L’art forme un royaume intermédiaire entre la réalité qui interdit le désir et le monde imaginaire qui réalise le désir (S. Freud, « L’intérêt de la psychanalyse », Résultats, idées , problèmes 1, p.211)
Publié le 15 Mars 2018 par Jean Mirguet
L’art forme un royaume intermédiaire entre la réalité qui interdit le désir et le monde imaginaire qui réalise le désir (S. Freud, « L’intérêt de la psychanalyse », Résultats, idées , problèmes 1, p.211)
Publié le 19 Février 2018 par Jean Mirguet dans Art

Publié le 5 Février 2018 par Jean Mirguet dans Peinture
La Petite Galerie de Granges sur Vologne accueillait en mai 2017 la
plasticienne Annie Tremsal pour son travail, L’espace d’une faille, fruit d’une collaboration avec le poète Jacques Pierre[1]. Produits de cette coopération : un
livre d’artiste[2] et une série d’une trentaine d’œuvres peintes sur toile, sur papier Velin d’Arches.
Annie Tremsal se présente comme une artiste transversale, entendez une artiste qui va au-delà ou par-delà, qui traverse de part en part l’espace et le temps. Autant dire que le mouvement qui anime ses pinceaux, outils de quelque chose en devenir, est celui de la transformation.

Familière de la sagesse chinoise autant que de l’œuvre du philosophe et sinologue François Jullien (en particulier, Les transformations silencieuses, Grasset, 2009) l’artiste dit n’avoir pas voulu se laisser enfermer dans les mots du poète tout en s’en emparant pour explorer l’implicite à l’œuvre dans ses textes.
« Il m’a fallu chopper le rythme de ce qui était non-dit, explique-t-elle (…), j’ai dû me délester du trop, des images trop narratives. J’ai tenté de dire par la peinture ce qu’on ne peut pas dire. Une œuvre réussie retourne au silence ».
Elle réaffirme ainsi la mission de l’artiste : permettre de rendre présent ce qui est absent, avoir accès à ce que le langage ne peut dire, déployer l’énonciation qui circule sous l’énoncé.
Une œuvre réussie n’est pas bavarde ; pour ce faire, il lui faut s’affranchir de la ressemblance, déconstruire le perçu comme la conformité du motif. La coïncidence avec le réel est un impossible, l’adéquation dans la représentation n’est pas la vérité, toujours impossible à dire toute.
La peinture d’Annie Tremsal se tient hors de ce qui remplit et sature, hors de la satisfaction et du confort de la conformité. En parcourant l’espace d’une faille, elle nous invite à saisir quelque chose de cet infime perceptible qui, dans l’entre et dans l’écart, peut se faire voir, entendre, sentir. Là, peut prendre corps une existence.
La trentaine de toiles accrochées donne à voir une mise en série des interprétations de l’espace d'une faille. Ce qui s’offre à nos yeux n’est pas une déclinaison des différentes significations que ce mot évoque mais un travail de transformation au cœur duquel opèrent des transitions constituant, moins des séparations ou des fractures ou des coupures discernables, que des moments où se trouvent indissociablement liés modification et continuation. François Jullien rappelle que ce mouvement est ce que les taoïstes nomment tao : « La transition est par excellence ce qui nous retient de dire jusqu’où va telle propriété ou qualité, où commence l’autre ».
Les failles d’Annie Tremsal constituent une voie où le spectateur est confronté à ce qui n’est pas caractérisable : une transformation opère en silence et, « tout en nous maintenant au sein du phénoménal et du sensible, elle nous conduit au bord de leur effacement ».
L’artiste peint avec, dans l’oreille, le tempo imprimé par Jacques Pierre :
Epuisés les repères

se sont effacés même les feuilles
se taisent Egaré tu lances
aux filées d’arbres des phrases
nues pour te rassurer t’assurer
d’exister encore Te reste l’espoir
seul de dépasser ton ombre et d’appeler le jour
Dans cette atmosphère aux frontières imprécises, gisent, écrit le poète, des pierres lissées, délestées des ornements qui portent à nu les veinures profondes de leurs origines. Personne ne les entend, elles qui ne parlent ni ne pensent. Cette réalité est en perpétuel devenir, elle « se fait ou se défait, écrit Bergson, mais n’est jamais quelque chose de fait ».
C’est en vain qu’on cherchera dans ces toiles la faille qui sépare, qui oppose, qui tranche. Point ici de fissure repérable, point de frontières qui viendraient délimiter un ensemble ou clôturer un espace. D’un tableau à l’autre, l’espace d’une faille est en perpétuel devenir : plutôt que d’être, la faille se meut et ne demeure jamais ce qu’elle est. Elle est multiple, pluriel ; on songe à l’adage affirmant qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
C’est donc une œuvre en action que cette exposition et ce livre d’artiste présentent, une œuvre en prise sur un présent entrain de se faire et qu’Annie Tremsal construit lors de ses séjours en Chine.
On peut se demander si ces séjours n’ouvrent pas, comme l’écrit François Jullien, « une brèche dans la normalité acquise (normalité stérilisante) en osant un écart » ? En allant à la rencontre des maîtres chinois, Annie Tremsal opère un détour par un dehors : peut-être est-ce ainsi qu’elle « dé-coïncide » et qu’elle dérange la sorte d’homéostase que pourrait produire les propos louangeurs de celles et ceux qui aiment son travail ? En somme, une façon d’être décomplétée ?
Le pinceau d’Annie Tremsal balaie le Velin d’Arches l’espace d’un moment ; il laisse la trace d’une existence dans laquelle, écrit Jacques Pierre, égaré, tu lances aux filées d’arbres des phrases nues pour te rassurer, t’assurer d’exister encore.
Si le langage du poète fixe des limites et construit un espace où les aplats de peinture trouvent à se loger, il outrepasse simultanément ces limites et va, là où, au-delà des apparences, sont réconciliés le relief et le creux, l’ombre et sa propre ombre, l’air et l’acier.
L’espace d'une faille ne possède pas d’identité finie et de devenir limité ; il est ce « pur devenir » dont Gilles Deleuze brosse la caractéristique dans sa Logique du sens : il laisse se côtoyer plusieurs sens en même temps, il n’impose pas de délimitations nettes, de démarcations définitives entre les objets qui s’offrent à notre regard.
Annie Tremsal explore l’espace d’une faille comme d’autres avant elle ont, par exemple, exploré le cri. Elle va, non pas contre ce qui existe mais vers ce qui n’existe pas encore.
Grâce à la peinture, il devient alors possible de postuler l’existence de quelque chose qui n’a pas encore d’existence et de s’exclamer avec Tung Ch’i, cité par François Cheng (Souffle-Esprit) : « Que de merveilles peuvent naître d’une simple touffe de poils de quelques centimètres ! »
Publié le 23 Janvier 2018 par Joseph Rouzel dans Politique
On lira avec intérêt ce texte de Joseph Rouzel, publié dans l’édition du blog du Club de Médiapart du 23 janvier 2018. L’auteur est directeur de Psychasoc, un lieu de formation que connaissent bien les professionnels du secteur social et médico-social.

Comme l’indique l’auteur, le démantèlement éthique produit par la passion bureaucratique, gestionnaire et évaluative fait série, pas seulement avec ce qui se passe dans le domaine de la formation mais également et plus généralement avec le mépris affiché à l’encontre des professionnels de la santé et du médico-social (fermetures de services et d’établissements, disqualification des cultures professionnelles, usagers et demandeurs traités comme des consommateurs). Est à l’œuvre une logique grossière et rudimentaire qui veut nous faire croire que le modèle du lien social est celui du fonctionnement d’une entreprise : on voit à quelles aberrations conduit cette logique.
Je prends ici l’expérience d’un centre de formation continue à titre d’analyseur institutionnel. Démantelé sous les coups d’une loi de 2014, comme beaucoup de petits centres de formation, celui-ci fait série avec ce qui se passe en formation initiale (formations utilitaires, d’adaptation à la tâche, aux dépends de la construction d’une culture professionnelle ; éclatement des savoirs dans des domaines de compétence ; perte du sens critique et de l’engagement éthique et politique ; disparition du travail clinique ; instrumentalisation du concept de projet ; effacement du travail d’équipe et du collectif…), mais aussi dans les établissements (disqualification des professionnels avec l’embauche de salariés au rabais ; efficacité, rentabilité ; usagers traités comme des clients ; irruption du Marché ; effraction des méthodes de chiffrage, de comptage ; modes d’évaluation quantitatif ; perte de la référence à l’équipe ; institution réduite à sa portion congrue d’établissement…) L’histoire du centre de formation que j’ai créé avec l’aide de quelques collègues il y a 17 ans, donne la trame exacte de ce démantèlement de la transmission des métiers. Mais elle projette aussi la mobilisation de ressources possibles et fait la part belle à l’invention et la résistance active…
J’ai créé Psychasoc (Institut européen psychanalyse et travail social, Montpellier)[1] en 2000. Le projet était de mettre à disposition des salariés des établissements sociaux et médico-sociaux un lieu de ressourcement et de questionnement des pratiques, éclairé par l’enseignement de la psychanalyse. La psychanalyse constitue (comme d’autres disciplines) un des socles de discours qui traverse le champ du travail social et permet de rendre compte en raison du bien-fondé des actions. Mais nous avons tenu à ce que l’orientation psychanalytique ne soit pas obérée par des querelles de chapelles ou d’écoles. La trentaine de formateurs, qui tous ont une longue expérience du terrain comme travailleur social ou psychologue, voire médecin, mais aussi un engagement de longue date dans la psychanalyse, ainsi qu’une formation universitaire de haut niveau, s’inspirent d’une démarche pédagogique clinique : il s’agit d’accompagner chaque stagiaire à construire son propre savoir. Certes nous prenons appui sur les concepts issus de la psychanalyse (inconscient, transfert, jouissance, désir…) mais sans jamais perdre la main courante de la pratique des stagiaires. Des formations courtes, entre une et quatre semaines, permettent aux professionnels, comme plusieurs nous l’ont confié, de raviver certaines connaissances théoriques et législatives, de remettre le pied à l’étrier, de souffler, d’assainir leur relation aux usagers et aux collègues, de questionner l’institution et surtout de retrouver le sens de leur engagement auprès de leurs concitoyens les plus démunis. Bref, de penser…
La loi de mars 2014 a complètement ravagé ce dispositif que nous partageons avec plusieurs centres de formation. Ne sont plus agréées depuis, que les formations menant à une certification, une qualification, un diplôme. Ce qui peut s’avérer valable dans certains secteurs, ne l’est guère en travail social où la plupart des salariés ne courent pas après un diplôme supplémentaire. Les formations doivent de plus être adossées à une VAE. Les établissements de plus de 300 salariés ne sont plus tenus de cotiser ; ils ont juste obligation de former leurs personnels. On assiste à une diminution drastique des financements prélevés sur la masse salariale : chute de 2,31% à 1%.[2] etc Alerté par une pétition que nous lui avons fait parvenir avec des centaines de signatures, le Ministre du Travail, François Rebsamen m’a répondu une longue lettre précisant les points ci-dessus, et ajoutant que la logique qui avait présidé à la loi visait à mettre à disposition des chômeurs des possibilités de se former, oubliant sans doute que les dites possibilités existaient déjà. Et en conclusion le brave Ministre m’assurait qu’il nous restait… l’intra.
Résultat des courses trois ans plus tard : tous les petits centres de formation tels que le nôtre sont saignés à blanc et mettent la clé sous la porte. Ils licencient pour… lutter contre le chômage ![3] Quelques centres résistent. Tel Psychasoc, grâce à la reconnaissance des salariés du secteur qui en plus de 17 ans ont pu apporter leur soutien indéfectible. Mais ils sont bombardés d’exigences tatillonnes, bureaucratiques et inadéquates à l’action menée. L’inscription au RNCP (Registre national des certification professionnels) n’aboutit à rien. Nous l’avons demandée pour la formation de superviseur d’équipes. Réponse négative : ça ne conduit pas à un emploi à plein temps. L’OGDPC nous a été refusée parce qu’il n’y avait pas de médecin parmi nos formateurs, alors qu’il y en a deux, etc… La Certification Régionale également sous prétexte que nous ne faisions par remplir de fiche de bilan par les formateurs et il nous était préconisé d’envoyer en formation nos formateurs sur le handicap, alors que la plupart ont œuvré pendant des années dans ce domaine. Il y a quelques années une OPCA a même carrément refusé aux salariés toutes nos formations en arguant que notre référence à la psychanalyse faisait de nous une secte ! Il a fallu taper fort pour faire tomber cette ignominie. Les récents outils obligatoires de référencement tels Datadock, les référentiels d’évaluation des centres formation et autres joyeusetés nous mettraient en demeure de passer la moitié de notre temps à remplir des dossiers ineptes. Bref si l’on voulait couler les centres de formation continue, c’est réussi.
Du coté des salariés, le montage du CPF puis, au 1er janvier 2017, la mise en place du CPA se présente comme une usine à gaz. Peu de salariés peuvent de fait en bénéficier : ils ont été spoliés de ce droit à se former tout au long de la vie. Question alors : à qui profite le crime ? Faire un tour du côté du RNCP permet de comprendre les dessous de cette stratégie de spoliation. Les lobbys, les Universités et les gros centres de formation, tels les IRTS, sont gagnants. Ainsi, toutes professions confondues, l’organisme qui a inscrit le plus de certifications est… Microsoft ! A quand les formations assurées par Vivendi, Apple ou Google qui n’auront plus qu’à embaucher les petites mains de formateurs que nous sommes ? Assisterions-nous là aussi à une véritable ubérisation de la formation, en attendant de l’étendre à l’ensemble des professions sociales ? Ce que l’on voit poindre avec la création d’entreprises d’intervention sociale en libéral. Le rapt a réussi, il s’agissait bien de détourner l’argent et le droit des salariés. Pourtant pas de réaction, ni du côté syndical, ni du côté des salariés. Il semble qu’on se laisser plumer sans rien dire.
Pour Psychasoc, nous poursuivons vaille que vaille, mais déterminés, avec les moyens du bord. Nous avons dû licencier notre dernière salariée, qui a créé depuis l’antenne de Psychasoc Intra.[4] Nous maintenons des stages qui nous paraissent essentiels, sur les psychoses, le transfert, l’animation de groupes de parole, les pratiques d’entretien, la formation de superviseurs… Là où nous accueillions plus de 400 stagiaires par an, nous en recevons à peine une cinquantaine. Tous les jours des salariés désespérés nous appellent pour dire que nos formations n’entrent pas dans le cadre et précisent que ce qu’on leur propose par ailleurs est totalement inadapté.
Alors que faire si ce n’est résister ? Mais nous n’y arriverons pas tout seuls.[5].
Et comme aimait à le dire Stéphane Hessel : résister, c’est créer…
[1] http://www.psychasoc.com
[2] Les discussions sont vives dans les accords de branche pour augmenter légèrement ce pourcentage.
[3] Un courrier que m’a adressé le Ministre du Travail de l’époque, François Rebsamen, précisait que cette décision visait à renforcer les moyens en formation des chômeurs.
[4] Julie Martin, Psychasoc Intra, secretariat2@psychasoc.com
[5] Voir le site que nous avons ouvert : rezo-travail-social.com
Publié le 12 Janvier 2018 par Jean Mirguet dans Philosophie

En hommage à France Gall, décédée il y a quelques jours, France 3 diffusait, en début de semaine, un document de 2001, France Gall par France Gall .
La chanteuse y retrace sa vie, émaillée de ce qui furent des blessures indélébiles (les morts de son mari Michel Berger et de sa fille Pauline, particulièrement) mais dont elle a su, manifestement, tirer une force : de la même façon qu’on dit qu’une plante « reprend », elle témoigne dans ce document de la façon dont elle a développé de nouvelles racines et dont sa vie a repris vigueur. D’autres parleraient de résilience.
Elle a repris sa vie – à entendre littéralement - au sens où François Jullien écrit, dans Une seconde vie, que grâce au recul acquis, à tout ce qui est traversé, « une interrogation renaît, un intérêt reprend, et même plus fort que précédemment parce que je sais mieux ce que j’en attends ».
Cette femme – qui est loin d’être la poupée nunuche qu’on pourrait être tenté de voir - a su opérer un travail de décantation, celui qui lui a permis de mettre à distance, de se déprendre des événements traumatiques qui ont émaillé sa vie : blessure dans l’après-coup de l’interprétation de Sucettes à l’anis, meurtrissures amoureuses, mort de son mari, de sa fille…
Dans ce document, une femme lucide parle.
Lucide au sens où, par exemple, François Jullien écrit que la lucidité est issue d’un devenir : « On devient lucide par expérience » c’est-à-dire au contact des choses. La lucidité « s’atteint processuellement et par dégagement : de la lumière vient d’elle-même, par immanence, à partir de tout ce qu’on a vécu et traversé (…) La lucidité naît d’un dépouillement laissant émerger ce qui n’est plus enjolivé – ni enrobé ni embué ni englué » : elle constitue un savoir y faire avec un « réel à nu, déshabillé ». Aussi, une vérité se découvre-t-elle de ce qui la masque dans le discours.
Le document démarre sur les chapeaux de roue quand France Gall déclare tout de go que très peu de gens n’ont pas peur, « moi, je n’ai aucune peur … de rien », affirme-t-elle. A l’entendre aussi déterminée, on ne doute pas un instant de la vérité profonde de son propos.
« J’y vais, envers et contre tout », continue-t-elle. Cela a été sa manière, par exemple, d’aborder Poupée de cire poupée de son à la télévision. Elle n’avait manifestement rien à perdre, en sachant rester une énigme pour un Serge Gainsbourg qu’elle admirait et qui, perversement perspicace avait su percevoir qui se cachait derrière cet angélisme de façade, cette apparente candeur.
Il lui fera chanter :
Mes disques sont un miroir
Dans lequel chacun peut me voir
Je suis partout à la fois
Brisée en mille éclats de voix
Il lui interprétera :
Toi, tu n'es qu'un bébé
Rien qu'un bébé loup
Tu as des dents de lait
Pas des dents de loup
A quoi elle répliquera :
Oui je suis un bébé
Rien qu'un bébé loup
Oui, j'ai des dents de lait
Des dents de lait de loup
Elle avoue avoir été une petite fille exerçant un métier d’adulte … fausse ingénuité ou fraîcheur de l’innocence (… pour ceux qui croient encore à l’innocence des enfants) ?
Avec Les sucettes à l’anis dont elle dit que cette chanson l’a incroyablement blessée, elle s’est trouvée confrontée, dans l’après-coup, au traumatisme de la sexualité : « ça a changé mes rapports avec les garçons. Je les voyais tous lubriques. Je ne suis pas sortie pendant des mois après ce disque. J’avais 18 ans. Je n’ai pas ajouté ce poids à Serge Gainsbourg en lui parlant de ma blessure. A partir du moment où c’était fait, il l’avait fait, le mal était fait. J’ai fait comme si de rien n’était (…) C’était ce qu’il imaginait de moi, ce que j’étais, ce que je projetais qui était intéressant et qu’il avait envie de dire et c’est en cela qu’il était Gainsbourg ».
« Lucidité, un niveau auquel a accédé la conscience », écrit encore François Jullien ; lucidité qui dit « la sortie d’une indistinction par laquelle on se laissait abuser », qui vous met face à une réalité dépouillée de ses illusions.
« Résultant d’une expérience décantée », la lucidité décape
A la mort de sa fille âgée de 19 ans, elle s’est sentie investie d’une force. Il fallait assurer et elle a eu le sentiment qu’on lui donnait cette force. Ce qui lui importait était de savoir comment faire pour que ses enfants trouvent à nouveau la vie belle.
Elle ne craint pas d’articuler des paroles que plus d’un pourraient juger scandaleuses : « C’est tellement extraordinaire de vivre un truc pareil, je voulais vraiment le vivre en face. J’ai tout de suite voulu être la maman qui réussit le plus au monde à survivre et à intégrer cette idée d’avoir perdu un enfant. Parce que sinon on est foutu si on est dans le regret. Ma façon de penser a été de me dire que ça avait été extraordinaire de l’avoir connue pendant 19 ans. On me l’a reprise mais j’ai pensé : quelle chance j’ai eu de la rencontrer. Ce sont des idées très fortes qui m’ont aidées. C’est pas le bonheur qui nous fait évoluer, c’est ces choses qu’on nous donne, incroyables à surmonter et je crois que je les ai surmontées ».
Elle ajoutera discrètement qu’elle a lu Les Consolations de Sénèque.
François Jullien, à propos de ce que la maladie nous apprend ou plutôt de ce dont elle nous déprend, écrit que « naît bien un soupçon “dangereux “ à l’égard de tout ce que à quoi jusqu’à présent ingénument on se fiait ; mais ce soupçon lui-même est fécond à hauteur du risque affronté ».
… Et, découvrant à quel point elle aimait chanter, c’est ainsi qu’elle s’est soignée.

Puisque Sénèque, et donc le stoïcisme, sont sa référence, concluons par ces lignes écrites, dans La vie heureuse, par ce grand philosophe de l’Empire romain.
« Vois-tu ces hommes qui vantent l’éloquence, qui suivent la richesse, qui flattent le crédit, qui exaltent la puissance ? Tous ou sont des ennemis, ou ce qui revient au même peuvent être des ennemis. Le peuple des envieux est aussi nombreux qu’est nombreux celui des admirateurs (…)
Personne en effet ne peut être dit heureux qui est chassé de la vérité. Donc la vie heureuse est celle dont un jugement droit et sûr fait la base immuable. Alors, en effet, l’esprit est purifié et libéré de tout mal, puisqu’il évite non seulement les déchirures, mais encore les égratignures en demeurant toujours là où il est établi et en retrouvant son équilibre même si la Fortune le harcèle de sa fureur (…).
La vertu suffirait-elle pour vivre heureux ? Parfaite et divine qu’elle est, pourquoi n’y suffirait-elle pas ? Elle a même plus qu’il ne faut. Que peut-il manquer, en effet, à un être placé en dehors de toute convoitise ? Qu’a-t-elle affaire de l’extérieur, l’âme qui rassemble tout en elle ? Quant à l’homme qui chemine vers la vertu, quels que soient déjà ses progrès, il a besoin de quelque indulgence de la fortune, lui qui lutte encore dans l’embarras des choses humaines, tant qu’il n’a pas délié ce nœud et rompu tout lien mortel. Où donc est la différence ? C’est que les uns sont attachés, les autres enchaînés ; d’autres n’ont pas un membre qui soit libre.
L’homme qui touche à la région supérieure, qui a gravi plus prés du faîte, ne traîne après lui qu’une chaîne lâche ; sans qu’il soit libre encore, il est déjà bien prés de l’être. »
Publié le 9 Décembre 2017 par Jacques Rimbert dans Le malaise
Oui, bien sûr, la peur du vide pour beaucoup. Et la nausée du trop plein pour d'autres, dont je suis. La johnnylâtrie n'en est que l'acmé. C'est le trop qui est trop. Il faudrait faire un peu de vide pour voir.

Sans doute y a-t-il, si l'on arrivait à le débarrasser de toute cette opération médiatique, (qui crée la bulle autant qu'elle gonfle avec) un véritable sentiment populaire lié à Johnny Halliday; sentiment que je ne méprise pas. Pas plus que je ne méprise le parcours d'un Zidane par exemple (même si je sais à quel point ces carrières sont médiatiquement fabriquées).
Une partie de ces deux mythes offre au peuple un rêve de réussite et d'ascension sociale et lui donne l'occasion de communier dans ce qui est après tout, une pop culture. On voudrait bien sûr que le partage ne se limite pas à ça.
Ce qui se précipite (au sens chimique) avec les morts concomitantes de Jojo et de Jeannot, c'est la fracture des deux France qui traverse la politique et la "culture" au sens très large. L'ambiguïté de l'hommage que rendent les politiques à Jojo (et évidemment au premier chef, le chef), c'est que leur intention peut être double. D'un côté surfer avec démagogie sur un mythe populaire. De l'autre, faire attention à ne pas opposer ces deux France en en "humiliant" une partie. Je veux croire que c'est ce qui anime Macron.
PS : sur France Culture, les commentaires ont été beaucoup plus variés, sceptiques, voire ricanant.
Publié le 9 Décembre 2017 par François Pierret dans Le malaise
Je voulais justement échanger avec toi sur l'affaire Johnny, mais tu as bien justement remis l'église au centre du village.
Car moi aussi j'ai bondi l'autre soir devant ma télé quand la déferlante d'idioties s'est abattue sur les foules. Oh, au début ce fut tentant, on nous a attendrit le cuir avec « Retient la nuit » et « Que je t'aime » (mon dieu je t'aime), on a failli pleurer. Mais au bout d'un moment, Christine a lâché une vérité, c'est pas sur lui qu'on pleure, c'est sur nous, parce que c'est une partie de notre enfance qui s'efface, cela nous ramène à notre précarité.
Bien. Après ça se gâte. Un spécialiste de la voix déclare que Johnny est un chanteur de blues. J'ai failli m'étouffer avec mon yaourt. Il aurait une voix de ténor, ok le Pavarotti du blues donc, défoncé au whisky, les jambes bien écartée, la bite à la main, parce que la guitare, quand on sait pas en jouer, on a l'air bête de la secouer comme des maracas. Et puis les gars qui jouent derrière, ils savent jouer mais ils sont dans le noir, eux. Noir c'est noir...

Encore plus fort, son producteur tente de démontrer que Johnny est un homme de gauche... là j'ai failli me renverser la tasse à café sur les genoux. Ah ben oui que j'suis bête, il a soutenu Sarko dans sa campagne alors qu'il était ministre de l'intérieur et s'attaquait au droit des avocats et des juges d'instruction, qui ralentissent l'application du droit (?!?).
Et puis, alors qu'on se détendait avec un carré de chocolat, un drapeau des confédérés apparait soudainement derrière une photo de Johnny prise chez lui (home sweet home, I love America), on est plus à une contre-vérité près, si Johnny soutient l'esclavage, après tout c'est pas grave, c'est un bluesman, c'est logique. Il y aura des bikers couverts de tatouages et de croix de malte, l'emblème du blues c'est bien connu, pour l'accompagner jusqu'à son mausolée. Un hommage national s'impose. Il parait que Nadine Morano a pleuré à chaudes larmes à la télé, tout se tient. Et Marine Le Pen, elle sera en tête du cortège, avec les ouvriers derrière qui viennent d'être licenciés. Logique.
Mais apprend-on enfin, car la minute culturelle de France Télévision n'est jamais très loin derrière chaque tableau larmoyant, Johnny c'est LA voix. Certes, sans ça, pas de Johnny. Sauf que même Howling Wolf sait chanter sans brailler. Et puis les bluesmen chantent leurs peines, pas leurs orgasmes.
Mais je ne vois même pas pourquoi je m'énerve, il suffit d'éteindre la télévision et de reprendre une vie normale. Et ben non, le lendemain matin, rebelote, au p’tit dèj, les céréales dans une main, le yaourt dans l'autre (encore un yaourt, faut faire glisser la pilule) sur les radios, impossible d'y échapper, je tourne le bouton du poste et enfin j'arrive sur BFM Business où un startupeur veut nous vendre des croissants chauds en ligne. C'est ça ou le retour aux vapeurs de la veille, c'est comme une biture la mort de Johnny, pas facile d'en sortir sans la migraine.
Bon allez, repose en paix, je dis ça pour nous.
Publié le 8 Décembre 2017 par Jean Mirguet dans Le malaise

A l’occasion du décès de celui qui n’avait pas craint de s’autoproclamer "idole des jeunes", la saturation et l’indigestion me gagnent en lisant, voyant, entendant le déferlement, à longueur de journées, de ce qu’il faut bien appeler une jouissance.
Cette overdose d’idolâtrie, étonnamment soutenue par le Président de la République, n’est-elle pas mortifère pour ceux qui se prosternent devant l’idole disparue. Pourquoi mortifère ? Parce qu’elle les enferme, les emprisonne dans un système, voisin de l’intégrisme, dans lequel dominent l’unanimité, le tout, le Un et le fait que tous s’accorderaient sur l’évidence que cet artiste serait un héros … mort au Champ d’Honneur ?
Ce supposé accord général est totalitaire puisqu’il exclut tout point de vue qui s’écarterait de l’avis de tous. A-t-on, par exemple lu, vu ou entendu s’exprimer des désaccords concernant ce bourrage de crâne ? J’ai cherché et n’en ai trouvé aucun. Du Monde à BFMTV en passant par France Inter, ce ne sont que communion en faveur du même, ferveur quasi-religieuse bien-pensante, tartuferies flatteuses des bigots, soumission à la pensée unique.
A qui s’adresse cette dévotion idolâtre, résidu de la généralisation de l’individualisme à l’ensemble de la vie sociale et dans lequel nous baignons depuis quelques décennies ? A l’idole ? Rien n’est moins sûr.
Comme dans un miroir, elle s’adresse surtout au dévot lui-même qui, par une espèce de besoin d’être comblé, ne trouve rien de mieux que de se fabriquer un dieu à soi.
On en déduira que devenir un fabriquant de dieux exige une grande surestimation de soi et que la fétichisation de l’idole est à ranger parmi les symptômes des malades du narcissisme que rencontrent aujourd’hui maints psychanalystes.
Comme le souligne le sociologue Alain Ehrenberg, le lien social s’affaiblit et, en conséquence, l’individu doit de plus en plus s’appuyer sur lui-même, sur ses capacités personnelles. Pas étonnant alors qu’il en vienne à se doter du pouvoir de se confectionner son dieu ou de se proclamer idole. C’est ainsi que Dieu devient une créature de l’Homme.
Se bricoler son propre dieu ne revient-il pas à combler la faille native qui habite chacun de nous? Or, cette faille est obturée dès lors qu’un Autre, qu’on s’est choisi, vient – en apparence - la colmater.
Dans son livre publié en 2012 aux éditions Liber, Dieu, encore ?, le psychanalyste Michel Brun considère que « fonctionnant en permanence dans l’excès et le trop-plein, l’Occident est devenu dramatiquement incapable de ménager une place au vide comme a su par exemple nous y inviter le taoïsme ».
La faille inscrite au cœur de chaque sujet humain et que l’idolâtrie adressée au rocker vient suturer en constitue une manifestation criante.
J’adresse aux thuriféraires de Johny, ce poème de Jean-Marc Undriener, extrait de pas trace (éd. Faï fioc), judicieusement déniché par Marie-Ange Mirguet :
« Quand même -
le pire reste encore ce trop
ce trop-plein ce remplissage
jusque-là
ce plein permanent
partout
où qu'on se tourne dans
cet espace plein de l'autre
où manque toujours
entre les vides
un vide plus grand »
Publié le 19 Octobre 2017 par Jean Mirguet dans Philosophie
Dans Une seconde vie (Grasset, 2017), François Jullien distingue la « connaissance dégagée » et la « connaissance décochante »
Cette dernière déclenche des jugements pour ou contre « comme le ressort d’une arbalète ». Son souci majeur réside dans la jouissance de la riposte quand, faute d’arguments, ne restent que l’anathème et l’insulte (cf. la capitulation intellectuelle à l’œuvre dans le discours de certains hommes politiques), témoins d’une pensée bavarde, étriquée, vétilleuse dans laquelle « l’esprit se retrouve aux portes de la mort » et où « plus rien ne lui laisse recouvrer la lumière » … « et l’on reste dans l’incompréhension du monde qui se produit inépuisablement sous nos yeux ».
La « connaissance dégagée » fait voir, quant à elle, « non pas autre chose, mais autrement les choses ». Elle fait exister autrement les choses. François Jullien souligne que dégager ne signifie pas seulement délivrer de ce qui fait obstacle mais dit aussi ce qui permet de mettre en valeur, en l’extrayant, ce qui a été enfoui. « Dégager n’invente ni ne requiert autre chose, n’est en attente de rien d’extérieur, mais déploie la ressource contenue, par retrait de ce qui la renfermait ».
Ce dégagement n’est pas un désengagement ; en lui se « libère une capacité, et ce seulement par désadhérence et dilution du compact et de l’opacité ». C’est ainsi que, comme il l’écrit dans Dé-coïncidence (Grasset, 2017), « quelque chose d’inouï, d’inédit, subrepticement émerge : quelque chose qui n’a pas encore de nom peut commencer de se détacher, peut commencer de s’extraire de l’indéfini des possibles, de prendre pied dans l’effectif et d’exister (…) C’est par dé-coïncidence qu’advient l’essor ».
« Le dégagement ne débouche pas sur une vérité émanant d’un autre monde », en quoi il n’a rien à voir avec la catégorie si commode (et paresseuse) du dégagisme. « Il produit un affranchissement du monde-se-bornant-au-monde, du monde se bordant en monde, qui permet d’évoquer ce monde – le seul - en le lavant de son opacité, à son stade suprême d’essor et de limpidité ».

Publié le 25 Août 2017 par Jean Mirguet dans Poésie
Marie-Ange Mirguet a le grand plaisir de vous inviter à découvrir Le goût des bergamotes, un recueil rassemblant un peu plus d’une centaine de poésies brèves, écrites dans l’esprit des haïkus japonais par les participants d'un atelier d’écriture conduit par Dominique Chipot pendant une dizaine d'années.
soleil de Calabre
sur la langue
le temps d’une bergamote
Marie-Louise Montignot
On peut commander le recueil aux éditions Pippa : http://pippa.fr/Le-gout-des-bergamotes mais il sera possible de se le procurer au Livre sur la Place à Nancy (stand du Hall du Livre) où les auteurs vous accueilleront les 8, 9 et 10 septembre 2017.
Contact : mamirguet@yahoo.fr
Retour de voyage
deux jours après la valise
toujours pleine
Marie-Ange Mirguet
Siège social
Dans chaque bureau
Un ficus mort
Denis Aubert
« Écrire un haïku, c’est brider son ego toujours prompt à clamer la virtuosité de notre esprit, sans l’étouffer complètement, écrit Dominique Chipot dans « La saveur du non évènement », une introduction au recueil. . […] Si les auteurs rassemblés ici ont choisi, la plupart du temps, de partager leurs sensations dans une simplicité d'expression, ils ont par moments préféré des textes plus dépouillés ou plus littéraires. Cette diversité fait toute l'originalité de ce corpus, où chaque poème a pour seule ambition de suggérer la sensation perçue à un moment de la journée. Un non-événement devenu sous la plume de l'auteur un moment plein de saveurs à déguster lentement... comme une bergamote. »
Dans le silence
le battement de mon cœur
me surprend
Sophie Cattanéo
Jour de rentrée –
La cocotte-minute
reprend du service
Marie-louise Nolte