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QUE PUIS-JE SAVOIR ?

Penser ce qui se passe et ce qui nous arrive, pour faire grandir

Place Tahrir au Caire : zone à haut risque pour les femmes

Publié le 25 Juin 2012 par Jean Mirguet

Alors que l’islamiste Mohamed Morsi, nouvellement élu, s’engage à être le président de « tous les Egyptiens », Sylvie Kaufmann nous relate, dans sa chronique du Monde du mercredi 20 juin, « la triste histoire de la place Tahrir ».

Au Caire, la place Tahrir, lieu symbolique du souffle révolutionnaire qui annonçait début 2011 l’arrivée du « printemps arabe », est devenue une zone à haut risque pour les femmes, dont le rôle fut prépondérant dans le renversement de Moubarak.

Très rapidement, les manifestantes sont devenues la cible d’agressions sexuelles. De multiples témoignages, plaintes, photos et vidéos en attestent.

Sylvie Kaufmann détaille la nature de ces agressions : « il y a la forme extrême, le viol à plusieurs, sous les regards, voire la protection de la foule. Il y a l'agression à caractère sexuel doublée de coups et blessures, parfois perpétrée par les forces de l'ordre elles-mêmes, comme l'ont montré les images-chocs de décembre et la photo si hautement symbolique de soldats se déchaînant à coups de pied sur le corps d'une femme dont on ne voyait plus que le soutien-gorge bleu sous le niqab arraché. Et puis il y a, simplement, serait-on tenté de dire, les attouchements, le vulgaire pelotage, qui s'arrêtent là lorsqu'on arrive à prendre la fuite.

La place Tahrir reste le seul lieu des soulèvements arabes où des journalistes étrangères ont été violées en faisant leur travail et où Reporters sans frontières a fini par leur déconseiller de se rendre ».

Il y a deux semaines, les manifestations ont repris place Tahrir pour protester contre le déroulement de l’élection présidentielle. « Aussitôt, des alertes à l'agression sexuelle, suivies d'appels à l'aide, ont été lancées sur Twitter : « Ça recommence ! » Une marche de protestation a été organisée le 8 juin. Seule une cinquantaine de femmes y ont participé, alors qu'elles avaient été plus de dix mille cet hiver. Des hommes ont accepté de les protéger en créant un cordon de sécurité autour d'elles. Eux-mêmes ont été attaqués et débordés ; les femmes n'ont eu que le temps de se réfugier dans un bâtiment voisin. Une reporter d'Associated Press qui couvrait l'événement a elle-même été agressée. Dans son article, elle décrit la scène terrifiante d'une jeune femme coincée contre un mur, assaillie par quelque 200 hommes, et qui finit par s'évanouir avant que de bons samaritains parviennent enfin à la secourir, au milieu des coups ».

Lorsque Sylvie Kauffmann  évoque ces incidents avec des Egyptiennes, elle obtient une palette de réactions variées, allant de l'indignation naturelle au déni.

Que dit la triste histoire de la place Tahrir, « cette histoire dans l'histoire de la cruelle désillusion égyptienne » : que l'évolution du sort des femmes dans le monde arabo-musulman est aussi fragile que celle des aspirations démocratiques.

Mona Eltahawy, égyptienne et américaine, a été arrêtée, rouée de coups et agressée sexuellement par des policiers, il y a six mois, place Tahrir. Elle est l’auteure  d’un brillant et violent réquisitoire contre la misogynie des sociétés arabes dont le magazine américain Foreign Policy  a fait sa couverture en mai, sous le titre : « Why Do They Hate Us ? » (« Pourquoi nous détestent-ils ?). L'article dénonce pêle-mêle la violence sexuelle, l'interdiction de conduire pour les Saoudiennes, l'excision et le mariage forcé d'adolescentes. La virulence des réactions du public arabe, y compris féminin, a surpris Mona Eltahawy, accusée de donner une image dégradante de la société arabo-musulmane.

Sylvie Kauffmann cite une étude du Gallup Center for Muslim Studies qui conclut que le plus grand défi qui se pose aux femmes après le « printemps arabe » ne vient pas de l'islam, mais de l'insuffisance du développement social et économique et de « ce qu'elles perçoivent comme de l'insécurité ». « Les femmes arabes, apprend-on, considèrent qu'elles devraient avoir les mêmes droits que les hommes ». Curieusement, les hommes sont moins nombreux à le penser - c'est même en Tunisie qu'ils sont le plus réticents.

C'est un fait, tranche la journaliste : mieux vaut être riche et libre que pauvre et prisonnière. Mais, en attendant d'avoir tout à la fois, l'égalité des droits doit être le minimum, quel que soit l'environnement culturel et religieux.

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Sea monster

Publié le 25 Juin 2012 par Olivier Mirguet

La protection de la haute mer devait être une des grandes avancées du sommet de Rio+20. Rien de concret n'en est sorti.

Et pourtant le temps presse. L'activité humaine est en train de détruire la vie dans les mers.

Une mission d'exploration française vient de quitter la Californie. Cap sur le 7ème continent. Un magma de déchets plastiques de la taille de l'Allemagne qui flotte dans le Pacifique entre les côtes d'Hawaï et d'Amérique du Nord, appelé Gyre du Pacifique Nord.

Reportage en Californie d'Olivier Mirguet, pour Arte Journal.

 

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François Jullien, la Chine et la psychanalyse

Publié le 14 Juin 2012 par Jean Mirguet dans Psychanalyse et psychanalystes

En novembre 2003, se sont tenues à l’UFR d’Asie Orientale de l’Université Paris 7, deux journées de travail organisées par l’Association Interaction Psychanalyse Europe-Chine. François Jullien, sinologue et philosophe, y rencontrait des psychanalystes afin de déplier avec eux les multiples problèmes que pose la pratique de la psychanalyse en Chine.

Un  livre, paru aux PUF en 2004, en retrace les échanges :  L’indifférence à la psychanalyse. Rencontres avec François Jullien.

 

La méthode de François Jullien est la suivante : se servir de la Chine pour remettre en perspective la pensée européenne, en lui trouvant un point d’extériorité. Donc acquérir du recul dans la pensée.

Sa méthode est voisine de celle de Roland Barthes ou de Maurice Pinguet (cf. dans ce blog, l’article « Nomade ou sédentaire ? ») : Barthes qui, dans L’empire des signes, rêve de connaître une langue étrangère (étrange) et, cependant, de « ne pas la comprendre, percevoir en elle la différence, sans que cette différence soit jamais récupérée par la socialité superficielle du langage, communication ou vulgarité ; connaître, réfractées positivement dans une langue nouvelle, les impossibilités de la nôtre ; apprendre la systématique de l'inconcevable ; défaire notre "réel" sous l'effet d'autres découpages, d'autres syntaxes ; découvrir des positions inouïes du sujet dans l'énonciation, déplacer sa topologie ; en un mot, descendre dans l'intraduisible, en éprouver la secousse sans jamais l'amortir, jusqu'à ce qu'en nous tout l'Occident s'ébranle »

De son côté, Maurice Pinguet, l’auteur du Texte Japon, définit sa pratique intellectuelle comme mobile et vagabonde, pratique différente de celle de l'intellectuel sédentaire qui se taille un champ bien borné, le laboure pesamment pendant des années puis engrange la récolte du savoir avec la satisfaction d'un propriétaire, sans jamais lever les yeux vers l'horizon.
Cette pratique nomade est également familière à Jacques Lacan qui juge aberrant d'isoler le champ de la psychanalyse plutôt que de voir ce qui, dans celui-ci, est, non pas analogue mais directement en connexion avec une réalité qui nous est accessible par d'autres disciplines. Il estime indispensable d'établir ces connexions pour bien situer le domaine de la psychanalyse, et même simplement pour s'y retrouver.

 

François Jullien s’inscrit dans cette logique en se proposant, par le détour chinois, « d’éprouver ce que peut être le dépaysement de la pensée » et capter, à partir du dehors, quelque chose de notre « impensée » : « passer par des pensées du dehors aide, en désenlisant la raison, à la remettre en chantier ».

Si on dit d’habitude que la Chine est « si différente », il faut pourtant, objecte-t-il, ne pas se méprendre dans cet usage de la catégorie de la différence puisque la différence implique l’existence d’un cadre commun au sein duquel on peut comparer. Or, la Chine ne rend pas possible ce parallèle car son histoire ne s’est pas écrite sur la même page que la nôtre. « C’est elle, écrit François Jullien, qui est à la source de son indifférence – dont tout sinologue a fait l’expérience : les textes chinois ne nous "regardent " pas », ils ne s’adressent pas à nous, nous ne faisons pas partie de leur horizon. Telle est leur indifférence que François Jullien ambitionne de rapporter à la psychanalyse.

 

Il s’interroge sur ce que méconnaît la psychanalyse de ce qu’elle fait car ne trouvant pas en elle-même sur quoi prendre appui pour s’en occuper. Avant de faire les missionnaires et de vouloir évangéliser, les psychanalystes ne devraient-ils pas se soucier de questionner leurs conceptions universalisantes du sujet et de l’appareil psychique ? Celles-ci ne valent-elles pas, « restrictivement » note François Jullien, seulement pour le sujet européen ?

 

Il en va ainsi du dire vis-à-vis duquel la pensée chinoise antique montre beaucoup de réticence.  Non pas du fait qu’il soit impossible de dire (cf. l’ineffable européen) mais du fait que « ça » ne vaut pas la peine de dire et même que dire fait écran puisque, dès lors qu’on dit, surgissent les problèmes.

Plutôt que de résoudre les problèmes, le sage chinois serait porté à les dissoudre, d’où sa parole évasive quand il parle. Il dit « à côté », « à peine », laisse sa parole lâche et « flottante ». C’est là une première marque d’indifférence de la sagesse chinoise à l’endroit de la psychanalyse qui pose au contraire la règle du « tout dire » et qui affirme l’efficacité libératrice du pouvoir de la parole.

Un autre aspect contribuant à cette indifférence : la pensée chinoise est davantage préoccupée de la cohérence que du sens. Elle veut comprendre comment cela tient ensemble. Si pour la psychanalyse, le symptôme est porteur d’un sens et s’interprète, en Chine il s’agit moins d’interpréter le sens que le développer et le varier, en mettant en connexion des facteurs opposés.

Poursuivant son balisage, François Jullien se focalise sur la fonction sujet (fonction de synthèse, composé de facultés), non-constituée dans la pensée chinoise alors qu’elle traverse toute la théorie psychanalytique et conditionne sa praxis. Pas de notion d’ « âme » en Chine et pas vraiment de notion de « corps » non plus. Si la pensée antique chinoise prescrit quelque chose, c’est bien de se défaire de toute subjectivité : le Sage est « sans idée », « sans nécessité », « sans position » et « sans moi » (Confucius). C’est ainsi que les Taoïstes enseignent « l’abstinence de l’esprit ».

 

Dans son dernier livre paru chez Grasset cette année, Cinq concepts proposés à la psychanalyse, François Jullien continue son exploration en proposant cinq concepts de la pensée chinoise, correspondant à des notions peu développées dans la pensée européenne et qui pourraient expliciter ce qui se passe dans une cure psychanalytique.

Le premier d’entre eux, la disponibilité, invite le sujet à renoncer temporairement à son pouvoir de maîtrise, susceptible de l’emprisonner dans des limites ignorées de lui-même. Or, qu’exige Freud du psychanalyste avec la technique de l’attention « flottante », diffuse et non polarisée si ce n’est une attitude qui s’apparente à la disponibilité du sage chinois ? Comment cette technique de la psychanalyse peut-elle se réfléchir voire s’expliciter dans le concept chinois de la disponibilité ?

J’aurai l’occasion de revenir sur cette question de la disponibilité et de la maîtrise qui sont au cœur des questions agitant aujourd’hui les sujets vivant dans l’aire européenne.

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Promesse tenue : la circulaire Guéant est abrogée

Publié le 8 Juin 2012 par Collectif du 31 mai dans Politique

 

Madame, Monsieur,
Pendant des mois, des centaines étudiants et diplômés étrangers ont été victimes d'une politique de rejet des étrangers dont la circulaire Guéant du 31 mai 2011 est l'expression. De nombreux citoyens français se sont battus à leur côté, les parrainant pour les aider à affronter les difficultés administratives, parfois avec succès, parfois dans l'échec. Le Collectif du 31 mai, composé de diplômés étrangers qui ont refusé de se résigner, et Université Universelle, ont partagé ce combat contre la circulaire de la honte.

Ce combat a porté des fruits, d'abord parce que nous avons réussi à sortir de l'impasse des dizaines de personnes désespérées et humiliées par les conditions indignes dans lesquelles on les traitait, ensuite parce qu'il a permis de faire prendre conscience à de nombreux citoyens de l'aberration de la politique d'immigration de la France.

Fidèle à la promesse de François Hollande d'abroger la circulaire Guéant, le nouveau gouvernement a sans tarder pris les mesures que tout le monde attendait. Un an jour pour jour après sa naissance, la circulaire Guéant a été enterrée. Une nouvelle circulaire vient de paraître, destinée à faciliter les démarches des diplômés étrangers, résoudre les problèmes des personnes dont les dossiers sont en attente, présenter une orientation politique nouvelle. Certes ce n'est pas la fin de l'histoire : la loi sur l'immigration devra évoluer, et le gouvernement s'y est engagé.

Nous voulons saluer l'action déterminée de Geneviève Fioraso, Michel Sapin et Manuel Valls. La ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche, qui a tenu à faire de l'abrogation de la circulaire Guéant sa première mesure, a invité plusieurs responsables du Collectif du 31 mai et d'Université Universelle autour d'un dîner au Ministère. Elle a évoqué sa vision de l'importance pour notre pays d'attirer des étudiants étrangers, qui selon ses mots deviendront de véritables ambassadeurs et contribueront au rayonnement de la France. Ce fut aussi l'occasion de rappeler les situations concrètes que vivent les étudiants et diplômés étrangers, et d'engager la discussion sur la suite.

C'est l'occasion pour nous de saluer le courage du Collectif du 31 mai, et à remercier tous ceux qui se sont mobilisés ces derniers mois, de la signature de l'appel à l'action auprès des (étrangers) jeunes diplômés. Le travail pour transformer les conditions d'accueil des étrangers ne fait que commencer, nous y prendrons toute notre part. Les conditions sont aujourd'hui enfin réunies pour qu'il puisse se dérouler dans la confiance et le respect.
Jean-Pierre Mignard, avocat
Bertrand Monthubert, mathématicien
Fabienne Servan-Schreiber, productrice
 
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Facebook, fossoyeur de l’intimité

Publié le 5 Juin 2012 par Jean Mirguet dans Le malaise

Alors que la psychanalyse doit faire face, à l’époque actuelle, à une hostilité croissante de la part de ceux qui réduisent l’être humain à la somme de ses comportements, on peut supposer que cette animosité n’est pas sans lien avec un aspect dominant de l’époque contemporaine : l’effacement de la frontière entre intime et social.

 

Si la psychanalyse fait les frais du gommage de la séparation intime et social, privé et public, c’est peut-être parce que, incarnant au mieux une pratique soucieuse et respectueuse du privé et de l’intime, son discours se développe à l’envers de celui des réseaux sociaux.

En effet, ceux-ci sont très attachés à accomplir ce qu’ils estiment être leur mission sociale, celle consistant à « rendre le monde toujours plus ouvert et connecté », comme le proclamait récemment Mark Zuckerberg, lors de l’entrée en bourse de Facebook.

Social networkAvec les social networks, nous sommes entrés dans de nouvelles pratiques de la communication qui produisent de nouvelles formes du lien social qui, du coup, s’en trouve métamorphosé. C’est ainsi que le jeune patron de Facebook annonce sans détour son intention de transformer la société – il en parle comme d’une « mission » - grâce aux progrès de la technologie puisqu’il estime avoir  déjà aidé plus de 800 millions de personnes à établir plus de 100 milliards de connexions et que son objectif est d’amplifier ce « recablâge » dont l’ambition est d’apporter du bonheur aux gens.

 

À quoi peut bien aboutir cette « mission » sinon à réduire le territoire de l’intimité à une peau de chagrin ? Grâce à Facebook, Twitter et aux mobiles, ce territoire fond toujours plus et se réduit aussi vite que les glaciers soumis aux effets du réchauffement climatique.

Les délimitations entre l’intime et le social s’évaporent, au profit d’une sorte de transparence forcée, dont Facebook envisage de se faire l’interprète et le pionnier.

 

Il n’est pas certain que cette évolution soit du goût de tout le monde, d’autant qu’il existe plus d’un paradoxe à voir les geeks, réputés timides et peu sociables, militer en faveur de cette ouverture. Mais, inutile de se voiler la face et foin des protestations qui s’élèvent, ce phénomène ne s’arrêtera pas de sitôt, d’autant que de grands intérêts financiers l’accompagnent.

 

Faire peu de cas de l’intime revient à faire du secret, avec lequel l’intime fait couple, quelque chose de périmé, de désuet. Le secret est ce que nous isolons, ce que nous mettons à part puisque son sens premier est séparer (secernere en latin). Par définition, un secret s’enferme dans l’intimité. Or, avec son projet de « partage sans friction », Mark Zuckerberg envisage de porter à la connaissance de tous nos amis facebookiens la plupart de nos activités en ligne. Si l’utilisateur ne veut pas de ces publications, il lui reviendra de se débrouiller pour bricoler les réglages de son profil.

 

En somme, si son projet aboutit, la perspective d’une communication sans heurts, sans conflits, sans confrontation, sans accroc ni distorsion va contribuer à rendre toujours plus obsolètes les vertus du malentendu, de l’ambigu, du quiproquo, de tout ce qui fait le sel d’une relation. Grâce à la communication zéro défaut et politiquement correcte, finis les brouillages dans l’échange ! S’ouvrira alors l’ère de la transparence obligatoire et de la tyrannie du tout savoir.

Affublés de ce fantasme de maîtrise, vous pourrez toujours croire que, désormais, plus rien ne vous échappera ! Gare, alors, aux retours de manivelle ... comme dit l’autre, ça va vous rattraper !

 

 

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Psychose à Los Angeles

Publié le 30 Mai 2012 par Jean Mirguet dans Villes

Après avoir survolé et un peu arpenté Los Angeles, je me suis demandé ce qui pouvait rendre solidaires l’espace gigantesque et illimité de cette ville et ce qui la rend si désirable voire ce qui fait d’elle un objet de jouissance.

Un rapport pourrait-il exister entre l’hypercroissance de cette cité et la fonction symbolique qui, du point de vue de la psychanalyse, fait limite à l’obtention d’une jouissance sans limites c’est-à-dire le Père ?

Serait-il par trop aventureux et fantaisiste de vouloir établir un lien entre ce que Jacques Lacan a formulé comme déclin du Père et la démesure de cette mégapole ?

Pure spéculation, pourra-t-on me rétorquer. C’est bien possible, mais je vous livre néanmoins mes réflexions.

 

Ma supposition, c’est qu’un des effets de l’affaiblissement de la fonction paternelle pourrait se traduire, du fait d’un recul voire d’un effacement des limites, par une étendue en extension, par un accroissement d’espace disponible.

Cette conquête d’espace se réalise dans un mouvement qui n’est pas sans rappeler celui des pionniers partis à la conquête de l’Ouest américain ou celui des aventuriers qui se sont précipités dans la ruée vers l’or californien à la fin du XIXème siècle.

Autre exemple emprunté à la géographie urbaine : à la différence des clôtures entourant la plupart des maisons individuelles françaises, le territoire américain se caractérise par son accessibilité et son ouverture. Rues et routes s’étendent à l’infini, absence de clôtures entre les maisons et facilité avec laquelle les Américains entrent chez leurs voisins, le naturel avec lequel ils communiquent avec des inconnus dans des lieux publics ou par téléphone.

Cette ouverture existe encore dans la plupart des quartiers de Los Angeles malgré la « bunkerisation » très localisée de Downtown. Les Angelenos construisent leurs maisons comme s’ils étaient en pleine campagne. Certains, toutefois, sont passés sans transition d’une absence totale de protection à tout un arsenal de moyens de défense.

 

Si le signifiant Père sert à  poser des limites, son dépérissement devrait impliquer un recul voire un effacement des limites, donc un espace plus ouvert et moins fini

Pour renforcer la validité de cette hypothèse, je pourrais ajouter que, dans la psychose, le défaut de signifiant phallique produit cet état dans lequel un sujet psychotique ne saura plus démêler le dedans du dehors, ne saura plus faire la distinction entre réalité extérieure et réalité psychique. C’est donc dans un espace illimité qu’il va se mouvoir.

Quelque chose de cette nature est impliqué dans l’usage nouveau du terme de psychose ordinaire : la psychose ordinaire est devenue une notion attractive car, n’ayant pas de définition rigide. Elle fait entrevoir qu’au-delà du Père s’ouvrent des espaces insoupçonnés, elle donne de l’ampleur, elle produit de l’étendue en participant à l’extension du domaine des psychoses. Pas étonnant alors qu’y soient associées les notions de trouvaille et d’invention.

 

Dans son article sur la psychose ordinaire paru dans la revue Quarto (n° 94-95), Jacques-Alain Miller fait une remarque, en forme de question, qui résonne particulièrement avec mes impressions de voyageur  : « Que veulent les Américains ? ».

Ce que veulent les Américains, répond-il, c’est des concepts très définis, des définitions nettes. Ils veulent du savoir défini, utilisable. Pourquoi les Américains réclameraient-il du savoir net et utilisable si ce n’est parce que celui-ci leur fait défaut ? Et qu’il leur est indispensable pour s’orienter dans leurs immenses espaces, dans leurs villes sans limites.

Élément fondamental du cadre de vie américain, l’espace est un espace pour la pensée et pour la jouissance. Les Américains ont de l’espace pour penser et jouir, leur pensée et leur jouissance ont de l’espace pour se mouvoir, davantage que nous n’en avons, nous les Européens, confinés voire étriqués dans les limites de notre hexagone ou de nos provinces. Quand on a de l’espace, on a davantage de place pour s’y déplacer, pour y produire des déplacements d’idées, pour penser et confronter ses points de vue mais également pour que la jouissance puisse s’y déployer.

Avoir beaucoup d’espace donne de la liberté, mais la contrepartie est qu’on peut s’y perdre... bien qu’on dise qu’à Los Angeles, on ne se perd pas puisque, où qu’on soit, il y a toujours,, comme dans la plupart des villes américaines, un panneau qui vous indiquera les quatre points cardinaux.

 

Quant à la jouissance angelinienne, c’est bien sûr par son expression violente qu’elle est la plus manifeste : 1965 puis printemps 1992 quand ont éclaté les émeutes raciales les plus violentes qu’aie connu l’Amérique, avec des incendies, des pillages qui ont duré plus d’un mois.

Il y a une autre violence, naturelle celle-là, potentielle, réelle, qui est la violence du Big One, le séisme auquel tout le monde se prépare.

Ville de « nulle part », l’immense Los Angeles et son déploiement à perte de vue forment un espace devenu lui-même objet impur, scandaleux, à la réputation sulfureuse, au goût de pêché. Un objet de jouissance en somme.

 

Si des débordements de jouissance comme des passages à l’acte violents se manifestent tant sur le plan individuel que social voire dans la nature, et s’ils sont la résultante d’une panne dans l’usage du signifiant paternel, il y a peut-être un rapprochement fécond à faire entre la structure de la psychose et la structure urbaine de l’espace angelinien.

Si, dans la psychose comme à Los Angeles, il y a un lien entre jouissance et espace (Lacan, à propos du cas du Président Schreber parle de son « hyperespace ) il n’est pas illégitime de se demander si le déclin du Père symbolique ou l’existence de nouveaux usages du signifiant paternel, n’invite pas à vouloir conquérir toujours plus d’espace, à faire reculer l’horizon ?

Cela n’est-il pas le nom même de ce que nous appelons la mondialisation ?

 

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Promotion de la singularité

Publié le 24 Mai 2012 par Jean Mirguet dans Politique

Dans sa dernière livraison, la revue de Marcel Gauchet, Le débat, revisite le thème des inégalités à l’occasion de la parution, l’an passé, de la Société des égaux de Pierre Rosanvallon.

Cette publication arrive à point nommé, à l’occasion du changement présent et à venir consécutif au retour de la gauche aux postes de commandement. « Le changement, c’est maintenant »... mais encore ?

 

Dans un article intitulé « Repenser l’égalité », Robert Castel, directeur d’études à l’EHESS, commente l’émergence de ces nouvelles figures dominantes de la société d’Europe occidentale, que P. Rosanvallon appelle « la désindividualisation du monde » et « la consolidation de l’Etat social-redistributeur », deux notions qualifiant l’espèce de chambardement dans lequel nous sommes embarqués et qui remet en question ce que nous prenions comme une manière admise et avérée de bâtir une société des égaux.

Ce bouleversement que P. Rosanvallon nomme « un grand retournement », affecte autant le mode et la pratique gouvernementaux que les citoyens à qui s’adressent les nouvelles politiques.

 

Or, comme l’indique R. Castel, un nouveau régime du capitalisme a vu le jour depuis les années 1970 : on a vu progressivement se désagréger les éléments constitutifs de l’appartenance collective. Les individus, mis en concurrence les uns avec les autres, sont mis en demeure de se prendre en charge eux-mêmes. D’où l’émergence d’un « capitalisme de la singularité » succédant Singularitéau capitalisme d’organisation et l’apparition des nouvelles normes que sont le changement et l’innovation.

Du coup, l’égalité ne s’obtient plus seulement grâce à des politiques sociales ayant l’ambition d’assurer une redistribution équitable, mais elle nécessite de prendre en compte la promotion de la singularité, en encourageant, par exemple, les usagers à participer activement aux opérations qui les concernent (par ex. la démocratie dite participative, forme de partage et d’exercice du pouvoir).

 

Il y a là incontestablement un progrès, mais le prix à payer peut être lourd, et socialement et subjectivement, quand, comme le remarquent R. Castel et P. Rosanvallon, est reportée sur l’individu la responsabilité principale de trouver lui-même la solution à ses difficultés, et s’il échoue, de l’en rendre fautif.

C’est ainsi qu’au nom du respect de la singularité, on stigmatise les échecs des plus démunis au lieu de les aider et que s’amplifient les inégalités.

 

Pour P. Rosanvallon, une société des égaux ne peut plus uniquement s’envisager à partir d’une seule redistribution des ressources. Puisque la singularité est mise au premier plan, il s’agit aujourd’hui de faire prévaloir une « égalité de relation » dans laquelle les égaux ne s’identifient pas dans des groupes homogènes, mais soient complémentaires dans leurs différences.

Encore faut-il que cette différenciation ne (re)produise pas une domination des plus forts excluant les plus faibles, ce qui implique, ainsi que l’énonce R. Castel, qu’elle soit strictement réglée par des rapports de droit c’est-à-dire des rapports permettant de se conduire comme des citoyens, autrement dit comme ceux qui ont droit de cité.

 

Enfin, ultime ouverture vers d’autres vastes questions  : puisque la psychanalyse est fondée sur l’écoute des singularités et des particularités, ne participe-t-elle pas, comme appareil social organisé, à la reproduction de l’idéologie dominante du « capitalisme de la singularité » ? À suivre...   

 

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"Soleil vert", la suite...

Publié le 14 Mai 2012 par Michel Brun

Réalisé par Richard Fleisher en 1973, Soleil vert est un film d’anticipation crépusculaire où, en 2022, l’humanité qui a épuisé ses ressources naturelles en est réduite à se nourrir avec une sorte de substance élaborée à base de chair humaine recyclée. Seuls quelques initiés sont au courant du secret de sa nature et de sa fabrication.

 

Nous aurions tort d’imaginer que la transgression du tabou du cannibalisme ne concerne plus que quelques rares “primitifs” ou encore que sa mise en scène relève exclusivement de l’œuvre de fiction.

 

Le 11 mai dernier, un site médical, Médisite, a diffusé sur le net une information selon laquelle les Chinois auraient mis au point et commencé à commercialiser des gélules labellisées “booster de force physique”, “rajeunissantes”, ou encore recommandées pour les malades du cancer en fin de vie, et produites à partir de fœtus, de bébés mort-nés et de placenta humain réduits en poudre.

 

De quoi frémir d’horreur, du moins chez ceux qui ont la mémoire courte. Les usages les plus baroques du corps humain ont été faits  au cours de l’Histoire. Dans l’Egypte du XIXème siècle, par exemple, les mécaniciens alimentaient leurs locomotives avec des momies. Anne Godfraind-De-Becker ( in “Revue des Questions Scientifiques”, Bruxelles, 2010, 181 (3): 305-340) est l’auteur d’une étude scientifique montrant à quel point a été répandu un peu partout en Europe et ailleurs l’usage médicinal des momies. Celui-ci fut encore très prisé dans l’Angleterre victorienne où l’extrait de “moumie” était réputé avoir des vertus roboratives.

 

Au-delà du fantasme d’immortalité gisant au fond de cette coutume, on peut se questionner sur ce curieux tropisme par lequel l’homme se mange lui-même. Pour sa part Pline l’Ancien évoque cet animal mythique -mais au fond s’agissait-il réellement d’un animal ?- le Catoblépas, qui se dévorait lui-même en commençant par les pieds.

 

Si “manger le Livre” (cf.  l’ouvrage du même nom) est, selon Gérard Haddad, prendre sa place dans l’histoire humaine d’un groupe, se manger les pieds relèverait plutôt des forces de déliaison fomentées par la pulsion de mort. Manger son semblable ou se manger soi-même est équivalent sur le plan imaginaire. Mettons de côté le cannibalisme totémique et ses enjeux symboliques, ce n’est pas ce dont nous parlons ici. En revanche celui qui se mange lui-même a perdu tout espoir et s’exclut de la communauté des humains. Tel est le sort du sujet psychotique qui se mutile pour s’auto-dévorer.

Et qu’en est-il lorsque, par métaphore, une société se dévore elle-même ? Devient-elle folle ? Est-elle là dans l’amorce de sa décadence ? A y bien réfléchir il nous semble que l’autophagie, comme subversion de la relation au symbolique, est un mode de jouissance mutique dont le seul horizon ne peut-être que le néant.

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Dernière minute : décret sur le titre de psychothérapeute

Publié le 9 Mai 2012 par Jean Mirguet

Si vous êtes titulaire du titre de psychologue et que vous avez accompli le stage professionnel lié à l'obtention de ce titre, vous pouvez ipso facto être autorisés à faire usage du titre de psychothérapeute, c'est ce qu'annonce le A votre écoutenouveau décret sur l'usage du titre de psychothérapeute.

Est-ce une happy end ? En ce cas, que de temps perdu il y a deux ans dans les paperasseries et autres procédures.

Quoiqu'il en soit, la vigilance reste de mise.

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Los Angeles 20 ans après les émeutes

Publié le 9 Mai 2012 par Coralie Garandeau & Olivier Mirguet dans Villes

29 avril 1992 : des centaines d'habitants de Los Angeles laissent exploser leur colère et leur indignation après qu'un jury ait acquitté quatre policiers ayant passé à tabac Rodney King, un automobiliste noir américain. Entre 50 et 60 personnes furent tuées et environ 2300 blessées. Après un important déploiement de la police et de la Garde nationale, plusieurs milliers de personnes furent arrêtées. Pendant six jours,  les émeutes embrasèrent Los Angeles, la laissant dévastée et traumatisée.

Vingt ans après, Olivier Mirguet et Coralie Garandeau sont retournés sur les lieux des émeutes, dans le quartier de South Central.

Reportage pour Arte Journal du 30/04/2012

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