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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Elections municipales : la question urbaine mise sur la touche

Publié le 8 Mars 2014 par Jean Mirguet dans Villes

A lire les déclarations des divers candidats aux municipales à Nancy, on découvre un catalogue de bonnes intentions mais les idées nouvelles et/ou originales ne sont pas au rendez-vous. Pas d’utopie qui fasse rêver, pas de projets qui, en changeant la ville, changent la vie ; pourtant, la ville n’est pas un si mauvais théâtre d’opération pour participer à la transformation des rapports sociaux.

Les situationnistes, avec Guy Debord, à leur tête, l’avaient bien compris. Dès le début des années 1950, ils affirmaient, comme le rappelle le philosophe Bruce Bégout (Suburbia, éditions Inculte, 2013), que l’espace urbain n’était pas simplement pour eux un « décor » mais le lieu d’affirmation de la conscience de soi ; c’est parmi les rues et les murs que se joue la lutte pour l’affirmation des désirs. Le peintre, écrivain et psychogéographe Ivan Chtcheglov écrivait, en 1953, dans son Formulaire pour un urbanisme nouveau : « Nous nous ennuyons dans les villes, il n’y a plus de temple du soleil (…) Il faut se fatiguer salement pour découvrir encore des mystères sur les pancartes de la voie publique, dernier état de l’humour et de la poésie ». « L’architecture froide » gouverne et mène aux « loisirs ennuyés ». Sa fonctionnalité exclut le mystère des petites choses mal fichues, désuètes, étranges.

La ville est devenue une machine à résider, circuler, travailler, consommer dont l’urbanisme utilitaire est commandé par une conception industrielle et mécanique de la vie, sur fond de religion économique du moindre coût.

Pour les situationnistes, un nom incarne cette modernisation bureaucratique : Le Corbusier, à qui est reproché son approche fonctionnaliste, réductrice et anti-poétique de la ville. En effet, pour le célèbre architecte et urbaniste, la clef de tout est la puissance ordonnatrice du tracé régulier. Il faut redonner cohérence et rationaliser les espaces biscornus. La géométrie est la base. A l’homme standard répondent les bâtiments standard.

Les situationnistes interprètent cette rationalité comme un rigorisme moral, mise en acte de l’éthique protestante. Le purisme esthétique de l’architecture moderne, écrit Bruce Bégout, touche au puritanisme moral. Il ajoute que le goût de la ligne droite, en laquelle consiste toute la morale personnelle de Le Corbusier, témoigne de cette volonté expresse de supprimer ce qui, par ses arabesques, ses courbes et ses obliques, sort du droit chemin et menace le juste. De la courbe, en effet, Le Corbusier disait qu’elle est « ruineuse, difficile et dangereuse ».

Mais, on retiendra surtout que cette moralisation géométrique de l’espace public n’est rien d’autre, pour les situationnistes, qu’une manière de se mettre au service du maintien de l’ordre.

Sous l’organisation méthodique de l’espace, règne une volonté de contrôle des déplacements. Pas de venelles mais des esplanades dégagées, des avenues larges : par sa forme, l’architecture moderne s’oppose à la possibilité de manifestations et de soulèvements. Elle isole les habitants les uns des autres et fabrique de la docilité, du renoncement.

Dans cette critique radicale de l’urbanisme moderne, les situationnistes disqualifient la fonctionnalisation, la moralisation, la militarisation et la marchandisation de l’espace urbain.

A lire et relire les textes percutants des situationnistes, on mesure la tiédeur et la frilosité des projets de ceux qui, aujourd’hui, travaillent à remporter nos suffrages. Sur le fond, et hormis leur appartenance à un parti politique, on ne perçoit pas bien ce qui les différencie et ce qu’ils ambitionnent en matière de vie urbaine.

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De quoi le paparazzi est-il le nom ?

Publié le 4 Mars 2014 par Jean Mirguet dans Expositions

C’est avec cette expression empruntée à Alain Badiou que Clément Chéroux, commissaire de l’exposition Paparazzi ! Photographes, stars et artistes et conservateur au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, chef de cabinet de la photographie, précise dans le catalogue de l’exposition, les critères qui ont guidé le choix iconographique des images présentées actuellement au Centre Pompidou-Metz : d’une part les photographies de paparazzi sont volées et d’autre part le sujet en est une célébrité. Sont donc exclues les images de stars réalisées lors de séances de pose ou les photos volées de personnes anonymes. L’exposition confronte deux attitudes : celle des paparazzis qui veulent faire toute la lumière sur les célébrités et ces dernières qui tentent de préserver la part d’ombre de leur vie privée.

A peine inaugurée, l’exposition suscite déjà de nombreuses polémiques et les réactions outrées et scandalisées de ceux qui ont vu l’exposition et d’autres qui, ne l’ayant pas vu, réagissent de manière épidermique au seul énoncé du mot honni de paparazzi ! Or, si l’exposition explore la nature du phénomène paparazzi, elle ne prend parti ni pour ni contre. Elle choisit de montrer le travail de ceux qui, le plus souvent, sont considérés comme le rebut des photographes.

Même si on situe la naissance du phénomène paparazzi dans la Rome des années 1960, son invention n’est attribuable à personne en particulier. Elle est le produit d’une curiosité aussi vieille que l’humanité, consistant à désirer connaître la vie de celles et ceux qui sont le plus en vue, de tout savoir des grands de ce monde. Cette curiosité n’est pas sans rapport avec la curiosité de l’enfant pour la vie sexuelle de ses parents, c’est pourquoi, avec leurs photos qui font scandale, les paparazzis satisfont les pulsions scopiques ou le voyeurisme que cultive l’attrait pour la transparence, propre à notre époque.

Toutefois, ce goût du public pour l’indiscrétion et le caché ne date pas d’aujourd’hui. Bien avant la presse people, le Mercure galant se faisait fort, en 1672 déjà, d’alimenter le désir de tout savoir des curieux concernant les gens célèbres. Aujourd’hui, un nouveau monde a succédé à l’ancien : l’image s’est substituée au texte.

Clément Chéroux distingue deux types de paparazzis. Les premiers photographient de loin ; chasseurs à l’affût discrets et incognito, usant de tous les stratagèmes possibles pour ne pas être repérés, ils sont généralement cachés et armés d’un téléobjectif.

Les seconds, plus agressifs et culottés opèrent de près, au contact de leur sujet, utilisant le plus souvent un flash, comme Henri Cartier-Bresson dans les années 1930 ou William Klein après-guerre. En somme, « une photographie d’apostrophe », comme la nomme Clément Chéroux.

C’est le cas des paparazzis opérant à Los Angeles, lieu par excellence du star system. Le photographe et journaliste Olivier Mirguet, dans son travail sur les dispositifs de contrôle physique ou symbolique dans l’espace urbain, souligne en quoi, compte-tenu de la législation sur le droit à l’image, la pratique des paparazzi français se différencie de celle de leurs collègues de Los Angeles,. A Hollywood, le droit à l’image, assimilé en France à la notion de vie privée, n’existe pas ; les célébrités ne peuvent donc s’opposer à l’utilisation commerciale de leur image quand les photos sont prises dans la rue.

Alors que les grands prix internationaux du photojournalisme comme le World Press Photo ou le Pulitzer récompensent plutôt les reporters de guerre, ils ignorent les paparazzis. Ce clivage se retrouve dans le grand public pour qui le paparazzi, poltron et déloyal représente l’envers du correspondant de guerre, valeureux et désintéressé. Dans la réalité, les choses ne sont pas si tranchées car il existe beaucoup de photographes qui pratiquent alternativement les deux activités. Ainsi, Jacques Langevin qui a photographié les derniers moments de Lady Di est également un grand reporter ayant couvert la plupart des grands événements des dernières décennies (chute du mur de Berlin, Tian’anmen, guerres du Golfe et d’Irak, génocide rwandais, etc…). Nick Ut, lauréat du Pulitzer 1973 pour sa photo de la petite fille hurlant de douleur alors qu’elle fuit son village bombardé au napalm, est aussi celui qui, en 2007, shoote Paris Hilton pleurant dans sa voiture alors qu’elle vient d’être condamnée à 23 jours de prison pour infraction au code de la route.

Certains paparazzis sont d’authentiques voyous et le revendiquent fièrement, n’hésitant pas à monter des coups et à piéger des stars. Clément Chéroux affirme que nombre d’entre eux sont hostiles au système du show business, en particulier ses stars d’un jour, personnalités sans véritable talent et subitement catapultées sous les sunlights. Beaucoup, s’ignorant situationnistes, exècrent la société du spectacle.

Certes, la plupart des paparazzis ne sont pas des artistes mais il faut reconnaître que leurs images possèdent souvent de réelles qualités plastiques. Il existe de ce fait, écrit Clément Chéroux, non pas un art paparazzi mais une esthétique paparazzi. Andy Warhol le confirme, lui qui juge les photos de stars de cinéma des années 1940 si belles qu’elles en deviennent « les photos les plus géniales du monde ». Ou Helmut Newton pour qui les clichés faits de Jackie Onassis nue « sont parmi les plus troublants de ce siècle ».

Pour Clément Chéroux, l’esthétique paparazzi concerne les artistes car elle propose des formes visuelles nouvelles et interroge la société contemporaine sur son rapport aux médias, au spectacle et à la célébrité. Il en va ainsi du pop art ou du postmodernisme dont les artistes ont beaucoup emprunté aux photographies réalisées par des paparazzis.

En témoigne le travail du photographe Olivier Mirguet qui, attentif aux changements de statut de l’image, repense l’esthétique de photographies de paparazzis jugées inexploitables par les agences, en les recadrant. Grâce à ce « détournement », il prend le contre-pied des clichés people traditionnels et propose une possible alternative à la toute-puissance des médias, d’où émerge une signification nouvelle adressée à d’autres destinataires.

A voir également les réalisations humoristiques d'Alison Jackson qui, au moyen de sosies, met en scène les stars dans des situations improbables puis les photographie à la manière des paparazzis. Ces scoops imaginaires démontrent l’irrésistible fascination du voyeurisme.

Tout compte fait, le paparazzisme est devenu aujourd’hui un genre, estime Clément Chéroux, une catégorie stylistique à part entière.

Cela constitue une des excellentes raisons pour ne pas manquer cette étonnante exposition, présentée dans la Galerie 3 du Centre Pompidou-Metz jusqu’au 9 juin 2014.

De quoi le paparazzi est-il le nom ?
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Pompidou Metz présente une exposition inédite dédiée à la photographie paparazzi

Publié le 26 Février 2014 par Jean Mirguet dans Expositions

Du 26 février au 9 juin, le centre Pompidou-Metz consacre une exposition sans précédent au phénomène et à l’esthétique de la photographie paparazzi, à travers plus de 600 œuvres (photographie, peinture, vidéo, sculpture, installation, etc.)

Couvrant cinquante ans de célébrités prises dans l'objectif, Paparazzi ! Photographes, stars et artistes rend compte du travail du paparazzi, mouton noir et figure indigne de la profession de photographe, en examinant les liens complexes et fascinants qui se forment entre le photographe et son sujet, et en révélant l'influence paparazzi sur la photographie de mode.

La figure du paparazzi a été inventée par Federico Fellini en 1960. Le nom est une contraction de "Pappataci" (moustiques) et «ragazzi» (ruffians). Le paparazzi est dépeint comme un anti-héros post-moderne et depuis La Dolce Vita, il est devenu l'une des figures mythiques de la culture populaire.

En associant certains des plus grands noms du genre tels Ron Galella, Pascal Rostain et Bruno Mouron, Tazio Secchiaroli, avec des réflexions de Richard Avedon, Raymond Depardon, William Klein, Gerhard Richter, Cindy Sherman et Andy Warhol, Paparazzi ! Photographes, stars et artistes vise à définir une esthétique paparazzi.

La profession de paparazzi est plus complexe qu'il n'y paraît car il serait simpliste de le réduire au rôle du méchant harceleur qui pourchasse son innocente proie. La relation entre l’un et l’autre est marquée par beaucoup d’ambivalence. De surcroît, le paparazzi se doit d’être ingénieux, posséder des qualités de montage, compte-tenu des opérations délicates et à haut risque auxquelles il est confronté. Chacun a ses trucs de métier, des histoires à raconter. Tout cela forme un ensemble qui raconte la grande histoire du paparazzisme.

En pénétrant les coulisses du monde paparazzi, on découvrira une série d'entretiens avec des paparazzi, une présentation de leurs outils (y compris les caméras espion, longues focales et déguisements) et les photographies de Francis Apesteguy, Olivier Mirguet, Jessica Dimmock, Christophe Beauregard ainsi qu’un extrait du film Reporters de Raymond Depardon.

A voir également des extraits de films de Dario Argento, Federico Fellini, Brian De Palma, Louis Malle et Andrzej Zulawski, des années 1930 à aujourd'hui qui révèlent la perception du paparazzi par le public comme une figure solitaire, souvent proche de celle du looser, antipathique car traquant sa proie et dépourvu de morale ou de scrupules, et donc difficile à aimer, négation de la figure plus noble du correspondant de guerre.

De quoi faire grincer des dents ceux qui, comme Mazarine Pingeot, jugent la photographie paparazziste être une déliquescence, une mise en échec du geste artistique, puisque, dans son expérience, elle s’est retrouvée transformée en bête de foire sous la forme d’une image faisant écran à toute forme d’intériorité.

Du fait de l’indifférenciation croissante entre vie publique et vie privée, souvent jugée comme étant une menace pour la démocratie, cette exposition arrive à point nommé pour ceux qui, avec ou sans a priori, se risqueront à la visiter.

La mannequin Kate Moss immortalisée par Bruno Mouron lors de la Fashion Week, à Paris, en 1992. (Bruno Mouron/Agence Sphinx.)

La mannequin Kate Moss immortalisée par Bruno Mouron lors de la Fashion Week, à Paris, en 1992. (Bruno Mouron/Agence Sphinx.)

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La Californie à sec

Publié le 20 Février 2014 par Jean Mirguet dans Californie

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Les Français de la Silicon Valley

Publié le 12 Février 2014 par Jean Mirguet dans Californie

Lors de sa visite d'Etat à Washington, le président Hollande s'est rendu dans la Silicon Valley, auprès des entreprises françaises qui y prospèrent. C'est le cas de Fruition, une start-up qui propose aux exploitations vinicoles des capteurs à installer sur les vignes. Un reportage d’Olivier Mirguet et Coralie Garandeau pour Arte Journal.

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Alerte sur les publications scientifiques

Publié le 5 Février 2014 par Jean Mirguet

Article publié ce mercredi dans la version électronique de La Toile de l’éducation :

Lourd ménage. Un vent de désabonnement aux plus prestigieuses revues scientifiques a saisi les grandes universités de recherches. Ainsi, l'université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC Paris-VI) annonçait le 13 janvier sur son site : « En 2014, l'UPMC ne sera plus abonnée à la version électronique de la revueScience. Malgré l'importance de cette revue pour la communauté scientifique, cette décision a été prise en raison de l'augmentation inacceptable imposée par l'éditeur du tarif pour 2014. En effet, après une première proposition à 100 %, l'éditeur est revenu à une offre plus raisonnable à + 47 %. » Mais ce n'est qu'un des exemples. L'université Paris-Descartes a procédé aussi à un lourd ménage parmi ses abonnements, comme l'annoncent le site Rue 89 et Sauvons l'université.

Une crise inévitable. Le phénomène n'est pas exclusivement français : la même épidémie touche le Québec et l'université de Montréal : « [Dans un contexte de] compressions budgétaires imposées par le gouvernement du Québec [...], les bibliothèques[de l'université de Montréal] viennent d'annoncer que leurs abonnements à 1142 périodiques de la collection Wiley Online Library – qui en compte 1510 au total – seront annulés à la fin du mois de janvier 2014. L'Université de Montréal précise que "depuis 1986, le budget consacré aux périodiques dans les grandes universités nord-américaines a crû quatre fois plus vite que l'inflation. Ce rythme étant intenable à long terme, une crise était inévitable." » Quand ce n'est pas tout simplement la fermeture, comme l'annonce Le Monde, de 7 universités canadiennes dont le contenu a été mis au pilon.

« Concentration quasi monopolistique ». La solution : les archives ouvertes notamment sur le Web grâce au libre accès (« open access»), une politique encouragée par l'Europe avec la création de la Bibliothèque scientifique numérique. Cette politique, qui veut couper l'herbe sous le pied des éditeurs internationaux, peine à se mettre en place en raison de l'opposition des éditeurs scientifiques. Seules 15 % à 20 % des publications sont en libre dépôt. « La position de concentration quasi monopolistique des éditeurs scientifiques conduit à une hausse des coûts sans rapport avec l'inflation ni même avec le cout réel [...]. Nous, les auteurs, nous payons à tous les étages, nous finançons la recherche, on offre nos droits d'auteur puis on doit les racheter [...]. Il est temps de nous réapproprier nos droits d'auteur, ce qui nous appartient », lançait le président de la conférence des présidents d'universités, Jean-Loup Salzmann, fortement applaudi le 24 janvier 2013 lors des cinquièmesJournées de l'open access organisée par Couperin, le consortium universitaire de publications numériques. Une proposition de loivisant à consacrer le caractère public des œuvres de l'esprit produites par des agents publics ou financée par le public a été déposée à l'Assemblée nationale le 21 novembre 2013.

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"Sans titre", de Sabine Pocard, peintre

Publié le 27 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Expositions

Sans titre : c’est le nom qu’a donné l’artiste à sa toile. C’est un portrait : un grand visage ovoïde qui regarde, celui d’une jeune femme probablement, mais il y a un doute, peut-être s’agit-il d’un jeune homme. Des yeux ouverts et profonds scrutent l’espace. Du visage émane une puissance troublante. La matière est dense, vivante.

Elle regarde. Elle me regarde comme si ses yeux se remplissaient de choses en attente d’être vues. Elle me tient sous son regard, objet de fantasme, objet caché, cause secrète de jouissance.

Pénétré par ce regard qui me captive, je la regarde et ne peux pas ne pas faire que ça me regarde.

Voir, c’est toujours voir plus qu’on ne voit, cela pouvant même aller jusqu’à s’emparer du regard de qui je vois. Cela est réalisable, au prix d’une opération par laquelle il me faut moi-même entrer dans le tableau, m’y glisser par derrière pour être en arrière de ces deux yeux et voir avec, me voir la regarder, elle, la jeune fille.

Immédiatement, je donne un nom à cette adolescente androgyne : Fukaéri, nom de l’héroïne de Haruki Murakami dans 1Q84, celle qui a écrit La Chrysalide de l’air. La jeune fille du portrait me scrute, à la façon dont Fukaéri se contentait de fixer Tengo de face. Comme si elle contemplait un paysage inconnu depuis un lieu éloigné (…) Ce qui dans son visage attirait avant tout le regard, c’étaient ses yeux (…) des prunelles d’un noir de laque brillant, des yeux qui ne cillaient pas.

Devenu la proie de Fukaéri la ravisseuse, je suis ravi.

Comme d’autres ont peint un cri, l’artiste a peint un regard qui active la solidarité du «regarder » et de l’« être regardé ».

Capté par cette figure, là devant moi, à portée de mains, que je pourrais toucher, je ne sais si, à ne pouvoir m’en détacher, je la retiens par inquiétude de ne pouvoir jamais la revoir, rappel du moment précurseur de l’angoisse de l’enfant qui ne sait pas encore distinguer la disparition temporaire et la perte durable, et où la disparition de la vue est confondue avec la perte réelle de l’objet, la mère.

Quand, à cette éclipse de la mère est associé un « tu n’es rien pour moi », s‘articule le pire que l’autre puisse adresser au sujet dont le regard supplie et demande l’amour. C’est sans doute pourquoi, dans l’absence de vision, la puissance du regard est libérée comme si la cécité boostait le désir.

Dans la suite de Freud qui se refusait de se prononcer sur ce qui fait la valeur de la création artistique, Lacan affirme que, toujours, « l’artiste précède le psychanalyste, celui-ci n’ayant pas à faire le psychologue là où l’artiste lui fraie la voie » (« Hommage fait à Marguerite Duras du ravissement de Lol V. Stein »). Autrement dit, le metteur en peinture encadre, met en forme « le monde perceptif amorphe », selon l’expression de Merleau-Ponty. La mise en peinture donne une forme à la brutalité ou à la sauvagerie pulsionnelle pour la faire regardable par le spectateur qui, d’ailleurs, n’en sort pas toujours indemne.

C’est ainsi que, à la condition de distinguer ce que figure le tableau de ce qui tient lieu de représentation, l’invisible peut être rendu sensible. Comme le chant, il révèle ce que la parole ou la figuration voilent : l’irreprésentable.

S’il parlait, ce visage peint ne me dirait-il pas : « Vois combien mon regard est perçant et pénétrant … tu veux regarder, et bien vois donc ça ! ».

J’ai quitté le monde de 1Q84 pour revenir dans celui de 2014. Sans titre, elle, ne me lâche pas…

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Sabine POCARD est originaire des Vosges. Elle a vécu à Montpellier jusqu’en 1999 avant de s’installer à Nancy. Après des études aux Arts Décoratifs de Strasbourg et à l’Ecole d’Art de Montpellier, elle a travaillé comme intervenante en arts plastiques dans diverses structures.
La peinture et le dessin représentent son activité principale. Elle expose régulièrement ses œuvres dans des galeries et lieux associatifs et culturels.

Sabine Pocard expose du 27 janvier au 28 février 2014 à l’Espace ICAR, école primaire St Léon, 28 rue St Léon à Nancy.

Contact : 03 83 28 95 50

http://www.sabine-pocard.com

(NB : la toile dont il est question ici ne figure pas dans l’exposition)

"Sans titre", de Sabine Pocard, peintre
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« Jour de colère » : retour des ligues?

Publié le 27 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Politique

Alors que la Pologne célèbre aujourd’hui le 69ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, hier dimanche 26 janvier 2014, à Paris, à l'appel du collectif "Jour de colère", des contribuables en colère aux anti-avortement en passant par des fans de Dieudonné manifestent contre François Hollande et sa politique et scandent  : « Juif, la France n'est pas à toi ». 

Face à ces slogans obscènes et à une diversité aussi inattendue que difficile à identifier, il est compliqué d’apprécier l'ampleur du mouvement – et sa suite. En quoi le mouvement "Jour de colère" peut-il être similaire aux "ligues" qui se sont développées dans la France de l'entre-deux-guerres ? En quoi le mouvement d'aujourd'hui les réinvente-t-il ?

La démocratie française est-elle malade au point d'être menacée par la montée de ligues ? Pour répondre à cette question, le site Atlantico donne la parole à Vincent Tournier, maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Frédéric Monier, historien et professeur à l'université d'Avignon et Bruno Jeanbart, Directeur Général adjoint de l'institut de sondage Opinionway.

Vincent Tournier : A ce stade, la comparaison avec les ligues d'extrême droite n'apparaît pas du tout pertinente. Établir des comparaisons avec les années trente est une manière de délégitimer les contestations contre la politique du gouvernement. C’est de bonne guerre : la droite fait la même chose lorsque les collectifs de gauche venaient manifester, clamant que le pouvoir n’appartient pas à la rue. Pour les manifestants, les buts sont toujours les mêmes : il s’agit à la fois de faire parler de soi, de maintenir l’activisme des militants et de donner le sentiment que le gouvernement est très impopulaire. La difficulté du gouvernement actuel, c’est qu’il se voit renvoyer ses propres arguments, quand il portait un regard positif sur les manifestations en disant que c'est un signe de vitalité démocratique, une preuve de civisme.

Au fond, la gauche est prise à son propre piège : à force de vanter, pour des raisons qui tiennent à sa culture politique contestataire, les mérites de la mobilisation de rue, elle ouvre un boulevard à la droite, qui prend sa revanche depuis 2012. On peut même aller plus loin. Sur leur site, les organisateurs du "Jour de colère" retournent à leur profit un tweet de Jean-Marc Ayrault daté du 14 janvier 2012 qui dramatisait la campagne électorale contre Nicolas Sarkozy : « quand un pouvoir faillit à ce point, impuissant à rassurer son peuple, l’intérêt national est d’en changer maintenant ». Ce faisant, d’une part il autorise à porter une condamnation absolue sur le pouvoir en place, d’autre part il laisse entendre que les règles de la démocratie représentative peuvent être illégitimes. Il est logique que les opposants actuels s’en emparent.

Fréréric Monier : Quand il est question de ligues, la mémoire collective se focalise sur les ligues nationalistes – elles se disaient elles-mêmes « nationales » - et sur leur rôle en 1934. Aujourd’hui, très peu des organisations groupées dans « Jour de colère » se revendiquent explicitement comme « ligues » : la « ligue francilienne », par exemple, qui assume un rôle de défense religieuse et de lutte contre l’immigration. Les discours tenus évoquent souvent des idéologies que l’on trouve chez des ligueurs, notamment au début des années trente : contestation des gauches au pouvoir, crispation nationale, remise en cause de l’État (fiscal).

Mais ce n’est peut-être pas l’essentiel. D’autres raisons, de fond, expliquent que les organisations autour de « Jour de colère » s’inscrivent dans l’histoire des ligues.

D’abord, les ligues, qui apparaissent en France à partir de la fin des années 1860, facilitent la politisation de la société française : elles apportent des « formes modernes de participation à la vie publique » (N. Sévilla). L’éclosion et l’essor de ligues contribue, souvent, à une évolution forte du champ politique, et témoigne du fait que le rapport d’une partie des Français à leur État est en train de changer.

Les ligues sont protéiformes : leurs organisations, leurs objets et leurs orientations idéologiques sont extrêmement variés. Entre la ligue de l’enseignement, républicaine, née en 1866, et la ligue des jeunesses patriotes née en 1924, en réaction à la victoire électorale des gauches, le spectre est très large.

Pourtant, il y a aussi des caractères communs : même quand elles s’affirment comme apolitiques et citoyennes, les ligues entretiennent des rapports complexes avec les partis, entre complémentarité et concurrence. De même pour le rapport avec les pouvoirs publics, souvent ambivalent, et qui ne se réduit pas à la manifestation de rue.

Bruno Jeanbart : Je pense que cette manifestation ressemble assez peu aux mouvements des ligues sauf dans le rejet de la politique, à comprendre dans le sens du rejet de ceux qui la font. Nous avons mesuré cela encore récemment dans nos enquêtes d'opinion. C'est quelque chose qui était déjà très fort dans les années trente avec l'antiparlementarisme. En revanche, sur le reste, la situation est vraiment différente et il y a peu de choses en commun. Le pays a bien changé, et les mouvements qui appellent à la manifestation aujourd'hui ne sont pas vraiment les mêmes : il y avait dans les ligues des mouvements d'anciens combattants, d'autre proches de la droite extrême mais qui n'ont vraiment plus grand-chose à voir avec ce que serait la droite extrême aujourd'hui.

Les partisans de "Jour de colère" expriment une défiance vis-à-vis des institutions. Pourquoi la démocratie française, dont le modèle semi-parlementaire n'est pourtant pas le même que celui qui collectionnait les reproches autrefois, est-elle à ce point rejetée par une partie de l'opinion qui pourrait se retrouver dans "Jour de colère" ?

Vincent Tournier : Contrairement à ce que l’on dit volontiers, je ne suis pas sûr que la défiance dans les institutions politiques soit aujourd’hui si importante, en tout cas pas au point de provoquer une crise de régime. Un signe ne trompe pas : personne ne parle de changer de régime politique, personne ne suggère de passer à une Sixième République comme le faisait naguère la gauche, Arnaud Montebourg en tête. Il est même assez troublant de constater que les contestataires ne mentionnent jamais cette option (ce qui n’était pas du tout le cas dans les années 1930, où une partie des manifestants voulaient abattre le régime républicain au profit d’autres régimes, comme la monarchie). Il est possible que la droite n’ose pas s’engager sur ce terrain, d’une part parce qu’elle reste gaulliste dans sa culture, d’autre part parce qu’elle risque d’être accusée de vouloir solder la République. Mais plus fondamentalement, la culture républicaine est aujourd’hui bien assise et rien ne permet de pronostiquer son effondrement à terme. Cela ne veut pas dire que la situation soit bonne car les tensions liées à la crise économique s’accumulent et les mécontentements sont entretenus par le sentiment général d’une coupure entre les citoyens et les élites. Mais les demandes actuelles ne consistent pas à revendiquer un grand coup de balais, c’est au contraire un appel à l’aide, un appel à se ressaisir.

Bruno Jeanbart : Le système institutionnel français est basé sur un Président fort. Depuis quelques années – depuis Jacques Chirac approximativement – le Président devient très vite impopulaire et il n'a plus cette capacité de rassemblement et de compensation dans un pays qui n'a jamais beaucoup aimé les parlementaires. Cela rend les choses évidemment plus difficiles, et n'empêche pas les critiques alors même que la France n'est effectivement pas un système intégralement parlementaire.

Fréréric Monier : Certains moments historiques catalysent la création de ligues, ou de groupes qui participent de ce phénomène. Ainsi les années 1898-1901, avec l’affaire Dreyfus, les mouvements de défense catholique et la légalisation des partis. Ou, sur un mode très différent, le début des années 1970, avec une poussée des contestations sociales, une reconfiguration du champ politique et l’invention de nouvelles formes d’action collective. Il est très probable que l’on se situe aujourd’hui dans l’un de ces moments critiques.

D’un côté, ces ligues ou groupements poussent à la constitution de certains sujets de société en questions politiques, mais aussi à leur reformulation par les partis. De l’autre, ces ligues se caractérisent aussi par un refus ponctuel de certaines politiques publiques (l’écotaxe, par exemple). Au-delà, il s’agit de contestations de processus de modernisation de longue durée, ainsi pour les groupes de défense des contribuables. À partir de la fin du XIXe siècle, ils militent avant tout pour refuser les réformes, dans une logique « de protection des individus face aux empiètements de la puissance publique » (N. Delalande). L’antifiscalisme, en France, est lié non seulement à une prise à partie des pouvoirs publics mais aussi à une remise en cause du système politique. Cela fait surgir, par contrecoup, des cultures de l’antiparlementarisme, même si la République des députés a disparu depuis longtemps.

La manifestation d’aujourd’hui participe donc de cette longue histoire : elle met en cause la légitimité des réformes et des gouvernants, mais aussi des partis politiques.

Les manifestants de "Jour de colère" reprochent au gouvernement de ne jamais les écouter et appellent à une meilleure prise en compte de leur opinion (via par exemple des référendums d’initiative populaire). Y a-t-il selon vous un vrai déficit démocratique de ce côté-là ? Y a-t-il des pistes d'amélioration ou bien les revendications dans ce domaine ne sont-elles qu'un symptôme de colère de ceux qui ne sont pas démocratiquement majoritaires ?

Vincent Tournier : Le paradoxe actuel (qui ne concerne pas que la France) est qu’on n’a jamais autant parlé de la démocratie et de son approfondissement, on n’a jamais autant dit qu’il fallait mieux prendre en compte l’avis des citoyens, ce qui s’est même traduit par la mise en place de nombreux mécanismes de démocratie dite « participative » et, en même temps, la démocratie n’a jamais été aussi peu pratiquée. Force est en effet de constater que les citoyens n’ont jamais été aussi peu consultés. En 1973, les Français avaient été appelés à voter pour savoir si le Royaume-Uni pouvait entrer dans la Communauté européenne. Aujourd’hui, qui envisage sérieusement de faire voter les Européens sur les nouveaux élargissements (la Croatie vient d’entrer dans l’indifférence générale) ? Quant au traité de Lisbonne, qui reprenait en gros les dispositions du traité constitutionnel, il a été adopté sans onction populaire, alors même que les Français l’ont rejeté en 2005.

D’une certaine façon, il y a donc une régression démocratique, ce qui peut expliquer le désarroi des citoyens. Ils peuvent même avoir le sentiment qu’on se moque d’eux, par exemple quand on leur dit que, désormais, l’Europe leur donne le droit d’adresser des pétitions pour faire valoir leurs griefs. Venir expliquer aux Français, dont le passé révolutionnaire est tout de même assez riche, que ce type de démocratie octroyé par les élites est un grand progrès, c’est soit du cynisme, soit du mépris.

Bruno Jeanbart : Le sentiment de na pas être écouté est le grand classique de tous les mouvements sociaux en général. Par définition, ce sont des gens qui pensent que des mesures ont été prises contre leurs opinions. On retrouve cela aussi dans les mouvements syndicaux. Mais ce sentiment de ne pas être entendu augmente fortement dans la crise politique que nous traversons. Si on regarde le baromètre que nous établissons pour le Cevipof, 13 % seulement des Français pensent que les politiques s'occupent réellement d'eux, et le qualificatif "être à l'écoute" enregistre des scores très faibles quand il est proposé pour définir François Hollande (moins de 30 %). C'est assez classique mais c'est renforcé dans le cas du mouvement d'aujourd'hui car on est face à des gens qui ont le sentiment de ne pas avoir été écoutés lors de manifestations qu'ils ont récemment menées ("manif pour tous" ou "bonnets rouges" notamment).

Il y a probablement des choses qui correspondent à la réalité, certes, mais derrière cela, il y aussi une incompréhension du système politique dans lequel on vit. Les gens sont en demande d'une démocratie plus directe alors que nous sommes dans une démocratie représentative. Aujourd'hui, il y a de plus en plus de remises en cause de ce principe même. Cela se voit particulièrement dans l'idée que l'on peut contester la mise en place du mariage pour tous alors que le François Hollande l'avait inclus dans son programme. De nombreuses personnes ont considéré cette décision comme étant illégitime, or dans un système de démocratie représentative, elle est doublement légitime car annoncée par le Président élu, et voté par le Parlement.

Pourquoi les partis d'opposition – l'UMP notamment – ne semblent-ils pas peser dans cette manifestation, et pourquoi paraît incapable de récupérer le mouvement ? Alors que l'UMP partage en principe les mots d'ordre de "Jour de colère", pourquoi la frontière entre les deux reste-t-elle fermée ?

Vincent Tournier : Les partis de gouvernement ne sont jamais à l’aise avec ces mouvements de contestation. En général, ils n’en sont pas à l’origine et ils ont du mal à les contrôler, à les intégrer dans leur stratégie politique, dans leur calendrier. De plus, les mouvements contestataires sont porteurs de revendications souvent radicales que les partis de gouvernement ne pourront pas intégrer dans leur programme sous peine de perdre leurs électeurs modérés, qui constituent le gros de leurs troupes. On voit bien que le Parti socialiste, quand il était dans l’opposition, n’a jamais été proche des mouvements de gauche radicale, pourtant très actifs, et c’est pourquoi il les soutenait souvent du bout des lèvres.

Si on est un peu cynique, on peut même considérer que ces mouvements portent tort au principal parti de l’opposition. Prenons par exemple l’un des principaux mots d’ordre sur le matraquage fiscal : l’UMP peut-elle vraiment se lancer dans ce type d’argument après avoir été au pouvoir pendant 10 ans ? C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’UMP a du mal à s’engouffrer dans la critique : elle doit assumer son bilan gouvernemental, qui est encore trop récent pour être oublié.

En outre, la contestation de rue peut même s’avérer contre-productive : elle finit par ressouder les électeurs du parti au pouvoir, qui finissent par s’agacer des outrances de l’opposition et du manque de reconnaissance envers la légitimité électorale de leurs représentants.

Bruno Jeanbart : Les demandes faites au sein de ce mouvement sont vraiment hétéroclites. Les "bonnets rouges" et la "manif pour tous", ce n'est pas exactement la même préoccupation. Je pense aussi que sur un certain nombre de sujets – je pense au mariage homosexuel et à l'adoption – il n'y a pas une ligne commune à tout l'UMP qui pourrait satisfaire l'ensemble des manifestants. Enfin, je crois que l'on est dans un mouvement qui traduit une défiance contre l'ensemble de la politique, et l'UMP est une organisation politique, même si le parti est actuellement dans l'opposition.

Ceci étant, ce n'est pas dramatique pour l'UMP de ne pas parvenir à cette récupération car je vois mal le mouvement d'aujourd'hui bifurquer vers de l'action politique organisée pour les prochaines élections. Cela n'incite pas les partis à faire beaucoup d'efforts en ce sens. Ils n'ont pas de raison d'être très inquiets – pour le moment – d'une force capable de représenter quelque chose sur la scène politique. Je conteste les analyses décrivant ce mouvement comme l'émergence d'un Tea Party à la française. Le système institutionnel américain, avec l'organisation de primaires à tous les niveaux, et notamment à l'échelle locale, a permis de faire émerger des membres du Tea Party pour représenter les Républicains. Rien de tout cela n'existe en France.

Comment faudra-t-il interpréter politiquement l'importance – ou l'échec éventuellement – de la mobilisation d'aujourd'hui ? A quel niveau de participation les organisateurs pourront-ils affirmer que le mouvement est un succès ? Et si succès il y a, de quoi sera-t-il la représentation ?

Vincent Tournier : Pour un mouvement comme Jour de colère, la difficulté est qu’il arrive après des grands mouvements sociaux qui ont fixé la barre très haut. D’une certaine façon, ils paient le prix d’être dans un pays où les manifestations de rue ont une longue histoire, ce qui n’est pas le cas de tous les pays, où des manifestations de quelques dizaines de personnes suffisent parfois à faire office de mouvement de masse.

Bruno Jeanbart : Il est difficile de dire un chiffre, mais si on atteignait des mobilisations approchant celles de la "manif pour tous", on pourra parler de succès. Ce ne peut pas être interprété comme une victoire s'il n'y a que quelques dizaines de milliers de manifestants. Cela ne voudrait pas dire que le mouvement ne pèse rien, bien sûr, mais ce ne sera pas très marquant, médiatiquement parlant.

Même s'il y a des centaines de milliers de manifestants, il y aura tellement de gens différents qui auront défilé qu'il sera très dur de faire émerger des représentants. Ce qui est certain en revanche, c'est que si un mouvement important de mobilisation se forme, ce serait une première, voire une surprise, en effet les mouvements disparates appelant à la mobilisation n'ont jamais réellement permis de fédérer de larges foules. Même pour la "manif pour tous" cela n'a pas été le cas. Malgré l'importance de la mobilisation, les personnes qui défilaient le faisaient très largement contre la question du mariage, sans trop sortir du sujet. Ce serait donc une première : le succès d'une manifestation un peu "fourre-tout" et qui en plus ne s'oppose pas à un projet de loi en discussion, mais sur des dispositions déjà votées, sur lesquelles on ne reviendra pas. Et vu que le succès serait une première, il est d'autant plus difficile de prévoir qui pourrait récupérer cela.

Un mouvement réunissant aussi bien des groupes de contribuables en colère, des anti-avortement, des défenseurs du monde paysan, des opposants à l'éolien ou à l'immigration a-t-il une chance sérieuse de déboucher sur autre chose qu'une journée de manifestation ? Comment cette opposition peut-elle se structurer sans se retrouver face à des contradictions ?

Vincent Tournier : Rappelons que les manifestations contre le mariage homosexuel ont mobilisé jusqu’à un demi-million de personnes ; celles contre la réforme des retraites ont compté plusieurs millions de personnes. Il sera donc très difficile de battre de tels scores. D’autant que, comme on le voit, ces précédents sont très différents de la situation actuelle puisqu’ils concernaient d’importantes réformes de société (les retraites, le mariage). En somme, c’est la nature du projet contesté qui fait l’ampleur des manifestations. Or, aujourd’hui, les manifestants ne peuvent pas s’en prendre à un projet d’envergure. Ils doivent donc se contenter d’un catalogue de mécontentements dont aucun n’est en soi suffisant pour drainer des millions de personnes. Une addition de micro-causes ne suffit pas à faire une véritable cause.

Bruno Jeanbart : La seule solution serait d'investir le champ électoral pour peser dans les élections à venir, notamment les européennes qui seront la seule élection un peu nationale d'ici 2017. On a déjà eu des cas de listes contestataires et sociétales pour ce scrutin précisément, et il y a déjà eu des scores surprenants à cette élection (Bernard Tapie en 1994, De Villiers/Pasqua en 1999, voire Europe-Ecologie en 2009). Après, l'autre option – qui serait très "à l'américaine" – serait d'investir la primaire de l'opposition en 2016. Mais c'est un horizon lointain et je pense que le mouvement aura du mal à tenir jusque-là.

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La psychanalyse aujourd’hui (IX) : les psychanalystes font de la résistance

Publié le 11 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

C’est dans les années 1990 que furent lancées les Freud Wars, un assaut mené contre Freud et la psychanalyse. Il a réussi, dans le monde anglo-saxon en particulier puis aujourd’hui en France, à faire vaciller le statut culturel de la psychanalyse, son éthique, ses implications philosophiques, etc…

Il y a 7ans, en 2007, le psychanalyste et chercheur au CNRS, Pierre-Henri Castel faisait paraître, aux PUF, A quoi résiste la psychanalyse ?, un ouvrage se voulant une réponse savante et pugnace aux critiques adressées à la psychanalyse. Il y souligne qu’un des traits désastreux des polémiques suscitées par les Freud Wars a consisté à vouloir défendre Freud et la psychanalyse comme si la doctrine constituait un corpus épistémologiquement stable, une sorte de psychologie dogmatique de l’inconscient attaquée par des ennemis sans foi ni loi. En témoigne encore aujourd’hui le vocabulaire guerrier et quelque peu désuet de certaines publications psychanalytiques qui stigmatisent, je cite, « les neuroscientifiques exaltés, les comportementalistes obstinés, les évaluateurs assermentés » (sic !), et vantent, a contrario, la position de précurseur du discours analytique.

Face à ces nouveaux croisés, P-H Castel a raison d’écrire que les réponses calamiteuses de la sphère psychanalytique aux piques des anti ne fait qu’illustrer la résistance des dits psychanalystes à la psychanalyse elle-même. En donnant de l’épaisseur à un Autre dont, pourtant, Lacan n’a cessé de faire dégonfler la consistance, ils étalent leur fuite quelque peu désespérée et pathétique dans des généralisations politico-psychologiques.

Là où les créateurs Freud et Lacan ne reculaient pas devant la confrontation aux obstacles, les héritiers ou du moins certains d’entre eux ont, le plus souvent pour des motifs institutionnels ou parce qu’engagés dans une course à la reconnaissance, construisent un discours normatif et développent une pensée à l’orthodoxie surannée, se voulant hors de portée de toute remise en question. Cette psychologie psychanalytique faite de généralités et de slogans ayant valeur d’explications causales en forme de lois (Le sujet ! Le sujet ! Le un par un) a tendance à fonctionner en circuit fermé dans ce que P-H Castel appelle des niches socioculturelles protégées.

S’y développe un discours militant en forme de profession de foi. On peut lire, par exemple, cette grandiloquente et pathétique déclaration : il est temps de faire savoir au public que les psychanalystes et les praticiens de l’enfance qui s’orientent de la psychanalyse oeuvrent, sans idéaux préétablis, avec les enfants du XXIe siècle à se mettre au niveau des questions qui se posent à eux : la montée au zénith de l’objet a, qui envahit le monde commun sous la forme des divers objets gadgets proliférant et connectant et dont l’enfant vient occuper lui-même la place comme objet diversement négocié ; la dispersion de la fonction du père en dehors des schèmes fixés par le droit et la religion, dans une pluralité d’identifications ouvrant à des risques nouveaux et des chances nouvelles. Fermez le ban !

Est-ce avec un tel plan de bataille contre les ravages du scientisme déshumanisant des TCC et la crise de civilisation s’attaquant au sujet que les psychanalystes vont pouvoir réfuter en raison les arguties belliqueuses et l’hostilité dont ils sont la cible ?

Les arguments que s’envoient à la figure partisans et adversaires de la psychanalyse, selon qu’ils sont gouvernés par la fascination pour la science (neuropsychologues cognitivistes, psychiatres biologistes, thérapeutes cognitivo-comportementalistes) ou qu’à l’opposé ils revendiquent une exception pour la subjectivité, menacée de destruction, ne font que renforcer les querelles fondées sur des conceptions antagonistes de l’homme.

Ce combat idéologique enferme le postfreudisme lacanien dans une nostalgie commémorative. Il le fige, comme l’écrit P.-H. Castel, en acquis socioculturel à des fins de subversion sociologique, la résistance qu’il encourage consistant pour l’essentiel à éviter d’engager la psychanalyse dans un travail de justification permanente de sa pertinence.

Est-ce faute de moins réussir à s’imposer dans le champ du savoir que des psychanalystes et leurs associations se répandent en injonctions moralisatrices ou en appels à résister aux ennemis de la subjectivité ?

Cette croisade contre la déshumanisation, qu’ils imaginent subversive, n’a-t-elle pas pour effet, au contraire, de transformer la psychanalyse en un nouvel humanisme, de style libertaire, en phase avec l’individualisme libéral contemporain, promoteur du règne de l’individu narcissique, qui se croit libéré des idéaux le contraignant à devenir lui-même ?

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"Paparazzi ! Photographes, stars et artistes » à Pompidou-Metz du 26 février au 9 juin 2014

Publié le 8 Janvier 2014 par Jean Mirguet dans Expositions

Le Centre Pompidou-Metz consacre une exposition pluridisciplinaire sans précédent au phénomène et à l’esthétique de la photographie paparazzi à travers plus de 600 oeuvres (photographies, peintures, vidéos, sculptures, installations…).

Parcourant un demi-siècle de photographies de stars, l’exposition se penche sur le métier de chasseur d’images, en abordant les rapports tout aussi complexes que passionnants qui s’établissent entre le photographe et la célébrité, jusqu’à révéler l’influence du « phénomène paparazzi » sur la photographie de mode.

Le métier de paparazzi est plus complexe qu’il n’y paraît. Les paparazzis se doivent d’être ingénieux, mettant en place des opérations parfois délicates et risquées. Chacun d’entre eux possède ses trucs et ses anecdotes, autant d’éléments fondateurs du grand récit du « paparazzisme ».
A travers une série d’entretiens avec des paparazzis et une présentation de leurs outils de travail (de l’appareil espion au téléobjectif, en passant par leurs déguisements), ainsi que des photographies de Francis Apesteguy, Olivier Mirguet, Jessica Dimmock, Christophe Beauregard et un extrait du film Reporters de Raymond Depardon, cette section explore les arcanes du métier de paparazzi.
En associant les grands noms de la discipline, tels Ron Galella, Pascal Rostain et Bruno Mouron ou Tazio Secchiaroli, à des oeuvres de Richard Avedon, Raymond Depardon, William Klein, Gerhard Richter, Cindy Sherman ou encore Andy Warhol, qui se sont interrogés sur ce mythe moderne, l’exposition Paparazzi ! Photographes, stars et artistes a pour ambition de définir les caractéristiques d’une esthétique paparazzi.

Un catalogue coédité par le Centre Pompidou-Metz et les éditions Flammarion accompagne l’exposition.

Conçue et produite par le Centre Pompidou-Metz, l’exposition Paparazzi ! Photographes, stars et artistes sera présentée à la Schirn Kunsthalle de Francfort du 27 juin au 12 octobre 2014.


Commissaire :
Clément Chéroux, conservateur au Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, chef du cabinet de la photographie

Commissaires associés :
Quentin Bajac, conservateur en chef de la photographie au MoMA, New York
Sam Stourdzé, directeur du Musée de l’Elysée, Lausanne

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