des élites. Un algorithme repère les slogans les plus repris. L’allure générale du site paraissait entièrement libre et déstructurée. En réalité, Casaleggio contrôlait son architecture de manière obsessionnelle. Sa théorie ? « Une fourmi ne doit pas savoir comment fonctionne la fourmilière. »
« Les algorithmes mis au point par les ingénieurs du chaos, écrit da Empoli, donnent à chacun l’impression d’être au cœur d’un soulèvement historique, d’être enfin devenu acteur de l’histoire. » Ainsi naquit le Mouvement 5 Etoiles. »
Une vocation totalitaire.
« Le mouvement 5 Etoiles a une vocation explicitement totalitaire, écrit Giuliano da Empoli, dans le sens qu’il prétend représenter non pas une partie, mais la totalité du peuple. » Il ne cherche pas vraiment à entrer dans le jeu parlementaire classique – un système qu’il juge dépassé, mais à « conduire l’Italie vers un nouveau régime politique : la démocratie directe, dans laquelle les représentants des citoyens disparaissent » et où les décisions sont censées émaner directement du « peuple », qui s’exprimerait à tout moment, grâce aux sites... contrôlés par le mouvement.
Comme on sait, à présent, les Cinq Etoiles ont pâli en Italie. Et c’est un populisme plus classique, clairement situé à l’extrême droite, celui de Matteo Salvini, qui a directement bénéficié de la désaffection de ses électeurs.
La rage, le levier grâce auquel installer des populistes aux commandes...
Pour prendre le pouvoir, ils misent sur à la rage, selon da Empoli, « l’affect narcissique par excellence, qui naît d’une sensation de solitude et d’impuissance. » Plus les gens se sentent menacés par des phénomènes qu’ils ne comprennent, ni ne contrôlent, plus ce ressort est puissant.
L’art des spin-doctor populistes consiste à amplifier cette rage et à la diriger contre ce qu’ils appellent « les élites » - élus, experts, représentants d’une institution, porteurs d’uniformes… Le jeu de massacre prend pour cible tout détenteur d’une autorité.
La rage est un bon moyen d’accrocher l’attention des surfeurs de l’Internet. « Là, vous allez être vraiment scandalisé », leur promet-on ici. « Attendez-vous au pire avec cette histoire », ailleurs. Les réseaux sociaux entretiennent spontanément l’indignation et la colère. Les ingénieurs du chaos connaissent l’art d’exacerber les conflits, leur objectif, c’est la polarisation. Ils sèment les germes de la guerre civile, afin de récolter les fruits du ressentiment. Les « épidémies de colère » qui déstabilisent nos démocraties sont entretenues par des opérateurs parfaitement conscients de ce qu’ils font.
Une droite radicale nouvelle, vulgaire, outrancière et disruptive.
Prenez Steve Bannon, le maître ès-com de Trump ; ou Milo Yannopoulos. Voilà des personnages authentiquement disruptifs. Ils adorent choquer, transgresser, scandaliser. La droite radicale nouvelle, celle de l’ère d’Internet ne ressemble en rien à celle d’autrefois. Elle cultive la vulgarité, fanfaronne, défie les conventions. Et ça plaît !
Le plus grand danger qui menace nos démocraties libérales, conclut l’auteur de ce livre, Les ingénieurs du chaos, c’est la fusion des populismes d’extrême droite et d’extrême gauche. Et dans le contexte chaotique qui est à présent le nôtre, il suffit d’un événement infime, inattendu, d’un cygne noir, pour précipiter ce cocktail. Il peut se révéler détonnant."
Alors qu’est célébré le quarantième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, de nouveaux murs se dressent, témoignant comme l’écrit Pierre Manent dans La Raison des nations. Réflexions sur la démocratie en Europe (cité par Alain Finkielkraut dans son récent A la première personne) de « l’impénétrabilité réciproque des communautés humaines en dépit de la prodigieuse et toujours croissante facilité des communications » : choc des cultures à l’intérieur des communautés nationales.
Un climat de clivages s’est installé ces derniers mois, répandant son lot de divisions, d’excommunications, de rejets, de violence. Le dégagisme s’invite partout, qu’il soit celui des gilets jaunes ou celui de la volonté d’exclure la psychanalyse de la Cité.
En atteste le brûlot de la réalisatrice Sophie Robert qui, dans une tribune récente de L’Obs et du Figaro, soutenue par de nombreux signataires psy, instruit contre la psychanalyse un véritable procès idéologique, aux forts relents d’inquisition : est exigée l’interdiction de son enseignement à l’Université, de sa présence dans les hôpitaux, partout où elle constitue une orientation de travail … en somme, il faudrait épurer ces différents lieux de la référence à l’invention freudienne.
Procédés inquisitoriaux
La psychanalyse n’est pas la seule à souffrir de ces procédés inquisitoriaux qui « tentent de s’imposer insidieusement dans notre République, comme l’exprime Elisabeth Badinter, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme voire la sécession ».
Il est aisé d’en établir une série :
- Déjà en 1988, le cinéma incendié à Saint-Michel par des intégristes catholiques en croisade contre La Dernière Tentation du Christ, de Martin Scorsese.
- Les attentats de 2015.
- En mars de cette année, une représentation des Suppliantes d’Eschyle, dont la mise en scène était signée d’un universitaire réputé, avait été annulée à la suite des menaces de groupes selon lesquels cette mise en scène était « colonialiste, afrophobe et raciste ». La pièce a été représentée sans problème deux mois plus tard dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne.
- En octobre, la Sorbonne suspendait un séminaire sur la radicalisation islamique, destiné à des fonctionnaires, des élus, des imams. Il était accusé par des associations islamistes et des syndicats gauchistes de professeurs et d’étudiants d’être une « stigmatisation des musulmans ».
- Le même mois, l’université de Bordeaux annulait une conférence de Sylviane Agacinski, opposée à la GPA, sur « l’être humain à l’époque de la reproductibilité technique ». Un communiqué, signé de Riposte Trans, Association des jeunes et étudiant-e-s LGBT de Bordeaux, Solidaires étudiant-e-s, Collectif étudiant-e-s anti-patriarcat, estimait que la conférencière était une « homophobe notoire » et menaçait de mettre tout en œuvre afin que cette conférence n’ait pas lieu. A la suite de nombreuses protestations, l’université annonçait fin octobre que cette conférence serait reprogrammée...
Comptables et responsables d’un domaine incessamment menacé
Dans une Tribune publiée dans Le Monde du 4 novembre, un collectif d’universitaires (dont Pierre Nora et Marcel Gauchet) indique que ces épisodes ne sont que les plus notoires parmi d’autres pressions plus insidieuses ou qui tentent d’imposer par la force leurs convictions militantes, dans la tradition des manoeuvres totalitaires du XXe siècle.
Les menées anti psychanalyse s’inscrivent dans cette logique des revendications identitaires et d’exclusion. Il serait vain de croire que, face à ce problème politique, les réactions légitimes d’indignation des psychanalystes auront le moindre effet car ce qui est en jeu aujourd’hui va bien au-delà de l’avenir de la psychanalyse et du devenir des psychanalystes.
Face à la multiplication des murs de censure, nous voici, psychanalystes et non-psychanalystes, tirés brutalement de notre sommeil et confrontés à la conscience d’être, selon Péguy, « les héritiers et les administrateurs comptables et responsables d’un domaine incessamment menacé ».
Alain Finkielkraut, dans le livre cité plus haut, l’écrit avec justesse : « L’identité dont nous nous sentons dépositaires n’est pas l’acceptation béate d’un déterminisme, c’est, dans la lignée de Péguy et, plus prés de nous, de Saint Exupéry, un certain arrangement qui demande d’autant plus de soin qu’il tient à un fil : « De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? » demande l’auteur de Terre des Hommes. Et il précise : « Autant que des Êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle (…) ».
Le politiquement correct, une novlangue
Nostalgie du passé ? Mal du pays d’avant ? Mélancolie voire amertume de néo-conservateur ? On se tromperait en posant ce diagnostic car, à la vérité, il s’agit de l’inquiétude concernant la survivance de notre communauté historique d’appartenance qui voit certains de ses membres se prévaloir de l’autorité d’interdire et d’imposer ses croyances aux autres.
Cette pression s’exerce dans un contexte de passion de l’égalitarisme qui anime notre époque et qui se traduit dans le refus de toute forme de prééminence et d’élitisme, dans la négation de toute compétence spécialisée, dans le relativisme affirmé au nom des différences culturelles. Ce rejet des hiérarchies s’exprime dans la novlangue du Politiquement Correct dont Carlo Strenger, dans Le mépris civilisé, définit les principes fondamentaux : égalité en droit de toutes les cultures, de tous les systèmes de croyance, de tous les modes d’existence et interdiction par principe de critiquer d’autres cultures du point de vue moral ou épistémologique. Toutes les opinions et toutes les formes de croyance doivent être respectées à parts égales, position devenue singulièrement dominante au sein de la gauche, « paralysée par la règle du politiquement correct où toute critique d’autres cultures est assimilée à un impérialisme euro centrique ».
Or, paradoxalement, en exacerbant simultanément la haine de la différence et sa revendication, le Politiquement Correct est devenu la maladie chronique de la démocratie. C’est la thèse soutenue par Isabelle Berbéris dans L’art du politiquement correct : à mesure que s’accroit l’égalité, la démocratie accroit la virulence du rejet de la différence. La différence est sacrifiée sur l’autel de l’égalité, revendiquée par les tenants du différentialisme qui réclament l’égalité, non pas au-delà des différences, mais dans l’affirmation exacerbée de ces dernières. Il y a là une réelle consanguinité qui risque de mener à ce qu’Orwell appelait le groupthink, « la pensée de groupe », quand ce qui prime est le désir d’unanimité.
Ce qui en résulte est l’impossibilité d’une vie en commun, d’où ces oukases, ces fatwas prononcés à l’encontre de la psychanalyse, de tel ou tel conférencier, de telle ou telle œuvre d’art.
Le mépris civilisé de Carlo Strenger
Au syntagme « politiquement correct », Carlo Strenger propose de substituer celui de « mépris civilisé » c’est-à-dire la capacité à s’inscrire en faux contre des credo, des comportements et des valeurs, dès lors qu’ils nous apparaissent irrationnels, immoraux, incohérents ou inhumains.
Ce mépris est civilisé à la condition d’une part de reposer sur une argumentation fondée sur des connaissances précises, d’autre part d’être dirigé contre des opinions, credo ou valeurs, et jamais contre les individus qui les professent.
Ce mépris fondé en raison n’a rien à voir avec l’Inquisition : mépris sans haine ni déshumanisation, il témoigne de notre dignité d’être civilisé, critique et libre face aux systèmes de croyance et de valeur que, raisonnablement, nous ne cautionnons pas.
Cette éthique est celle de la démocratie, régime conçu, créé et soutenu par des hommes qui savent qu’ils ne savent pas tout. Dans ses « Réflexions sur une démocratie sans catéchisme», Camus écrivait que « le démocrate est modeste, il avoue une certaine part d’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné, et à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter ».
Force est de constater que, de nos jours, une nouvelle espèce de démocrate a vu le jour, composée de nouveaux bigots qui construisent une opposition du Bien contre le Mal en sortant du champ politique pour nous entraîner dans celui du religieux. C’est pourquoi, à la fin de son A la première personne, Alain Finkielkraut déplore que notre temps soit caractérisé non par l’évitement apeuré des querelles mais par la pratique féroce de l’excommunication dans laquelle les bien-pensants du politiquement correct « s’arrogent le monopole de la parole légitime ».
Se pourrait-il que les dangers encourus par la planète et les bouleversements climatiques qui les accompagnent produisent alors ce climat lourd, tendu, parfois irrespirable et stressant qui appauvrit et dessèche la pensée ??