L’historienne et philosophe Perrine Simon-Nahim a publié récemment La nouvelle causalité diabolique, sous-titrée « La démocratie à l’épreuve de l’antisémitisme[1]
S’appuyant sur l’idée que l’antisémitisme est aujourd’hui l’une des figures principales de l’ensauvagement des sociétés et qu’il témoigne du pouvoir des affects sur la raison, elle affirme que l’antisémitisme est désormais le reflet d’une époque : la nôtre. Elle décèle dans l’antisémitisme une des clés d’entrée dans la crise actuelle des démocraties.
Son livre est né dans le contexte des événements du 7 octobre 2023, l’inquiétude qui le porte concernant moins le sort des juifs dans le monde que la certitude qu’à travers eux, ce sont les démocraties qui sont combattues, et qu’elles le sont par le biais de mouvements idéologiques comme les fondamentalismes religieux ou le mouvement woke qui ont fait de l’identité un marqueur à la fois sociologique et politique, en enfermant leurs partisans dans une identité unique.
Chez les identitaires, la différence devient un différentialisme c’est-à-dire un mouvement de pensée considérant qu'il existe une différence essentielle, de nature, entre des groupes caractérisés par leur sexe, leur race, leur ethnie, leur espèce, leur culture, etc... Ce présupposé conduit à proposer un traitement des êtres humains prioritairement en fonction de leur appartenance à un groupe et non en fonction de leurs caractéristiques individuelles. Le stigmate devient le lieu de la fierté, toute différence est rapportée à une discrimination, d’où exclusivisme, intolérance et violence.
Dans une interview donnée à L’Express, l’auteure souligne que le 7 octobre a marqué une rupture du point de vue de l’expression de la violence. Pour elle, ce qui est nouveau, c’est non pas la nature juive des victimes, mais la manière dont les assassins, équipés de GoPro, ont fait de la violence un argument politique. Là où les nazis avaient caché l’extermination, les assassins du Hamas ont filmé leur massacre et fait circuler les images sur les réseaux.
En réalité, ajoute-t-elle, l’antisémitisme n’a jamais disparu, car il pose depuis la nuit des temps la question de l’Autre. Le juif n’est en effet jamais ni tout à fait le même, identique à soi, ni tout à fait l’Autre. Cette incapacité à l’assigner à une identité fixe a conduit jusqu’à aujourd’hui à l’assimiler à la figure du diable, capable d’épouser plusieurs identités à la fois.
Pourquoi et comment l'antisémitisme peut-il encore servir de ciment commun à toutes les haines - hier les idéologies nationalistes, aujourd'hui les luttes intersectionnelles ? Ce que nous voyons dans notre actualité est le résultat de la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées.
Le point de départ de son étude repose sur l’existence d’un lien indéfectible entre les juifs et la démocratie.
Or, pareils et différents, ensemble et séparés, telle est la situation dans laquelle nous vivons nos identités au sein de sociétés multiculturelles. Mais à travers les juifs, ce sont aujourd'hui les fondements du pacte social et républicain qui sont directement attaqués puisque le juif est celui, avec qui plus la différence tend à s’effacer, plus elle lui est rappelée, ce qui explique que, de tout temps, les juifs aient incarnés la figure de l’Autre comme repoussoir, faisant des pensées de l’identité les meilleures alliées de l’antisémitisme.
Aussi, les théologies modernes ne font-elles en réalité que réactualiser le fondement de la haine séculaire des juifs : la question de l'identité.
Quand les juifs ne disposaient pas d’un État, ils étaient considérés comme des apatrides, comme des Untermensch disaient les nazis. « Mais l’antisémitisme a muté, affirme l’avocat et essayiste Gilles-William Goldnadel[2], il dit aux juifs : « Dis-moi comment tu es, je te dirai comment je te hais ». Quand le juif a créé con Etat et s’est défendu militairement, il est apparu comme de plus en plus belliqueux et, pire encore, comme un super-Blanc. Le stéréotype a été inversé. Aujourd’hui, les juifs sont honnis pour une raison supplémentaire : leur « blanchitude (…). Après être tombé de la croix où j’étais crucifié, me voilà remplacé par le Palestinien. En tant que super-Blanc, je fais désormais partie de ce qu’il y a de pire parmi les peuples dominants ».
En marquant la progression des courants fondamentalistes, des idéologies woke et identitaires, et plus largement de l'ensemble des récits qui remettent en cause la possibilité que nous avons de cohabiter au sein de sociétés apaisées, Perrine Simon-Nahim affirme que, face à ces courants, le "projet juif" est l'un des outils sur lesquels nos démocraties devront s'appuyer pour l'emporter face à leurs adversaires, car le judaïsme qu'il définit offre une vision du monde qui nous garantit la liberté de faire société.
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